Ssc-kif Lxiv et xiv in fin. (Legge, p
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Ce sont là des vérités évidentes, des lieux communs qui ont été maintes fois répétés depuis lors; mais toute la question est de savoir comment les hommes peuvent parvenir à pratiquer ce système de TAmour universel et abandonner celui de rintérêt individuel? Voilà ce à quoi le philosophe Meh-tse a eu la prétention do répondre par son enseignement. Prendre une ville d'assaut, se rendre maître d'un champ de bataille, ou sacrifier sa vie pour la gloire, ditil, semblent au premier abord des actions bien difficiles à réaliser; mais pour peu que le chef de TÉtat en exprime le désir, les fonctionnaires et le peuple se montrent bien vite capables de triompher des difficultés. Combien est-il plus facile de faire pénétrer dans Tesprit du peuple le sentiment de TAmour mutuel! Ne suffit-il pas pour cela de montrer les choses comme elles se passent dans le monde? Si un homme en aime un autre, cet autre l'aimera; s'il rend service à autrui, autrui lui rendra service à son tour. Si, au contraire, un homme déteste son prochain et lui fait du mal, son prochain à coup sûr lui rendra la pareille. Ce qu'il faut, c'est que ceux entre les mains desquels sont placées les rênes du gouvernement professent de bons principes : la foule les suivra et se soumettra à leurs injonctions. Si le chef de l'État témoigne de l'estime pour ceux qui se contentent d'une nourriture grossière et de pauvres vêtements, s'il proclame son admiration pour ceux qui sacrifient volontiers leur existence pour accomplir des actions glorieuses, la masse deviendra ennemie du luxe et indifférente pour la mort. Combien est-il plus aisé de la conduire dans la voie de l'Amour mutuel, du moment où rien ne sera plus simple que de lui faire comprendre qu'elle a tout avantage à choisir cette voie de préférence à une autre !
La pensée dominante de l'esprit de Meh-tse est d'établir que l'intérêt bien compris de l'individu consiste à témoigner des sentiments d'affection pour ses semblables. Mais Meh-tse, comme tous ses compatriotes, était très chinois. Il n'est
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donc pas étonnant qu'il ait surtout attribué à l'initiative des princes le moyen de faire accepter cette manière de voir par le peuple. Il exprime toutefois son opinion a cet égard dans des termes très sensés : « Celui qui gouverne les hommes, dit-il^ doit avoir les moyens de changer leur manière d'agir. Gouverner quelqu'un sans avoir le moyen de changer sa nature, c'est comme si on le noyait pour éviter qu'il périsse par le feu. »
La répugnance de Mencius pour cette doctrine de l'Amour universel provient surtout des principes confucéistes suivant lesquels l'organisation politique et la morale doivent reposer exclusivement sur l'idée de la Famille et non point sur celle de la confraternité générale des hommes. L'économie que l'École deMeh-tse recommande, par exemple, lorsqu'il s'agit des funérailles d'un parent, le scandalise au plus haut point. Avoir pour tous les êtres les mêmes sentiments d'affection, — idée qu'on attribue à Meh-tsc et qui, par parenthèse, ne résulte pas de son livre, — semble à Mencius une idée monstrueuse, et il revendique pour chacun le droit de préférer les siens à tous les autres. Il n'en fallait pas davantage pour assurer la condamnation des doctrines méhistes par le corps des Lettrés omnipotent en Chine, comme nous avons eu l'occasion de le dire. Lorsque Mencius fut élevé sous la dynastie des Soung au rang de « premier philosophe » chinois après Confucius \ la doctrine de Meh-tse fut violemment attaquée, et le célèbre Tchou-hi fut au nombre de ses
1. Mencius a été proclamé VJJ^k yo-'^f^if^Qy expression q» M. Mayers explique par « Second sage en rang après Confueios *• (Chincse Rcader's Aîanual, p. 153.) — Lo P. Basile de Gleniofli donne à ces mots une toute autre valeur : a Sic vocatur Mong-tsc (Mencius), quasi licet non sanctis annumerandus, ipsU tamen lit immediatus. o (Dict. Chinois-Jrançais-latin, publié par Degnigo»» 1813, p. 7.) — Je crois, pour ma part, devoir traduire par a sage» te mot ching qui n*entratne pas précisément en chinois le sens que 0009 Attachons ço Europe h l'idée de o sainteté i).
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plus terribles adversaires. De nos jours encore, il faut un certain courage pour parler publiquement en Chine de cette philosophie, et il est très difficile de se procurer aujourd'hui un exemplaire de l'œuvre complète de son auteur \
En résumé, la doctrine de Meh-tse, qui a eu de nombreux adeptes et non moins de détracteurs au Céleste-Empire, est d'une assez médiocre portée et n'a rien h faire avec la pensée bouddhique qu'on a cru y découvrir, au moins à l'état embryonnaire. Il n'a pas même su entrevoir le problème de la Vie et encore moins celui de la Destinée; il s'est laissé presque toujours conduire par des mots sonores, mais absolument creux. Il ne pouvait d'ailleurs en être autrement chez un penseur qui semble n avoir pas eu la moindre aperception de l'idée de Dieu et qui, par conséquent, n'a pu concevoir un motif d'Amour supérieur aux appels de la chair et du sang. On chercherait, en effet, sans résultat, dans les petites disputes de Meh-t^e, les moindres vestiges d'une doctrine déiste quelque peu réfléchie, doctrine dont on ne trouve d'ailleurs en Chine des traces évidentes que dans les enseignements de Lao-tse, ce qui a permis aux Européens de nommer ce grand instituteur à juste titre et aux dépens de Confucius « le Philosophe chinois par excellence ' ».
La lutte qui s'est engagée chez les Chinois sur la nature primogène de l'homme et sur ses conditions d'existence en société n'en est pas moins intéressante, ne serait-ce que parce qu'elle nous montre l'impasse où viennent se heurter, sous tous les climats, les penseurs qui, comme Laplace, croient pouvoir se passer de l'hypothèse de Dieu. Chacun des philosophes dont nous avons dit un mot a aperçu tant bien que mal un des côtés du grand problème de la vie, mais
1. Voy. la China Recieic, t. VI, 1878, p. 336. — Je possède un exemplaire d'ane magnifique édition des Meh-tse isioucn-chou a Œuvres complètes du philosophe Meh-tse », publiée en 1757.
2. John Chalmers, The Spéculations of • the Old Philosopher )> Lau-tszc, London, 1868^ introduction, p. vu,
aucun n'a donné de preuves de cet esprit de critique, de méthode et de synthèse sans lequel les investigations de ce genre ne peuvent amener à aucun résultat définitif. Tous ont également méconnu les lois qui président aux périodes successives et nécessaires de révolution des êtres; tous ont ignoré ce que sont en réalité l'instinct originel et les changements qu'il doit subir pour faire triompher Tétre sensible et pensant des revendications do Tégoïsme et de la concurrence vitale.
Les vieux dissertateurs de la race Jaune nous ont montré ce que peut produire une philosophie qui se targue d'être exclusivement pratique et qui dédaigne pour ce motif de se préoccuper des périlleuses énigmes d'outre-tombe. Avec une telle philosophie, — philosophie positiviste s'il en fut jamais, — la Chine, comme je l'ai dit, a su se perpétuer au travers des siècles et se maintenir autonome jusqu'à nos joui^s; mais elle s'est conservée comme se conservent les vieilles momies. Les Chinoisprétendentqu'ils ont obtenu par leurs institutions immuables la plus haute somme de bonheur qu'il est possible d'obtenir ici-bas, qu'ils ont découvert le moyen de vivre aussi heureux qu'on peut l'être « sous le Ciel ». Ils persévèrent à nier le progrès et à se mettre en opposition flagrante avec le reste du monde. Nous autres, nous préférons notre vie agitée, nos incessantes révolutions, nos doutes, nos troubles de tous les instants, à leur existence calme et monotone; et malgré les incontestables inconvénients et les périls de notre manière de voir absolument opposée à la leur, nous jugeons, en nous servant des paroles de la Bible, qu'au banquet de la vie, ils ont vendu leur droit d'aînesse pour un plat de lentilles. Nous sommes même reconnaissants à la première femme d'avoir poussé Adam à goûter à la pomme de l'arbre de la Science du Bien et du Mal, parce que cette action audacieuse nous a ouvert l'arène de la lutte pour la recherche de la vérité. Nous caressons enfin cet ardent désir de « connaître » qui parfois nous suggestionne au point de
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nous faire trouver une sorte de satisfaction dans la souffrance. On aurait certainement tort de contester les avantages du système confucéiste au point de vue de l'organisation rudimen taire d'une société humaine; mais nous ambitionnons quelque chose de plus au delà des périodes de recherches et de doute que nous traversons. Il est assez probable que notre race préférera toujours ce que les Chinois appellent nos vains rêves, à la froide et impuissante réalité de leurs enseignements.