CRÉATEURS DE LA MÉTHODE SCOLASTIQUE
Par F. PIGAVET
La scoIastiqucV. au sens restreint du mot, désigne les recherches spéculatives du IX** au XV** siècle, où, à côte de quelques données scientifiques, dominent la philosophie et la théologie. Une première période, qui commence avec Alcuin', va jusqu'à la Rn du XII* siècle; théologiens et philosophes n'ont d'Aristote que VOrganon et ne Tout même pas d'abord tout entier. La seconde part du XIII* siècle : l'Occident possède alors, en traductions tout au moins, la Physique, la Métaphysique, les autres ouvrages d'Aristote et ceux de ses commentateurs les plus célèbres.
Sans doute, le XIII® siècle a été l'époque la plus féconde, la plus riche par les sources où se désaltéraient ses penseurs aux ambitions synth(^tiques, et, par certains côtés, la plus originale de la scolastique. Mais la première période compte, pour ne citer que des noms hors de pair, Jean Scot, dont les doctrines ont jusqu'à nos jours alimenté les hérésies et môme inspiré des orthodoxes; Gerbert, qui tente d'unir étroite-
1. La Scolastique (Revue internationale de TEnseignemcnt, 15 avril 1893).
2. Alcuin, fondateur de la scolastique en France et en Allemagne (Bibliothèque des Hautes Études, section des sciences religieuses, vol. 1).
ment lettres et sciences à la philosophie et h la théologie; saint Anselme, que le XIII" siècle reproduit et que Descartes n'a pas surpassé en métaphysique;. Jean de Salisbury, le premier représentant de Thistoire de la philosophie depuis l'antiquité. Et il y a succession ininterrompue des maîtres, du IX® au XIII® siècle; il y a transmission des doctrines qui s'enrichissent plus d'une fois de vues et de théories nouvelles, de sorte que les grands scolastiques ont recueilli et continué l'œuvre de leurs prédécesseurs, comme celle d'Aristoteetde ses disciples grecs, arabes et juifs. Il faut donc se demander quels éléments la première période a fournis pour la constitution de cette méthode, qui n'a pas cessé d'être employéedu XIII* au XVIII® siècle, et que l'Encyclique ^i^tcrni Palm a récemment remise en honneur dans le monde catholique.
On a cité\ parmi les ouvrages où elle se trouve en germe. le Liber Sententiavum Prosperi, extrait de Prosper et de saint Augustin, mais surtout les Très Libri Scntentiarum. d'Isidore de Sévillc, formés de citations empruntées aux Pères de l'Église. Ce dernier ouvrage constituerait un progrès considérable, en ce que la matière y est répartie en trois divisions, et que, sous chaque titre, il y a plusieurs sentences d'auteurs différents. Isidore de Séville, serait resté, dit-on, le modèle du geiirc jusqu'au temps où Abélard, par le Sic et Non, fournit des cadres nouveaux plus commodes et moins imparfaits.
1. Denifle, Die Sentenzen Abâlards, und die Bearbeitungcn seîoer Theologia vor Mitte des 12 Jarhrhunderts {Arch, f, Llttcralur nnd KirchcngcscInchUi des MUtclallcrs, I, p. 618 sqq.; EndrcSt Ueber dcfl Ursprung und die Entwicklung der scholastiscben Lehrmetbode {P^* tfahrbuch, II, 1).
Mais dans ces compilations de Prosper et d'Isidore, il n'y k absolument rien de méthodique, et partant, comment les colastiques y auraient-ils appris quelle voie il leur était le >lus avantageux de suivre? Par contre, obligés d'enseigner e peu qu'ils savaient à des barbares dont l'intelligence était grossière et rude^ de combattre sans cesse des hérétiques [ui invoquaient l'Évangile et les Pères, ils s'efforcèrent l'être clairs dans leur enseignement et pressants dans leur irgumentation . C'est chez eux qu'il faut étudier lescommensements obscurs, qu'il faut relever les lents progrès par esquels les clercs redeviendront peu à peu capables de ;aisir la pensée antique dans son ensemble, et de traiter les |uestions dont la solution importe a leurs contemporains. 3éjà Alcuin, pour convaincre et instruire Charlemagne, procède, dans quelques-uns de ses livres, par questions^ par )bjections et par réponses.
Le De Unicerso, de Raban Maur, contient dos divisions )t des énumérations dont la place est marquée dans la néthode future ' .
Mais c'est dans les discussions suscitées par les hérétiques lu'il faut surtout chercher les antécédents du Sic et Non. St l'on sait combien il y eut d'hérésies au Moyen Agel
entre les Adoptianistes, Alcuin prouve l'humanité et la
1. AÎDsi, pour le temps^ dit-il, on compte do trois manières : selon 'autorité humaine (olympiades), selon l'autorité divine (le sabbat est e septième jour de la semaine), par autorité naturelle (année de K$5 jours 1/4). A propos de théologie, il rapproche les diverses opinions les philosophes. Pour Pythagorc, Dieu est formé de nombres et consti- .ne : animuni in omnibus commcantem et lucidiun; Platon etlesPlatoliciens disent de lui : Dcuni eine tcmporc incommutabileni^ Dcum zuratorem et arhitruni et judiccni, nutnduni incorporalein ; Cicéron ; nentcm Boluiani; Virgile î spiritum et mcnlcin, Heraclite le compose le feu, Epicure d'atomes. Pour ce dernier, en outre, il est otiosus et Inexercitus, — On pourrait dire que ces procédés ont été fréquemment employés par les anciens, mais pour les scolastiques» inventer n'est i)ien souvent, en toutes matières, que retrouver et comprendre^
divinité de J.-C. par des témoignages « empruntés aux quatre Évangiles ». Même méthode contre les Iconoclastes, au concile de Francfort, sous Charlomagne, ii celui de Paris, sous Louis le Débonnaire, dans la lutte entre les deux pouvoirs, où les adversaires s'opposent des sentences de la Bible, de l'Évangile, des Pères et plus tard des lois romaines.
Caractéristique entre toutes est l'hérésie de Gottschalk, au temps de Charles le Chauve : « Il a extrait beaucoup de témoignages des œuvres de saint Augustin, sur lesquels il s'efforce d'appuyer sa doctrine de la double prédestination.» Aussi faut-il, écrit Raban Maur, « composer, pour combattre son erreur, un recueil de sentences prises aux Écritures et aux Pères {e dicinis Scripturis et de ort/todaronm Patruni sententiis aliquod opusculum conjicere ad concincendum errorem) ».
On juge Gottschalk : « Il peut réciter de mémoire, pendant tout un jour, des passages des Pères, et il a en main un ouvrage où il les a consignés. » Condamné, c'est seulement quand « ses forces sont épuisées, que sa main s'ouvre et le laisse tomber dans le feu ». Mais Gottschalk ne se soumet pas; Raban Maur s'en rapporte « à l'érudition et à la santé d'Hincmar, pour réunir plus de témoignages ». Jean Scot lui-même qui voudrait, comme un moderne, se servir toujours et partout de la raison {consulta ratione, rationihusl rassemble des témoignages de saint Augustin, par lesquels il établit manifestement « qu'il n'y a qu'une seule prédestination et qu'elle n'a rapport ((u'aux saints ». Loup de Ferrières craint-il d'être accusé d'hérésie, après s'être prononcé devant le roi en faveur de la double prédestination? il adresse aussitôt à Charles le Chauve, un recueil de sentences des Pères favorables à cette opinion {Collectaneumde tribus quœstionibus).
Mais Jean Scot, en combattant l'hérétique Gottschalk. a accumulé les propositions erronées. Contre lui Ratramne
que saint Augustin, Fulgenco, sairit Grégoire. Cassioet Isidore; Prudence, dans le chapitre v du traité où il
»mbat (Incipit collectio ex Patribus qua prima propode genuina prœdestinatione probatur), y joint saint
me. Prosper, Bède et « divers autres écrivains ortho-
ÎS ».
est de cette façon aussi que Pascliase Radbert, abbé de )ie, affirme dès 844, la présence réelle, dans l'écrit {De oore et Sanguine Domini) qu'il offre à Charles le Chauve. ad, deux siècles plus tard, Bérenger reprend l'assertion raire de Jean Scot, acceptée par tous au IX® siècle, franc écrira de lui, que toujours il a « rassemblé des lignages contre la foi catholique (setnper contra Jideni oiicam auctoritates collegisti) ». Et autour de Bérenger, iisciples de Fulbert rappellent les anciens et les Écris, pour l'engager à revenir au chemin (( droit et battu nous ont montré nos maîtres si saints, si sages, si cathoes ».
insi, en faveur de leurs thèses opposées, hérétiques et odoxes prennent des sentences dans la Bible, l'Évangile s Pères. Avaient-ils besoin pour cela d'imiter les apories 'istote*? D'abord ils en connaissaient fort peu. Puis, ce est en jeu entre les adversaires, c'est la gloire de Dieu, stence de l'Église, leur salut éternel et celui de leur îhain. Que de raisons ])our être diligent dans le choix des es et dans l'examen dos propositions contraires! Enfin 5 ne voyons pas de quelle autre méthode les scolastiques lient pu se servir. Pour eux, la vérité est dans les Livres ts et chez les Pères. Dès lors, ne faut-il pas réunir, sur jue question qu'on pose, les sentences qui rexpriment, me celles qui condamnent l'erreur? Dans le premier cas
« Die Aporien den Skolastikern als Vorbild dcr Disputatio pro et' •a dienten. nZeUcr, Die Ph. der Grieehen, II, 2^ p. 244. C'est chez andre de Haies que nous rencontrerons l'influence d'Aristote.
n'emploiera-t-on pas^ pour ainsi dirc^ une argumentation positive (P/*o, Sic), et dans le second, une argumentation négative {Contra, Non) ?
Quelle est donc la part d'Abélard dans la création de la méthode scolastique ? D'abord le Sic et Non réunit les sentences opposées, dont les unes étaient auparavant relevées par les orthodoxes et les autres par les hérétiques. Puis Abôlard eut l'intention d'en tirer une doctrine unique, et il vit bien les difficultés de cette tâche. Dans les écrits des saints, dit-il, il y a des propositions qui diffèrent et qui se combattent. On leur attribue des ouvrages apocryphes, et certains passages de leurs œuvres authentiques ont été altérés par les sophistes. Les Pères se sont rétractes, comme saint Augustin ; ils posent des questions que nous prenons pour des affirmations ; ils imitent l'Écriture, en se conformant aux idées communes, et appellent, par exemple, Joseph, le père de J.-C. Donc il faut rapprocher soigneusement les différents sens d'un même mot; il faut, si les contradictions sont trop manifestes, comparer les autorités et faire un choix entre elles.
Par le Sic et Non \ où il a rassemblé les sentences des
1. His auteni prœlibatis, placct, ut instituimus, diversa sanctoram Patrum dicta coliigere, quando nostnc occurrerii]tmeinoriœ,aliqiian)a dissonantia , quani habcre videntur qua^stionem contrahentia, qo* teneros lectorcs ad inaximam inquirendœ veritatisexercitium provoceot et acutiores ex inquisitione reddant. Ha*c quippe pi'imasapientiseclavis definitur assidua scilicct scu frequens inlerrogatio.adquain quideiu toto desiderio ari-ipicndam philosophusille oiiiniuin perspicacissiroosAriitoteles in piiudicamcnto ad aliquid studiosos adhortatur, dicens: Fortasie autem diflicilc est de hiijiismodi rébus confidenter dcclarare nisi per tract» sint sîepe. Dubitare autem de singulis non erit inutile' Dubitaodo
Pères qui paraissent, sur une même question, présenter quelque dissonance, il veut exciter les jeunes lecteurs à chercher la vérité, il veut les rendre plus pénétrants par cette recherche même. Car l'inquisition est la clef de la sagesse, et Aristote, le plus perspicace des philosophes, l'a recommandée, comme le doute qui conduit au vrai. De même la Vérité nous dit : Cherchez et vous trouverez, frappez et Ton vous ouvrira. Et Jésus n'ost-il pas venu s'asseoir au milieu des docteurs pour les interroger?
Les 158 questions sur lesquelles Abélard rapporte le Sic et le A^on ont un caractère essentiellement théologique, même quand le titre semble purement philosophique. Demande-t-il s'il faut croire ou non en Dieu seul, il s'agit uniquement de savoir si l'on doit suivre saint Pierre, saint Paul^ c'est-à-dire l'Église comme les Livres saints. Cherchet-il s'il y a ou non une substance, il ne parle que de Dieu et de la Trinité. De même c'est en théologien qu'il voit si rien no se fait par hasard ; qu'il examine si la foi doit s'appuyer ou non sur des arguments humains. Saint Grégoire, saint Ambroise, saint Jérôme lui fournissent les propositions négatives, et il termine par Bôde, dont la conclusion positive est toute théologique ^
Le Sic et Non s'adressait aux débutants, teneros lectures : les questions n'étaient guère liées, non plus que les
Bnim ad inquisitîonem venimus; inqulrendo veritatem percipimus ; juxta quod et Veritas ipsa : Quœrite, inquit, et invenietis, pulsate et aperietur vobis (Maiih,, vu). Qua3 nos etiam proprio cxcraplo raoraliter Lnstruens, circa duodecim œtatis sua> annum sedens et interrogans in medio doctorum inveniri voluit, potius discipuli formam per interrogationem exhibens, qaam magistri per praedicationem, cum sit tamen in ipsa Dei plena ac perfecta sapientia.
1. « Duobus modis de spe et fide nostra rationcm poscentibus reddere debemus, ut et justas spei ac fidei nostroî causas omnibus intimemus, sive fideliter, sive infideiiter qusercntibus, et ipsam fidei ac spei nostrœ professionem iliibatam semper teneamus etiam inter pressuras adversantium. »
216 ABKLARD ET ALEXANDRK DE HALES
sentences, placées « comme elles s'étaient offertes à sa mémoire ». Et Abélard n'avait rien fait pour en résoudre les contradictions, au moins apparentes. Pour ses auditeurs, il composa Vlntroduction à la Théologie, dont il voulait faire une Somme de l'érudition sacrée (sacrœ erudiiionis Summam), Le premier livre porte sur la foi catholique, le second, sur la Trinité, le troisième sur la puissance et la bonté de Dieu. Abélard se défend surtout d'avoir voulu innover, et s'il s'écarte de la pensée ou de l'expression catholique, il sera toujours prêt a corriger ou à effacer ce qu'il aura dit, dès qu'un fidèle le redressera par la puissance de la raison ou par l'autorité de l'Écriture.
Pour tout son enseignement, Abélard avait procédé comme pour la théologie. Ce qu'était le Sîc et Xon pour les jeunes théologiens, un ouvrage aujourd'hui perdu (in his
Introductionibus quas tenerorum dialeciicorum erudi-
tionern conscripsimus) devait l'être pour les jeunes dialecticiens. A la Somme de l'érudition sacrée correspondait la Somme de dialectique, où il s'était proposé de réunir les doctrines des sept ouvrages qu'il connaissait \quorum omnium Summam nostrœ Dialecticœ plenissime concludet et in lucem usumque legentium ponet). Chacun, dj^sait-ilt y trouvera ce qui est nécessaire à l'enseignement et, à peu près encore comme pour la théologie, il annonçait l'intention de corriger les erreurs de quelques-uns, de concilier les dissidences schismatiques des contemporains, de résoudre les difficultés des modernes.
Ainsi Abélard recueille des sentences avant Pierre le Lombard, et le premier avant les hommes du XIII* siècle, il compose des Sommes de dialectique et de théologie, qui. par elles-mêmes et par les ouvrages dont elles sont la suite et le complément, doivent guider les maîtres et leurs élèves. Même, à première vue, on pourrait croire qu'il a créé défiûitivement la méthode scolastique. Nul en effet n'a, plus que ce prétendu rationaliste, fait appel à l'autorité, (c II est plus
kr, dit-il après saint Augustin, surtout dans les choses qui at rapport à Dieu, d'user de Tautoritë que du jugement UInain^)) Or ses autorités, ce sont, comme pour tous les léologiens, la Bible, le Nouveau Testament, les Prophètes t les Pères. Mais ce sont aussi les hommes que la philo- 3phie a conduits à connaître l'existence de Dieu, et dont il 3 sert pour réfuter, avant saint Thomas, les gentils, comme . use des prophètes pour réfuter les Juifs. Et tous. Hermès, 4aton et les Platoniciens, Pythagore et Cicéroii,Varron et îénèque, bien d'autres dont il recueille les aflirmations hez les Pères plus que chez les auteurs profanes, viennent èmoigner en faveur des doctrines chrétiennes, telles que les intend Abélard.
Après les philosophes, la Sibylle', qui a prédit la divinité )t rhumanitc du Verbe, l'une et l'autre venue, l'un et 'autre jugement. Puis Virgile et les poètes, Horace, Lucain ît même Ovide, etc.
Ne semble-t-il pas qu' Abélard ait employé les autorités profanes, comme les autorités sacrées, à l'exposition des doctrines théologiques, et que, de leur opposition ou de leur rapprochement, il ait fait jaillir la lumière sur les points Dbscurs ou naître la certitude sur les questions contestées? Ne semble-t-il pas qu'aux hommes du XIIP siècle il ne restait d'autre tâche que d'élargir les cadres par lui formés, pour y faire entrer tout ce qui leur vint alors des Grecs, dos Arabes et des Juifs?
Rien cependant de moins exact. Abélard sait établir une hiérarchie entre les autorités sacrées : Prophètes et Pères viennent après la Bible et le Nouveau Testament. 1! classe de même les philosophes : d'abord Hermès, Platon qui,
1. Beato attestante Âugustino, in omnibus aiictoritatein humanse anteponi rationi convcnit, maxime autem in his quiv ad Deum pertinent, tutius auctoritate quam humano nitimur judicio.
2. « Ut vero ne aliquis sexus intcr homines sapiontiu' fama cipteris pnustantes fidei nostrse testimoniis desit. »
selon les Pères, a le plus approché de la foi chrétienne, et qu'il suivrait, de préférence àAristote moins ancien, s'ilpoisédait ses œuvres; puis Aristote, qui passe avant Porphyre et Boèce, etc. La valeur des poètes est déterminée par h place qu'ils occupent dans la chronologie, telle que la conçoit Abélard.
Ainsi tout ce qui est écrit (scriptum) constitue pour lui, comme pour beaucoup d'autres, une autorité. En fait, les clercs, concentrant toutes leurs ressources, espéraient guider plus aisément les nombreux partisans de la force brutale, comme autrefois Panétius et ses compatriotes, établis i Rome, soutenaient l'accord des penseurs grecs, pour faire accepter plus aisément les doctrines philosophiques â leurs farouches vainqueurs. Mais Abélard met sur le même rang les autorités sacrées et les autorités profanes. Dieu, dit-il moins clairement, mais aussi expressément que Roger Bacon, s'est révélé aux philosophes. Peut-être Platon a-t-il vu Jérémie en Egypte, ou a-t-il lu les Écritures daus ses voyages, et certes les abeilles qui couvraient ses lèvres de miel présageaient que Dieu lui révélerait un jour sa doctrine. Et si Dieu a fait parler ràncsse de Balaam, n'a-t-il pu inspirer la Sibylle et Virgile? Abélard rapproche donc ce que Platon et Hermès disent de Dieu, de ce qu'en disent saint Jean, saint Augustin, saint Hilaire, etc.; il s'appuie également sur Aristote et sur Jésus. Dans Virgile, il trouve l'Incarnation et la Trinité. Et pour se défendre d'avoir fait appel aux philosophes, il invoque, après saint Jérôme et saint Paul, Horace, Lucain et Ovide!
On comprend l'indignation des chrétiens sévères contre celui qui établissait une égalité impie entre Aristote et Jésus, entre Cicéron, Priscien ou la Sibylle et saint Paul ou saint Augustin ^ Rien d'étonnant, certes, qu'ils Talent accusé
1. Qu'on se rappelle Héloïse récitant des vers de Lucain au momeot do prendre levpile et de prononcer ses vœux!
d'avoir soumis les Écritures aux philosophes et d'avoir ouille la théologie chrétienne ». Peut-être de plus indulgents, B souvenant que le Seigneur avait ordonné aux Hébreux 'emporter les vases précieux qu'ils avaient empruntés aux égyptiens, lui auraient-ils pardonné, et même su gré, d'avoir ait témoigner les plus illustres des païens en faveur du chrisianisme. Mais TÉglise avait condamné plusieurs des propoitions théologiques d'Abélard ; il n'avait donc pas ramené L l'unité les assertions opposées du Sic et Non, Ce livre, aux reux des hommes clairvoyants, devenait, privé ainsi de son complément nécessaire, dangereux pour la foi, puisqu'il pré- )arait des armes aux hérétiques; les philosophes et les poètes eur apparaissaient bien plus comme des fauteurs d'hérésies, Lels que l'avaient été déjà Jean Scot, Bcrenger, Roscelin et Vilgard, que comme des commentateurs propres à éclairer les obscurités des Écritures et des Pères. Pour toutes ces raisons, Abélard n'avait pas atteint le but qu'il avait clairement aperçu, et il n'était pas sûr, pour un théologien, d'argumenter après lui, pro et contra, surtout de s'appuyer sur les autorités profanes à l'égal des autorités sacrées. Et pour un philosophe, la Dialectique était une Somme incomplète*, puisque Abélard ne connaissait ni la Physique, ni la Métaphysique, ni même les Analytiques et les Topiques ; tout à fait insuffisante, car les difficultés n'y étaient pas plus résolues que les oppositions n'y étaient conciliées.
Les disciples d'Abélard, dit Denifle, firent connaître sa méthode dans tous les pays. En ce sens, scolastiques et même
1. Abélard dit lui-môme qu'il y a réuni deux ouvrages d'Aristote, les Catégories et T Interprétation ; un de Porphyre, llsagoge ; quatre de Boèce, les Divisionsi les Topiques, les Syllogismes hypothétiques et catégoriques.
juristes sont des continuateurs, dont la plupart pratiquenf, pour une fin orthodoxe, les procédés qu avait mis en usajfe le condamné de Soissons et de Sens.
Voici d'abord la Summa Sententiarum^ de Hugues de èaint- Victor, mort en 1141. C'est une rédaction abrégéodc son grand ouvrage sur les sacrements {De Sacrameniis c/mitianœjidei), La raison humaine est insuffisante sans la révélation, et les philosophes « qui ne croyaient que ce que prouve la raison humaine » ne sauraient être sauvés. Si la définition cicéronienne de Tamitié estreproduite,coramechez Abêlard, Platon n'est cité que pour être critiqué, quoique en plusd'un endroit on reconnaisse des doctrines qui ont chez lui leur origine. A Jean Scot et à Bérenger, il fait dédaigneusement allusion sans môme les nommer*.
Puis c'est Robert Pullevn, mort en 1150, avec ses Sententianim libri octo;liohevt de Melun et les Quœstiones de dicina pagina ou Summa theolo(jia\ surtout Pierre le Lombard, mort en 1164 évoque de Paris, dont les Sententiarum libri quatuor^ furent lus, commentés dans les écoles
1. Des sept livres, six seulement, dit-on, appartiennent à Hugues : le 1" traite de la Trinit^.^; le 2' des anges; le 3* de rhomnie; le 4*de8 8anferoents; le 5* du baptême; le 6* de la conflrmation, de leucharistie, de l*extrOme-onction. — Le premier livre compi*end les chapitres suivinti: 1 de fide; 2 de spe et charitate; 3 de Ode antiquorum ; 4 de qnibus ooqstet fides; 5 de spiritu crcato, utrum sit localis; 6 de distinctione Trinitatis; 7 de nominibus pcrsonas Trinitatis distinguentibus; 8 de aequilitate Patris et Filii et Spiritus sancti; 9 quod de sancta Trinitate nibil dicatur secundum accidcns; 10 de diversa nominum acceptione; 11 de ])ersonarum appropriatis; 12 de prescientia et pnedestinatione; 13 de voluntate Dei; 14 de omnipotcntia Dei; 15 de flde incarnationis; 16quod Christus simul aniniam et carnem assunipserit ; 17 quod Christusomoia infirma nostra pnutcr peecatum susceporit; 18 an Christus sit oreatnraî 19 an in morte Christi separata fuerit divinitas ab humanitate.
2. « Quidam ausi sunt dicere in altari non esse veritatem corporii Christi, sed solum sacramentum et rem ipsam. »
3. Voici le développement de la Distinctio III', quomodo per creatanm poterit cognosci Creator ? 1 Dcus se revelavit illis scilicet, dam fecit
rendant toute la seconde période, et parfois plagiés, si nous en croyons Roger Bacon, avant la Bible elle-même. Dieu, le bien absolu dont nous jouissons, les créatures dont nous usons, rincarnation, les Sacrements en forment les quatre divisions. Chacune comprend des Distinctiones, partagées en un cerain nombre de paragraphes et terminées par un Epilogus lui résume les résultats obtenus.
pera (Apôtre). 2 Prima ratio vel modus quomodo potuit cognosci Deus SaiDt Ambroise). 3 secunda ratio qua potuit cognosci, vel modus quo not eruDt (Saint Augustin). 4 tertia ratio vel modus. 5 Quartus modus el ratio. 6 Quomodo in creaturis apparet vestigium Trinitatis. 7 Quolodo in anima sit imago Trinitatis (S. August.). 8 Quomodo acquaa slnt, quia capiuntur a singulis omnia et tota (S. Aug.). 9 Quomodo )ta iila tria memoria capiat. 10 Quomodo tota iila tria capiat intellieDtiaet(ll) voluntas (S. Aug.). 12 Ex quo sensu iila tria dicuntur sse unumetunaessentiaquicritur. 13Quodetiam adse invicem dicuniir relative (S. Aug.). 14 Hic apei-itur quod supra quirrebatur, scilicet uomodo hscc triadicantur unum (S. Aug.). 15 Quod in iila similitudine st dissimilitudo (S. Aug.). 16 Prima dissimilitudo (S. Aug.). 17 Alera dissimilitudo (S. Aug.). 18 Alia, assignatio Trinitatis in anima, cilicet mens, notitia, amor. 19 Quia mens vice Patris, notitia Filii, .mor Spiritus sancti accipitur (S. Aug.). 20 Quod non est minor mente lotitia, née amor utroque (S. Aug.). 21 Quod hsec tria in seipsis sunt S. Aug.). 22 Quomodo mens per ista proûcit ad intelligendum Deum. 13 Hic de summa Trinitatis unitate.
Voici i*Epilogus de la Distinctlo Prima : Omnium igitur qux dicta unt ex quo de rébus specialitertractavim us, ha?c summa est. Quod alia> unt quibus fruendum est, alise quibus utendum est, alise qune fruuntur (t utuntur, et inter eas quibus utendum est, etiam quscdam sunt ()cr quas raimur, ut virtutes et potentiœ animi, quo! sunt naturalia bona. De |[aibu8 omnibus antequam de signis tractemus, agendum est, ac prinum de rébus quibus fruendum est, scilicet de sancta atque indi- /idua Trinitate. — L'auteur avait traité dans les 8 paragraphes qui précédaient cet Epilogus : 1 de rébus communitcr; 2 des choses dont on louit, dont on use, dont on jouit et use ; 3 autre différence entre frui Il uti; 4 determinatio eorum qua) videntur contraria; 5 alia determiaatio; 6 utrum hominibus sit utendum vel fruendum; 7 hicquscritur ain Deus fruatur an utatur nobis; 8 utrum utendum an fruendum sit virtutibus.
Enfin avec Pierre de Poitiers, discîpledePierre le Lombard et chancelier de l'Université de Paris, dont nous avons aasâ des Sentences, nous arrivons au XIIP siècle.
Il n'y a pas de raison pour renoncer alors à la méthode d'autorité. Traduits en latin, Aristote tout entier, Arabes et Juifs, astronomes et géomètres, médecins et alcliimistes agrandissent à tel point le domaine intellectuel des scolastiques que, pour eux, la vérité est toute trouvée et qu'il n'y a plus qu'à l'en extraire'. Assez considérable et assez méritoire sera le rôle de la raison, si elle parvient n faire un choix entre toutes ces richesses, pour les concilier avec la doctrine chrétienne. L'œuvre est immense et la méthode devra gagner singulièrement en ampleur, en certitude, en rigueur.
A qui revient l'honneur d'avoir ainsi complété et presque transformé la méthode d'Abélard et de ses successeurs? D'ordinaire on se prononce pour Albert le Grand et surtout pour saint Thomas*. Mais elle existe, sous sa forme la plus
1. Il faut mettre à part les mystiques, quicontinucnt la tradition dcoplatonicienne et saint Anselme, comme Roger Bacon et ceux qui préparent plus directement la philosophie et la science modernes.
2. Sans compter les néo-thomistes qui, le plus souvent, ne se point môme pas la question, M. Haurëau, dont Tautorité est grande eo cette matière, a écrit (Hist. de la Scoiastiquc, II, 1, p. 235) : « La manière d'Albert le Grand ne ressemble guère à celle des docteurs qui sont venoi avant lui... Non seulement il reconnaît, il avoue les difiBcultét qoe kt questions lui présentent, mais après avoir déclaré comment il fantlci résoudre, il revient sur les solutions par lui-môme proposées, pour J faire des objections qu'il discute séparément. Cette discussion achevée, il se demande si d'autres objections ne se trouveraient pas aillenn. Il s'adresse donc alors aux interprètes, les interroge tous, arabes, latins on
empiète et la plus exacte^ dans la Somme de théologie 'Alexandre de Haies, antérieur à l'un et à Tautre.
La Somme est divisée en questions. La première partie en >mpte soixante-quatorze, qui portent sur Dieu, son essence, s attributs, et sur la Trinité. Chaque question comporte e sorte de préambule, où elle est séparée en plusieurs wibres. A son tour, le membre est parfois partagé en ticles. Tout membre indivisé et tout article donnent des juments négatifs, placés les uns à la suite des autres, qui
terminent par la même conclusion, et des arguments sitifs disposés de même. De ces arguments, les uns sont 3 enthymêmes, avec majeure et conclusion (ergo), les Lres, des syllogismes avec majeure, mineure (sed, atfjiii, •o), des épichérèmes où sont prouvées la majeure, la neure, même l'une et l'autre {quia, cnim); enfin des lysyllogismes. Les prémisses viennent des Écritures, des res, des philosophes; quelquefois, ce sont des assertions ionnelles.
En certains cas, les arguments sont suivis immédiatement me conclusion qui résume ceux pour lesquels se prononce uteur (quoU concedendum est). Et il ne lui reste alors 'à répondre à chacun des autres (ad argumenta solutio,
es, et n'hésite pas à se prononcer contre eux, c'est-à-dire contre l'auitë, lorsqu elle lui parait en défaut. Cette méthode sera désormais ic de nos docteurs scolastiques. Elle était encore en faveur au ''ir siècle, quand Descartes vint proposer la sienne. )) On ne saurait r qa*Albert le Grand et saint Thomas aient pratiqué cette méthode. is nous montrerons, qu*avant eux, Alexandre de Haies en avait fait ge et partant doit en être considéré, après Abélard, comme le vérile créateur. C'est ce qu'ont affirmé d'ailleurs, sans l'établir, des eurs dont le témoignage est d'un grand poids. M. Paul Janet (//m- "C de la Science politique^ P, p. 300, sqq.) dit : « Selon la méthode lastique, l'auteur démontre d'abord le pour, puis le contre, et enfin il me son opinion... Pour avoir l'opinion précise d'un scolastique, il ne t la chercher ni dans le Sic ni dans le Xon; il faut surtout interrole corps de la discussion, cette partie qu'Alexandre de Haled appelle
adpritnum argumentum, adsecundum, etc.). Dans d'autres cas, après les arguments (pro et contra), \'\eni la solution oa réponse à la question (solutio sice vesponsio rjuœstionis), précédée parfois de quelques remarques préliminaires {prœnotandiun), coinplétée par une note {nota, notandum), et suivie de la réfutation des arguments négatifs qui comporte, pour certains d'entre eux, objection et réponse. Enfin il arrive qu'une conclusion finale résume et complète It réponse à la question.
Ainsi la première question a pour titre de theologia docirina. Selon Boèce, il faut procéder avec la raison {rationabiliter), dans les choses naturelles ;'par enseignement (dmplinabiliter) , dans les mathématiques; intellectuellement (intellectualiter) dans les choses divines. On se demander» si la théologie est une science, si elle se distingue des autres sciences, quel en est l'objet et comment elle nous est transmise {Préambule avec division en quatre membres).
Dans le premier membre, on cherche si la théologie est une science. Quatre arguments conduisent à une seule et même conclusion négative. 1. La théologie est en grande partie historique (saint Augustin). Donc {ergo), elle rentre dans les choses qui sont saisies actuellement par Tintelli-
rcsolutio et saint Thomas rcsponsio. C'est en quelque sorte le jagemeot rendu après plaidoiries. » Pour M. Paul Janet, Alexandre pratique donc, avant saint Thomas, la méthode scolastique. M. Jourdain, ^bi^ torien et l'admirateur de saint Thomas, écrit (Dict.ph,^ art. Alexandre): (f Dans sa Somme de Théologie, il donne le premier exemple de cette méthode rigoureuse et subtile, imitée depuis par la plupart des docteon scolastiques; il distingue toutes les faces d'une môme question, expwe sur chaque point les arguments contraires, choisit entre TaflOrmitive d la négative, soit d'après un texte, soit d*après une distinction ncavelle, en ramenant le tout, autant que faire se peut, à la forme da syllogisme. » Endres, qui a consacré un travail considérable à la Psychologie d'Alexandre (Philosophischcs Jarhbuch, I, 1, 2, 3), dont il fait grand éloge^ n'a pas traité de sa méthode, et il ne Ta pas cité dans rartide que nous avons rappelé en commençant notre exposition.
gence. Mais (sed) de ces choses, il n'y a pas de science. Car (enim) la science porte sur les intelligibles. Il rest« donc (relinquetur ergo) que la théologie n'est pas une science {poli/syllogisme et épichôrèmé) .
2. Comme le dit le Philosophe au début de la Métaphysique, l'expérience porte sur le singulier ; la science, sur l'universel. Or la théologie traite, non des universaux, mais des individus, comme le montre la narration historique. Il reste donc {relinquetur ergo) qu'elle est un art et non une science.
3. De la vérité, il y a une forme triple : l'opinion (opinabilia), la foi {credibilia), la science (scibilia). Or la théologie a rapport à la foi {Joh,, xx : Ha*c scripta sunt ut credatis). Donc la théologie n'est pas une science.
4. La théologie n'engendre que la foi (saint Augustin). Or la foi est au-dessus de l'opinion, au-dessous de la science. Donc la théologie n'est pas une science.
D'arguments positifs (in oppositum), Alexandre en donne deux : 1. On connaît plus sûrement par l'inspiration divine que par le raisonnement humain, parce que, dans l'inspiration, il ne pcufr avoir de fausseté, tandis qu'il y en a souvent avec la raison. Or la théologie est fondée sur l'inspiration divine. Donc, plus que toutes les autres connaissances, elle est une science. 2. La théologie est la science qui porte sur les choses relatives au salut de l'homme. Donc elle est une science.
Dans la réponse à la question, Alexandre fait cette remarque préliminaire (prœnotandum) qu'il y a science de la cause et science de l'effet; que la première est par elle-même (sui gratia], tandis que la seconde dépend de la première. Or la théologie, science de Dieu, cause des causes, est par elle-même. C'est pourquoi Aristote et le Deutéronome l'appellent la (( sapience ». Puis Alexandre ajoute (notanduni) que la théologie parfait l'àme, en la conduisant, par de bons principes, vers ce qu'elle doit aimer et craindre (ad bonum
ââ6 ABÈLARD Et ALEXANDRE DE lÏALÉS
iimoris et amoris) ; qu'elle doit donc surtout [proprie et principaliter) être dite sapience, tandis que la philosophie première, la théologie des philosophes, achève seulement la connaissance selon la voie de Tart et du raisonnement, et n'est dite sapience que d'une façon relative.
Nous arrivons aux réfutations des arguments négiitife. 1. L'histoire, dans l'Écriture, ne relate pas les actes individuels, mais les actes universels et les conditions particulières qui instruisent les hommes, et les amènent à contempler les divins mystères; la passion d'Abel signifie celle du Christ et des justes, la malice de Gain la perversité des méchants. Donc il y a, de la théologie qui introduit un fait singulier pour signifier l'universel, intelligence et science. 2. L'uni-^ verselse dit in prœclicando, inexeniplando, in signi/icando, in creando. Aux trois premiers sens, on le trouve diins l'Écriture. Surtout elle ramène tout à Dieu, cause universelle de la réparation des hommes (4* sens) et ainsi elle porte sur les choses universelles. 3. Saint Augustin distingue : a, ce que l'on croit toujours et ce qu'on saisit actuellement par rintelligence, comme l'histoire; b, ce qui est compris ix)ur être cru, comme les mathématiques; r, ce qm est cru d'alwrd pour être compris ensuite, comme les choses religieuses. Donc il n'y a aucune contradiction (non répugnât) à ce que la théologie relève de la foi (esse crcdibilium) et de la science. 4. La théologie engendre la foi, et la foi, changeant le cœur, donne naissance à l'intelligence [intellectum) et à la science. Mais, dira-t-on {objection), toute science porte sur un sujet dont elle considère les parties et les passions en soi, comme l'indique le Philosophe, Or, selon Boèco, Dieu n'est pas sujet et ne peut être considéré â la façon d'une passion. Donc la théologie, qui est la connaissance de Dieu, n est pas une science. Mais ce n'est pas la même chose (/'(y^o/^<î<?) de connaître les formes attachées à la matière et celles qui en sont sr^parées. C'est par leschoscs créées querintellcct saii^it ce qui, en Dieu, est invisible. Autre chose est, en outre, la
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connaissance des composés et celle des simples, comme Dieu.
Dans le second membre : la théologie est-elle distincte des autres sciences et comment s'en distingue-t-elle, le premier des arguments négatifs est un enthymême. Toute sagesse vient de Dieu, donc toute sagesse ou science est théologie et divine. Les cinq arguments positifs précèdent une conclusion. — « La théologie n'est pas comptée parmi les autres sciences, de manière à être subordonnée à une partie de la philosophie, » — • après laquelle vient la réponse aux arguments négatifs.
Dans le troisième membre, disposé comme le premier» Alexandre détermine l'objet {de quo) de la théologie, en faisant la synthèse des opinions qui y voient, l'une, les œuvres de condition ou de création, l'autre, les (Xîuvrcs de restauration : « C'est, dit-il, la science de la substance divine, qu'il faut connaître par les œuvres de réparation. »
Le quatrième, — de modo traditionis hnjus scienticCf — compte cinq articles, traités chacun comme le premier et le troisième membre. 1 S'agit-il d'une méthode technique ou scientifique? L'Écriture ne relève pas de l'art ou de la science, selon la compréhension humaine, mais, par une disposition de la sagesse divine, elle informe l'àme pour ce qui a rapport au salut. 2 La théologie a-t-clle plus de certitude que les autres sciences? La certitude est spécuhitive, expérimentale, intellectuelle etaffcctive. La certitude delà théologie est plus grande que celle de l'expérience et du sentiment. 3 La méthode de la théologie cst-clle uniforme ou multiforme? Elle est multiforme. 4 Quelles en sont les formes multiples? Avec la réponse au 1*"^ argument de Hugues de Saint-Victor, Alexandre donne la solution : La théologie est triple dans l'unité; une dans la lettre (histoire)^ triple par l'esprit; anagogique, elle conduit au premier principe, allégorique, elle développe les arcanes de la vérité> tropologique ou morale^ elle a rapport à la bonté suprême;
Et Alexandre explique (nota) que Hugues, pour qui rÉcriture porte sur les œuvres de réparation, ne voit que les trois sens relatifs à l'effet, tandis que Bède y joint les œuvres de création et Vanagofjtque, relative à la cause. 5 Le sens littéral est-il établi sur la vérité? La réponse précède les arguments. Alexandre distinguo la vérité relative, à la signilication des mots {histoire), des choses (paraboles), aux ressemblances et aux différences (mystique).
L'article et la question tout entière se terminent par une conclusion qui résume celle-ci et prépare les suivantes.
S'il s'agissait de marquer la place d'Alexandre de Haies, dans le XIII* siècle, on montrerait sans peine, par l'analyse complète de la Somme, qu'il a utilisé l'œuvre de ses prédécesseurs, depuis saint Augustin, Boèce, Bède, Raban Maur jusqu'à saint Anselme et Hugues de Saint-Victor ; qu'il connaît Aristote, celui de la première et celui de la seconde période, auquel il attribue même le livre des Causes; qu il a lu Avicenne et peut-être Averroès; qu'il s'inspire de Platon et des philosophes grecs ou latins, dont le XIIP siècle a eu une connaissance plus ou moins complète. De même on établirait qu'il a donné plus d'une solution originale, reproduite par saint Thomas et ses successeurs, voire par nos contemporains. Mais nous n'avons à nous occuper que de la méthode. Or, il est manifeste qu'il lui a donné la forme sous laquelle elle sera désormais pratiquée par les scolastiques. Aux divisions inaugurées par les hérétiques et les orthodoxes, systématisées par Abélard et conservées par les auteurs de Sentences et de Sommes, il a assuré l'ampleur et la précision. Par l'emploi du syllogisme, dont les Analytiques lui avaient montré le maniement, elle a acquis rigueur et exactitude. En prenant ses prémisses chez les philosophes comme dans la Bible, l'Évangile et les Pères, en les demandant à la raison comme à l'autorité, Alexandre a fait voir comment on pouvait, de toutes mains, travailler à l'augmentation du savoir et réaliser la synthèse des matériaux depro-
venance si diverse, en possession desquels venait d'entrer le XIII* siècle. Et cette entreprise considérable, dont il a vu, mieux encore qu'Abélard, le but et la portée, non seulement il l'a réalisée, mais de plus il est resté orthodoxe et en a ainsi, du même coup, rendu le succès certain. Soixantedouze théologiens, dit Wadding, chargés par Alexandre IV d'examiner la Somme, la recommandèrent, comme un livre parfait, à tous les professeurs. Comment donc ne verrait-on pas, dans le premier maître des Franciscains, le créateur de la méthode scolastique qu'Abélard avait esquissée et à laquelle il donna toute la perfection dont elle était devenue susceptible au XIII* siècle?
Mais, dira-t-on, comment ne lui a-t-on pas rendu plus tôt justice, et pourquoi ne lui a-t-on pas accordé la place qu'il mérite parmi les grands scolastiques ? Il ne suffit pas, pour répondre à cette question, de rappeler que Roger Bacon en a parlé avec dédain ; car Roger Bacon fut peu lu et encore moins suivi au moyen âge, même par les Franciscains. Et d'ailleurs il a plus mal traité encore Albert le Grand et saint Thomas. Le véritable motif, c'est que, de bonne heure, les Dominicains cessèrent de consulter Albert le Grand, à plus forte raison Alexandre de Haies, pour s'attacher étroitement à saint Thomas. Pour leur opposer un saint de leur ordre, les Franciscains choisirent leur général Bonaventure. Puis quand ils songèrent à lutter contre les thomistes, ils eurent Duns Scot. Nul d'entre eux ne se réclama d'Alexandre de Haies. Quant a l'Université, également hostile dès l'origine aux Dominicains et aux Franciscains, elle ne lut guère, quand elle consentit à leur faire une place, que saint Thomas et Duns Scot. Alexandre fut par tous ignoré comme Roger Bacon, et personne ne pensa ii lui restituer ce qu'on trouvait chez ses successeurs.
Et pourtant il est manifeste que la méthode scolastique n'offre chez saint Thomas rien qui ne soit déjà chez Alexandre. La Sunima theologica est divisée en question^.
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celles-ci en articles. La première question, par son titre, de ipaa scientia théologien, et par ses dix articles', rappelle Alexandre de Haies. L'argumentation plus concise, mais moins variée, est au fond identique. La question, posée dans l'article, est divisée {decem quœruntur) et suivie de la formule, ad primum (ou teriium ou sextiim) sic proccditiir.
Puis viennent les arguments négatifs: Videtur cjuod non, avec leurs numéros, et les arguments positifs: Sed contm. Ensuite la réponse {Respondeo dicenduni), avec les raisons qui infirment l'argumentation négative (Ad primum, adsccundum ergo dicendum) , enfin la conclusion.
Et pour montrer que les divisions proposées ne sont pas restées la propriété exclusive de la théologie, rappelons qu'aujourd'hui encore nos manuels de philosophie se demandent si la logique est un art ou une science, si la philosophie est une science, en quoi elle se distingue des autres scienccç, quel en est l'objet et quelle en est la méthode •. Et les mômes questions sont posées à propos de la psychologie.
Donc si Abélard, mettant à profit les recherches de ses prédécesseurs, a créé la méthode dont se sont servis les auteurs des Sentences et des Sommes du XII* siècle, Alexandre de Haies, s'inspirant d'Aristote comme des théologiens et des philosophes antérieurs, a été le véritable créateur de la méthode, employée par saint Thomas et ses successeurs jusqu'au XIX^ siècle, utilisée en partie encore par des philosophes contemporains, qui ne se réclament pas du thomisme.
1. Utnira prœtcr alias scientias doctrina theologîca sit necessaria. 2 Utrum sit scientia. 3 Utruni sit una scientia, vel plures. 4 Utnim speculativa vel practica. 5 Utrum ait dignior aliis scientiis. 6 Utrum Kit sapicntia. 7 Quid sit subjectum ejus. 8 Utrum sit argamentatira. 9 Utrum uti debeat raotaphoricis vel symbolîcis locutionibus. 10 Utrum sit secundum plures scnsus cxponcnda.
2. Voyez en particulier le Manuel de philosophie de M. Paul Jaoet On pourrait instituer une comparaison analogue pour ce qui codcerne la connaissance, l'existence, Tcssence et les attributs de Dieq.
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