THÉOLOGIE DE JUSTIN MAKTYR
Par Eugène DE FAYE
M. Aube, dans le remarquable travail qu'il a consacré à Justin Martyr, a relevé avec autant de finesse que d'érudition les affinités qui existent entre les doctrines chrétiennes de cet apologcte et celles de la philosophie grecque. A tout prendre, Justin serait resté, malgré sa conversion, foncièrement philosophe; le chrétien serait chez lui assez superficiel, et M. Aube le classerait presque parmi les platoniciens et les stoïciens contemporains. M. Engelhardt, dans un travail minutieux et très complet, soutient une thèse toute contraire. D'après lui, Justin Martyr serait un chrétien des plus authentiques; ses croyances, sa foi, ses espérances sont celles de ses coreligionnaires du IP siècle. Très médiocre philosophe, il n'a subi que de loin et indirectement l'influence des maîtres de la philosophie. M. Engelhardt va jusqu'à penser que les vestiges de philosophie grecque que trahit sa pensée lui viennent bien plutôt de cette culture générale que recevait alors l'élite de la jeunesse que d'un commerce personnel bien sérieux avec les ouvrages des philosophes \
1. Âubti, Saint Justin, philosophe et martiji\ 1875; Engelhardt| voo, l>a^ Chrisienthuni Justin's, 1878,
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Il y a évidemment une grande part de vérité dans l'une et dans l'autre de ces thèses, mais leurs auteurs les ont exagérées. M. Aube n'a pas suffisamment senti qu'il faut partirdu fait que Justin Martyr est un chrétien convaincu et qu'il veut l'être. En définitive, c'est bien à un disciple de Jésus, ce n'est pas à un philosophe grec que nous avons affaire. « J'avoue, dit Justin, que mon plus ardent désir est d'être trouvé chrétien, et que je m'efforce de l'être autant que je le puis. » {II ApoL, cli. 13.) Ailleurs il s'écrie : « Nos enseignements sont supérieurs à toute philosophie humaine. » (// ApoL, 15.) D'autre part, Justin a étudié la philosophie beaucoup plus sérieusement et en a subi l'influence plus profondément que ne le pense M. Engclhardl. Nous n'aurions que les premières pages du Dicdofjue acec Tryphon que nous serions fixés sur ce point. Ne nous apprend-il pas qu'il a longtemps fréquenté les écoles des philosophes, qu'il a parcouru ou du moins effleuré tous les grands systèmes, que quelques-uns ont particulièrement fixé son attention, et qu'en général il a apporté, dans ces études, un véritable enthousiasme? En outre, ces pages témoignent d'une réelle culture philosophique dont on peut dire que, si elle n'est pas profonde, elle est du moins assez étendue. Nous nous efforcerons, par l'étude des textes mêmes de dégager l'attitude générale de Justin Martyr vis-à-vis des philosophes et de la philosophie; nous verrons quelles sont les parties de celle-ci qui l'ont séduit, et nous serons ainsi amené à constater que le Timée a eu ses prédilections. 11 ne restera alors qu'à déterminer la part exacte qu'il faut faire, dans les conceptions de Justin, aux idées que Platon a exprimées dans ce célèbre dialogue.
Que pensait Justin Martyr des philosophes ? Quelle est son attitude vis-à-vis des Sages de la Grèce? D'une manière générale, il aime la philosophie et ses maîtres. Il en parle partout avec respect et adresse parfois à certains philosophes des louanges qui étonnent dans la bouche d'un coreligion-
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naire de Tertullien. Il est vrai qu'il a fréquenté les grandes écoles et qu'il a porté le manteau de philosophe. N'était-il pas naturel qu'il conservât un certain faible pour ses anciens maîtres? On le croirait, et cependant Tatien aussi fréquenta les écoles, et néanmoins il fut un adversaire déclaré, non seulement des philosophes, mais de l'hellénisme lui-môme. Y avait-il des philosophes et des écoles que Justin préférait ï d'autres ? Sans doute. Voyons d'abord quels sont les philosophes qu'il répudie. C'est Épicure en première ligne. Il iccouple son nom à celui de Sardanapale pour les confondre dans la même réprobation. Ils doivent l'abondance et l'éclat dont ils ont joui aux démons! (// ApoL, ch. 7.) Ailleurs il prétend que les livres de ce philosophe font l'apologie des mauvaises mœurs. (// ApoL y ch. 12.) Enfin, dans les dernières lignes de sa ii« apologie, il confond le nom d'Épicure avec ceux des écrivains licencieux du temps. Justin n'est pas plus tendre pour les Cyniques. L'école d'Antisthèno et de Diogène jouit, dès les premiers siècles de notre ère, d'un regain de faveur. Elle ne le méritait guère, car de toutes les sectes de philosophes, c'était celle qui abritait le plus de charlatans et de chevaliers d'industrie. Justin ne pouvait les souffrir, ni eux ni leur doctrine. Leur principe, dit-il, les rend incapables de connaître le vrai bien. A des gens pour qui la fin de nos actes est indifférente, tout est indifférent. Ce sont des sceptiques. (II ApoL, ch. 3.)
Athées, négateurs en fait de religion et do morale, sceptiques de toute espèce, voilà les gens que ne peut supporter notre apologète. « 11 y a, dit-il, des gens qui portent le nom et l'habit du philosophe, dont les actes sont indignes de leur profession. » (/ ApoL, ch. 4.) Ainsi, il y a toute une catégorie de philosophes auxquels Justin refuse ce titre et qu'il exclurait volontiers des écoles. Son admiration des autres est d'autant plus frappante. De tous les philosophes, c'est Sôcrate qui lui inspire le plus de vénération. Ainsi Justin déclare à plusieurs reprises que Socrate a péri pour avoir tenté d'arra-
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cher ses compatriotes aux prestiges des démons. C'est ce qui lui a valu Taccusatiou d'introduire de nouvelles divinités. {I ApoLy ch. 5; // ApoL, cli. 10.) Socrate est Tun de ces justes qui ont été en butte à la malveillance des démons. Justin aime à comparer son supplice au martyre chrétien (// ApoL, ch. 7, 10, etc.) Un i)hilosophe que notre apologéte exalte presque autant que Socrate, c'est Heraclite, Dans un passage très curieux, il déclare que Socrate et Heraclite, comme Abraham, Élie, les trois jeunes gens du livre de Daniel méritent d'être appelés chrétiens, puisqu'ils ont participé au Logos. 11 ajoute cette parole surprenante : (( Ceux qui ont vécu avec le Logos sont chrétiens, alors même qu'on les aurait estimés athées. » {I ApoL, ch. 46.) Mieux encore, il veut à tout prix que Socrate soit un chrétien avant l'heure. Du moins il a connu le Christ en partie:
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suivante il explique comment il entend cela. (// Apoi, ch. 10.) Si la personne de Socrate inspire tant de vénération à Justin, c'est par ses doctrines que PlatonXe transporte. Justin raconte au début du Dialogue aoec Tryphon l'impression qu'il éprouva lorsqu'il se mit à étudier le platonisme. Son enthousiasme a quelque chose de religieux. « Ce qui méprit, dit-il, au plus haut degré, ce fut l'intelligence des choses incorporelles. La contemplation des idées donnait des ailes à mon esprit. Je m'attendais à posséder la Sagesse à brève échéance, et tel était mon aveuglement, que j'espérais contempler présentement Dieu lui-même. » Justin a certainement beaucoup pratiqué les écrits de Platon. Il y a dans les deux Apologies et dans le Dialogue une quarantaine de passages qui sont des citations textuelles ou qui contiennent des allusions directes. Parmi les philosophes qu'admire notre apologète. il faut encore mentionner Empédocle et Pythagore. Il n'en sait naturellement que ce qu'en rapportait la tradition, et c'est sur la foi des autres qu'il les vénère. Les Stoïciens ferment la liste des philosophes qui ont les
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bonnes grâces de Justin. Ce sont eux, après Platon, qu'il a le plus sérieusement étudiés. Il connaît leurs principales doctrines. Il fait mention, par exemple, de celle de la conflagration périodique de TUnivers. {I ApoL, cli. 20.) Il distingue parfaitement entre leur morale et les principes de leur physique. {II ApoL, ch. 7.) Tandis qu'il loue la morale, il critique avec vivacité la physique.
De cette série de i)assages nous pouvons tirer une première conclusion. Parmi les philosophes dont Justin parle avec prédilection, il y a une distinction à faire. Il y a d'abord ceux dont il évoque volontiers les noms, mais dont il ne connaît ou ne peut connaître les écrits. Ce sont Pythagore, Empcdocle, Heraclite, Socrate. Nulle part Justin Martyr ne trahit la moindre connaissance des systèmes de ces philosophes. Ce sont de grands noms qui l'éblouissent par leur prestige. Pour lui, ce sont les saints delà philosophie. Les seuls philosophes qui aient réellement marqué sa pensée de leur empreinte, ce sont Platon et les stoïciens. De ceux-ci, c'est Platon qui l'emporte, o Les enseignements de Platon, dit-il, ne sont pas contraires à ceux du Christ, mais ils ne leur sont pas entièrement semblables, pas plus du reste que les enseignements des autres, soit des stoïciens, soit des poètes et des écrivains, w (II ApoL, ch. 13.) Voilà un passage qui caractérise exactement l'attitude de notre apologète vis-à-vis des philosophes auxquels il accorde ce titre. Les autres ne comptent pas.
Ouvrons ici une parenthèse qui, si elle interrompt notre démonstration, servira du moins à mettre en pleine lumière l'attitude de Justin Martyr vis-à-vis des productions du paganisme. Que pense-t-il des poètes et de la mythologie? En thèse générale, il n'a point de parti pris contre la poésie grecque. Le passage que nous avons cité en dernier lieu suffit pour le prouver. Il semble môme, lorsqu'on s'en tient à certaines pages de la P* Apologie, qu'il reconnaisse que la mythologie aussi bien que la philosophie contient une bonne
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part de vérité. Ne voit-il pas dans les aventures de certaines divinités la contre-partie de Tincarnation, des miracles, delà mort de Jésus-Christ et ne demande-t-il pas à ses lecteurs païens de croire à ce que les chrétiens racontent de leur Christ, puisque les récits qu'ils acceptent présentent de si frappantes analogies? (7^4 /)o/., ch. 22 et passim.) Hermès, d'après lui, c'est le Logos. Ailleurs Deucalion, c'est le patriarche Noé. (// ApoL, ch. 7.) Mais il ne faut pas s'y tromper, en réalité Justin répudie entièrement la mythologie. Il n'admet môme pas qu'on allégorise les récits des poètes et qu'on les excuse de cette manière. Il les prend au pied delà lettre et relève avec vivacité l'immoralité de ces récits dont la beauté ne le touche pas. Il approuve pleinement le Socrate de Platon, lorsqu'il chasse de la cité Homère et les autres poètes. (// ApoL, ch. 10; voyez aussi I ApoL^ ch. 25.)
On connaît son explication de l'origine des mythes grecs. De méchants démons en sont les auteurs. Dans quelle intention ont-ils insufflé ces imaginations aux poètes? Dans l'espoir de nuire un jour au Christ. Ils ont pris soin de calquer les mythes sur les événements à venir de la vie de Jésus. On y raconte des incarnations de divinités, des naissances miraculeuses, des guérisons opérées par des Fils de Dieu, des ascensions dans le ciel, etc. Les démons calculaient que l'effet de ce pastiche anticipé de la vie du Christ serait de discréditer l'histoire évangélique lorsqu'on la raconterait un jour aux Grecs. Elle aurait l'air d'être une simple reproduction às& mythes connus depuis longtemps. Mais d'où les démons ontils tiré cette connaissance par anticipation de la vie du Christ? C'est bien simple. Ils ont entendu les prophètes hébreux qui ont prédit les principaux événements de la carrière terrestre du Messie. Ils ont compris en bloc. Cependant, fâcheusement pour eux, ils ont commis quelques grosses bévues que Justin prend plaisir à relever. C'est ce qui les a trahis*.
1. Passage principal : / Apol.y 54, cf. ch. 23. Dans le DialogiHi ch. 69 et 70, sont groupés les exemples épars dans les Apologies*
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Ainsi Justin Martyr qui va jusqu'à égaler les maîtres ju'il vénère aux prophètes de l'Ancien Testament et qui ippelle Socrate un chrétien, est fort éloigné d'accepter tout « qui lui vient du paganisme; il en répudie une notable partie; il ne retient de l'héritage de la Grèce que ce qui ne ui parait pas incompatible avec ses convictions religieuses. 1 se tient à égale distance de l'intransigeance de Tertullien, |ui n'avait que des injures pour les philosophes sans en xcepter Socrate, et de la complaisance des gnostiques qui pratiquaient en grand le syncrétisme de toutes les docrines.
Nous pouvons faire un pas de plus. Si Justin préfère cernins philosophes à d'autres, il fait de même un choix parmi es matières qu'embrassait alors la philosophie. Il y en a des >arties qu'il a étudiées avec prédilection et d'autres qu'il a lédaignées. Nous avons dans le Dialogue avec Tryphon un ;exte qui nous renseigne très clairement à cet égard. Justin raconte que, voulant étudier la philosophie, il s'est adressé i un philosophe pythagoricien. « Avez -vous étudié, lui iemande celui-ci, la musique, l'astronomie, la géométrie? Croyez-vous que vous puissiez rien saisir des choses qui promurent le bonheur, sans avoir été tout d'abord instruit dans les choses qui détachent l'àme du monde sensible, et la rendent capable d'apercevoir ce qu'est le Beau et le Bien en soi? » Justin voudrait parvenir au but sans retard. 11 réfléchit qu'il lui faudra plusieurs années pour acquérir les connaissances dont on lui parle : c'est trop reculer le moment où il pourra se livrer aux méditations philosophiques. Il s'adressera à un autre maître.
Qu'est-ce donc que Justin demande à la philosophie? Il nous l'apprend par ces paroles qu'il met dans la bouche de Tryphon : « Tous les discours des philosophes ne se rapportent- ils pas à Dieu? Leurs discussions ne roulentelles pas sur la monarchie de Dieu et sur sa providence? N'est-ce pas la tâche de la philosophie de chercher la vérité
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touchant ce qui est dicin^ ? )) Quœrere de numinedicm, voilà, selon Justin, àquoi doit être occupée la philosophie. La théologie en est la partie la plus importante. Elle en eM le couronnement. Aussi lorsqu'enfin Justin découvre un platonicien qui, oubliant le VII« livre de la République, dispensait ses auditeurs d'acquérir les connaissances [)réalables, se lançait avec eux dans les spéculations de son maître, l'enthousiasme de Justin ne connut plus de bornes. On divisait alors la philosophie en trois parties principales, la logique qui embrassait le problème de la connaissance et rexamen des facultés qu'elle suppose, sensation, imagination, raisonnement, parole; \^ physique qui exposait la théorie de TUnivers. de sa formation, de son gouvernement, de sa destinéect qui englobait Tanthropologieet lathéodicéc,et euWixY éthique qui, outre la morale proprement dite, traitait le plus souvent des oracles et de la religion. Les textes que nous avons choisis parmi beaucoup d'autres ne nous laissent aucun doute sur ce que Justin a négligé comme sur ce qu'il a étudié du programme que la philosophie se donnait alors. Il ne semble jamais s'être préoccupé de la logique, fort peu de la cosmologie, et, dans les deux dernières parties, il a exclusivement porté son attention sur ce qui relevait de la morale et de la théologie. En cela d ailleurs, il suit le courant de son siècle. Les questions théoriques, discussions touchant la connaissance et spéculations cosmologiques, ne passionnent plus la pensée; elle se jette entièrement sur les questions de morale et de théologie. La philosophie aspire à être pratique en attendant qu'au III® siècle elle devienne mystique. « La philosophie, disait Sénèque, forme et façonne Tàme, elle ordonne la vie, elle gouverne les actes, elle indique les choses que Ton doit faire et celles que l'on doit éviter; elle est assise au gouvernail et dirige la marche du navire à travers les brisants. Sans elle, personne n'est à l'abri. » (Lettre XVP.)