‹ Essai sur l'évolution historique et philosophique des idées morales dans l'Égypte ancienneChapitre 154 sur 212 · La Religion chinoise^ 1889, p · texte numérisé non relu

La Religion chinoise^ 1889, p

Sophie une seule et même chose : ils n'arrivent pas à comprendre qu'elles puissent avoir un objectif différent. Ln séparation de TÉglise et de l'État, d'une façon plus ou moins formelle, plus ou moins complète, nous a toujours préoccupcs : ils ne voient pas comment l'Etat pourrait exister s'il n'avait pas pour assise fondamentale, pour assise en quelque sorte unique, le dogmatisme moral et religieux. Nous nous plaisons à modifier sans cesse nos lois et à en inventer de nouvelles, convaincus que le progrès, dont le mot nous fascine, exige qu'il en soit ainsi : ils pensent qu'il existe des principes éternels et immuables qui s'opposent à tout changement dans la législation « humaine )). et ils ne veulent admettre ii aucun prix la légitimité d'un code quelconque dont un seul article ne serait pas absolument conforme à ces principes. Nous sommes enthousiastes de la « liberté », qui n'est souvent rien de plus qu'un mot, et qui n'en berce pas moins notre existence des plus naïves illusions : ce mot, ils ne le possèdent même pas dans le dictionnaire de leur langue, où ils le trouveraient aussi inutile que malséant. Nous parlons sans cesse de « l'égalité » et nous en proclamons la formule avec une douce hypocrisie : ils déclarent hautement que l'égalité n'existe pas, ne peut pas exister et nedoit pas exister en ce monde. Nous professons le culte de la force, bien qu'il nous plaise parfois de nous en défendre : ils n'éprouvent pour ce culte que le plus souverain dégoût. Nous sommes fiers de nos victoires sur les champs de carnage, et nous nous livions le cœur léger à d'horribles hécatombes, tout en balbutiant au temple les premiers mots du Décalogue : « Tu ne tueras pas : » ils sont indifférents pour les hauts faits d'armes, convaincus qu'une défaite suit toujours un triomphe, comme l'ombre suit inévitablement le corps. Avec cette manière de voir, ils ont sans doute été souvent vaincus par leurs voisins, on pourrait presque dire par les premiers venus; mais les vainqueurs qui se sont établis chez eux n'ont jamais tardé fi disparaître et à s'ancan-

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tir. Et si nous leur parlons des brillants avantages de nos engins de destruction, de nos progrès industriels et somptuaires, de nos découvertes scientifiques, ils ne daignent pas même nous répondre. Il leur semble que Thistoire répond pour eux. Uliistoire nous apprend, en effet, que tous les grands empires de TOccident, à la suite de périodes de grandeur discutixble et de décadence certaine, arrivent à Textinction. Ces grands empires^ après avoir terrifié le monde par leurs insatiables ambitions et par leur amour du terrorisme et du brigandage, ont tous fini piteusement, abandonnant la place à d autres empires condamnés à disparaître à leur tour dans les mémos conditions. La Chine, elle seule, a connu l'art de survivre à tous les cataclysmes et de se perpétuer d'âge en âge. Do nos jours, elle représente encore sur le globe la plus populeuse, et je n'hésite guère ii dire la plus vitale de toutes les nations du monde.

Mise en parallèle avec la nôtre, la civilisation chinoise se signale de la sorte par les plus frappantes antinomies. Nous nous vantons de notre supériorité : les Chinois nous rendent dédaigneusement la pareille. Suivant les esprits les plus éminents de la « race Confucéiste », — qu'on me pardonne cette expression; je la crois plus significative et plus juste en ethnographie que l'expression « race Jaune », — notre civilisation a pour objectif la jouissance matérielle; la leur a pour but la satisfaction morale. Cette manière de voir a été exposée récemment d'une façon remarquable par un lettré de la Cochinchine, M. Petrus Tru'o'ng Vinh-ky\ très apprécié depuis longtemps par ses beaux travaux de philologie et d'érudition, mais dont on ne connaissait pas encore les rares aptitudes dans le domaine des recherches spéculatives. Daprès ce savant Annamite, l'antagonisme absolu qui existe entre la civilisation des Chinois et celle

1. Dans les Annales de l'Alliance Scientifique, 1895, t. IV, p. 334 et sui v .

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des autres peuples du monde est exprimé en philosophie par les deux mots // et sou, le premier répondant à l'idée de (( raison », et le second a l'idée de « calcul ». « Par // « raison », écrit M. Tru'o'ng Vinh-ky, on entend rensemble des principes moraux agissant sur les règles de conduite et les bonnes mœurs (éducation nationale); et par son (( nombre », on entend les sciences naturelles, physiques et mathématiques. Ces deux termes ou mouvements opposés ne peuvent jamais se trouver d'accord dans le même sens ou marcher de front avec la même intensité, c'est-à-dire sans que l'un ne soit prépondérant sur l'autre. L'un ou l'autre doit prédominer dans le cours de la vie des peuples* ». Je me propose de revenir ailleurs sur cette importante théorie que Téminent asiatique a fait connaître dans un mémoire rédigé en langue française, dont la lecture, parfois un peu pénible, est certainement des plus fructueuses, pourvu qu'on y prête l'attention qu'elle exige et qu'elle mérite à tous égards.

S'il est vrai que sur le terrain de la sociologie, ou en d'autres termes au point de vue de la façon de comprendre la vie en commun et d'y conformer tous les citoyens par l'éducation, il existe un véritable abîme entre les Chinois et nous, on peut dire sans hésiter qu'un abîme non moins profond nous sépare de leur manière de voir sur le terrain religieux. Les basses classes qui ont embrassé le côté formaliste du bouddhisme et celles qui se sont enrôlées sous la bannière des charlatans taosséistes pratiquent, il est vrai, un culte idolâtre qui ne ressemble que trop à certains cultes du monde occidental. Mais en Chine, ces basses classes ne comptent pour rien dans le pays, où elles vivent a l'écart et sont subordonnées de la façon la plus absolue à une caste supérieure, omnipotente, respectée de tous, une caste à laquelle chacun

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