INTRODUCTION XVII
serait en même temps renier toutes les lois qui ont présidé audéveloppement de la société. Et puisque je viens de dire que. malgré l'absence de toute autorité en faveur de telle ou telle opinion, comme les mœurs que j'expose sont encore existantes aujourd'hui en Egypte, elles doivent avoir été léguées par une époque bien éloignée, car ces coutumes sont tout à fait primitives. J'ai cru que j'avais le droit d'agir ainsi et de conclure de l'existence présente à l'existeuce dans le passé. En effet, il y a dans l'existence d'un peuple des heures où telle ou telle habitude peut être inaplantée, mais où elle ne le peut plus l'instant d'après. Évidemment, il faut certaines conditions pour la possibilité de cette implantation ; mais, si ces conditions sont remplies, rien ne s'oppose plus à l'emploi de cette méthode. Si Ton voulait aujourd'hui faire prendre dans nos sociétés modernes une habitude qui rappelât le moyen âge, la chose serait heureusement impossible, tandis qu'elle eût été possible il y a six ou sept siècles ; de même, si. dans la société égyptienne du Nouvel-Empire, alors qu'elle s'était polie, améliorée, qu'elle avait merveilleusement progressé, on avait voulu établir, même dans le bas peuple, certains usages de superstition, par exemple, on n'y aurait nullement réussi, ce qu'on aurait fait sans le moindre doute sous l'Ancien- Empire, et ce qui n'aurait pas été possible sous T Ancien- Empire l'eût été au contraire dans la période préhistorique. Si l'on tient compte de la lenteur avec laquelle s'établissent les habitudes sociales, on comprends encore mieux ce problème moral. Donc, en rencontrant une coutume qui dénote la plus extrême barbarie ou, pour mieux dire, qui marque l'âge de la première enfance pour le peuple égyptien, je suis autorisé h penser que cette coutume s'est en effet établie pendant l'enfance de la nation égyptienne, car, à mesure qu'elle a grandi, elle a laissé de côté les habitudes qui étaient de l'enfance. Une fois implantées, ces coutumes se sont conservées très longtemps et même jusqu'à nos
XVin INTRODUCTION
jours, d'après le phénomène de stratification dont j'ai déjà parlé.
Après avoir exposé, d'après cette méthode entendue et pratiquée avec tout le discernement dont je suis capable, la Condition de la morale égyptienne sous TAncien-Empire, j'ai précisé les résultats obtenus dans un chapitre sur la société à cette époque, j'entends les principaux rouages de l'organisme social ; puis, comme nous possédons deux ouvrages de morale qu'on fait remonter à ce temps lointain, mais qui ne peuvent être que de l'époque suivante, j'ai fait voir dans un troisième chapitre quelles étaient les idées morales particulières répandues sous l'Ancien-Empire. Cela m'a mené jusqu'au Moyen-Empire et j'ai montré, dans un quatrième chapitre, l'éclosion première des grandes idées qui allaient donner leur fruit sous le Nouvel-Empire V Mais à cette époque, les matériaux deviennent tellement nombreux que j'ai pu traiter chaque point de mon sujet dans un chapitre spécial, alors que dans la première partie do mon ouvrage j'avais ramassé tous les matériaux que je possédais pour en remplir un seul cadre.
J'ai soigneusement distingué au cours de cet ouvrage la morale publique et la morale particulière, et j'entends par cette dernière les conseils de conduite donnés dans les papyrus que nous appelons moraux. La morale publique ou générale se distingue par une élévation autrement grande que celle des papyrus moraux qui ne s'adresse qu'aux disciples, fils ou élèves du maître, et qui se fait remarquer par
1. J'ai employé ici ces expressions, courantes parmi les Égyptologaes et les historiens, parce qu'elles précisaient assez bien ma pensée, quoique je leur aie donné une latitude autrement grande que la plupart des chronologistes . Pour moi, T Ancien-Empire va de la I" à la XI* dynastie, depuis 6000 ans environ avant l'Ère chrétienne jusqu'à 3500 ans; le Moyen -Erii pire court sur seize ou dix-sept siècles jusque vers l'an 1800 avant notre ère, et alors commence le Nouvel-Empire thébain qui, avec les dynasties saïtes, nous mène jusqu'à la conquête persane.