IV. — DES POÈMES SIBYLLINS D'oRIGINE JUIVE
La grande crise macchabéenne donna naissance à un genre littéraire tout nouveau et d'un puissant intérêt, le genre apocalyptique. L'apocalypse juive, dont le livre de Daniel a été le premier et le plus beau monument, est la protestation indéfectible, durant près de trois siècles de l'espérance d'Israôl contre le règne de la force brutale, de sa foi monothéiste et de sa moralité sévère contre Tidolàtrie et les mœurs païennes. Un des caractères essentiels et nécessaires de ce genre, c'est d'être pseudépigraphique. Elle met les révélations divines dans Ja bouche des grands amis de Dieu :
1. I* Apol., 44 :. KaT* Wz^'^zkt.'^ os twv oauXwv ûai|iov(t)v, Oivaxoc vu)9)c6vTa>v.
Daniel, Hénoch, Moïse, Ésaïc, Esdras, etc. Les Juifs d'Alexandrie saisis de la même inspiration, no pouvaient passe servir de ces noms ignorés de la race grecque. Pour agir sur cette dernière, ils mirent en avant la sibylle d'Érythrte, dont ils firent l'antique prophëtesse de Dieu dans le paganisme, la femme ou la bellc-fîllc de Noé \ Cette sibylle fut chargée par eux d'expliquer à TOrient et à TOccident la suite des desseins de Dieu, la succession des empires, la vanité des idoles, la vérité de la loi réduite au Décalogue, le châtiment des impies et la félicité finale des justes.
De ces poèmes apocalyptiques, nous possédons encore deux spécimens que nous pouvons dater avec certitude et qui nous donnent une idée exacte de tous les autres, car la monotonie est le trait constant de cette littérature. Ce sont les paragraphes 2 et 4 du livre III des Oracuta Sibyllina (édition d'Alexandre).
Le premier de ces morceaux (v. 97-294) parait décapite. On dirait la reprise d'un thème déjà indique (comp. le vers 97 avec le vers 71). D'autre part, le tour ex abrupto et l'incohérence sont des traits de convenance littéraire dans les œuvres sibyllines. La sibylle déroule par avance l'histoire du monde. Elle commence à la tour de Babel, dit la lutte des Titans et des fils de Cronos, puis la succession des empires dans l'ordre suivant, plus long que celui de Daniel : Egypte, Perses, Mèdes. Ethiopie, Assyrie, Macédoniens, de nouveau Egypte et Rome. Elle semble compter dix générations du Déluge aux premiers empires des Kronides considérés comme des rois à la façon d'Évhémère, et dix générations de ceux-là à celui de Rome (v. 108 et 159). Double peinture de la férocité^ de l'avarice des Romains et des vertus du peuple de Dieu dont le triomphe va venir avec l'avènement d'un roi qui descendra du ciel (v. 194-286).
1. OracuL SibijlL^ III, v. 808-828. Ces vers sont postérieurs ao reste* mais expriment certainement une tradition judéo-alcxandrine aussi ancienne que nos poèmes eux-mêmes.
Le second morceau (v. 490-806) est également une reprise. La sibylle, après un moment de repos, ressent encore une fois la contrainte divine qui lui fait répandre h contre-cœur de nouveaux et terribles oracles. D*affreux malheurs vont atteindre toutes les nations voisines : 1^ les Phéniciens (v. 492-504); 2? la Crète que Tincendie dévastera (v. 505- 507) ; 3<» la Thrace (v. 508-511) ; 4^ Gog et Magog. Marsog et Ângon, Éthiopiens et Arabes, Maures et autres peuples (v. 512-519); 5** la Grèce qu'une nation barbare est en train d'envahir et de piller horriblement (les Romains). A ce pro^ pos éclate une imprécation véhémente contre l'idolâtrie qui règne en Grèce depuis 1500 ans, c'est-à-dire depuis les commencements de l'histoire avec les fils de Cronos. La colère de Dieu ne cessera qu'après la conversion religieuse et morale des Grecs (v. 545-572). 6** Éloge de la nation sainte; fin de l'idolâtrie (v. 63^-651); 7** un roi vient du soleil qui fera triompher la cause de Dieu de tous ses ennemis (v. 652-698). Félicités messianiques. Les nations viennent adorer le vrai Dieu à Jérusalem. Paix et joie universelles parmi les hommes et dans la nature d'après Toracled'Ésaïe, xi (v. 710-794).
Ces deux morceaux forment un ensemble d'une harmonie intérieure frappante. Le premier est d'une telle teneur et d'une suite si simple qu'on ne peut songer à y faire aucune coupure. C'est l'histoire des premiers empires et celle des Hébreux jusqu'à la captivité de Babylone. Le second morceau raconte la punition des ennemis d'Israël et son prochain triomphe. C'est la fin et le dénouement de l'histoire du monde commencée dans le premier par la tour de Babel et finissant ici par le retour de l'âge d or. L'un et l'autre expriment les mêmes idées et les mêmes sentiments. Il est important de noter que le judaïsme qui s'y révèle est réduit au monothéisme et à la loi morale, c'est-à-dire aux deux dogmes auxquels aboutissait également la culture philosophique de la Grèce et de Rome. Il y avait là une philosophie religieuse d'une simplicité et d'une élévation bien faites pour séduire
et frapper les contemporains éclairés de Cicéron et de Vi^ gile. Les vices que les Juifs dans ces poèmes reprochaient ftux Romains étaient ceux dont leurs propres moralistes ne leur épargnaient pas les peintures. L'avènement de la doraination romaineyétaitprédit en termes éclatants (v. 175etl76):
Quant au roi issu du soleil, il parait bien' qu'à Rome on l'attendait, car Auguste, pour fortifier son pouvoir, no trouva rien de mieux que de se donner pour un fils de Phébus- Apollon et de se faire représenter avec les insignes de ce dieu. Le Latium gardait la légende du règne de Saturne, et le retour de cette antique félicité devait être un doux rêve pour l'àme de Virgile au milieu des guerres civiles et des proscriptions qui désolaient toute l'Italie.
Ces deux fragments, d'inspiration identique, sont de la même date. On y trouve des allusions aux mêmes événements. L'un et l'autre désignent le règne du septième roi grec en Egypte, depuis Alexandre, comme le point culminant des malheurs de la terre et le commencement du revirement attendu (v. 19Si et 608). Or, ce septième roi^ c'est Ptolémée Physcon, qui régna de 166 à 117. Le vers 190 est une allusion Ji ce qui suivit la bataille de Pydna et à l'effroi dont furent saisis alors tous les rois de l'Orient (168 avant J.-C). Ailleurs nous assistons à l'invasion de la Grèce entière, à la ruine de ses villes (prise de Corinthe, 146), au pillage de ses temples, au massacre des deux tiers de sa population (v. 170- 174, surtout 520-550). La République subsiste encore; Tépithète TToXjxpavo; du vers 176 désigne le Sénat. Les Juifs d'Alexandrie semblent demander l'autorisation d'aller prendre part à la grande lutte des Macchabées contre la Syrie (v. 734 et suiv.). Tout s'accorde à montrer ces poèmes sibyllins comme paraissant vingt ou trente ans après le livre do Daniel, c'est-à-dire vers Tan 140 ou 130, sous le long et
lonteux règne de Ptolémée Physcon. Quoi d'étonnant dès ors, que les commissaires romains venus en Orient près d'un lemi-siècle plus tard pour chercher des poèmes de la sibylle l'Erythrée, les aient accueillis avec plaisir, ou du moins en lient accueilli et apporté à Rome de tout semblables? En >ouvaient-ils trouver dont la politique romaine pût mieux 'accommoder?
Enfin c'est à partir de cette époque que commence de se épandre à Rome une prophétie dont Suétone et Tacite se ont faits les échos : « Un jour doit venir où l'Orient prévaudra et des hommes partis de la Judée régneront sur le nonde ^ » Tout cela ferait croire que ces poèmes juifs furent »eut-étrc les épis les plus importants de la gerbe sibylline [ue les commissaires de Rome rapportèrent de leur voyage it déposèrent au Capitole.
Mais nous avons autre chose que des inductions pour ►rouvcr le crédit de ces poèmes juifs à Rome avant Virgilq. Alexandre Polyhistor (c'est-à-dire l'érudit), qui vivait sous >ylla et mourut en 75 avant J.-C, les connaissait et en vait tiré le récit de la tour de Babel que nous lisons enore au début de notre premier fragment. Eusèbe, qui nous lonne ce renseignement, nous dit encore qu'un autre auteur ►aïen du I" siècle, Abydène, avait fait au même poème le Qôme emprunt'. Et l'historien Josèphc, un peu plus tard,
1. Suétone, Vcs/>ast(?/i, 4 : Pcrcrcbucrat in Oriente toto ceins et contans opinio infatis esse ni, eo lemporc^ Jadœa profecti vent m poticnUir. Comp. Tacite, Hist:^ V, 13. Ce dernier ajoute : quœ ambages ^espasianiun ac Titutn prœdixcrani^ ce qui prouve avec quelle facilité 3 génie romain savait accommoder à ses intérêts ces oracles juifs. Taite et Suétone semblent avoir utilisé la Guerre Jtticc de Josèphe, V), , 4, qui rapporte la môme prophétie. Elle provenait sans aucun doute de os poèmes sibyllins où se lisent des vers comme celui-ci. :
Ki\ TOT* à::' T,eX(o'.o Stso; '7:i|ji'j/£i ^%7ikr,oL.
(III ,v. 652,766, etc.)