COMMENCEMENT DES IDÉES RELIGIEUSES ET MORALES
DANS l'ancienne EGYPTE
Pour juger de la distance parcourue il faut, en toute chose, connaître d'abord le point de départ et le point d'arrivée : entre ces deux points extrêmes, le chemin s'étend dans toute sa diversité, avec les multiples tours et détours qu'il présente, les côtes qu'il faut gravir et les vallées où il faut descendre. Si le voyage est difficile, du moins il présentera des agréments et payera, par le plaisir qu'il procurera, la peine qu'il aura coûtée.
Les divers Égyptologues qui ont acquis du renom dans leur science particulière n'ont pas accompli le voyage à travers les idées morales de l'ancienne Egypte ; ils ont par-ci parlà posé quelques jalons sur la route qu'il faut tenir, mais aucun d'eux n'a su tracer un chemin qu'il ne voulait pas suivre. C'est que tous les efiEorts se heurtaient à une impossibilité absolue : on avait voulu faire de l'Egypte ancienne, de son histoire, de ses pensées religieuses et morales, de ses arts, du développement progressif de sa civilisation, de tout
enfin ce qui constitue lâr'vre d'un grand peuple, un seul bloc, sans reconnaître qfie -Je peuple égyptien, comme tous les peuples qui onVuir moment paru sur ce globe, avait progressé : il faOâi.t'tbut prendre d'une pièce, et alors certaines idées paraissaient contradictoires les unes aux autres, des coriHiWqw'on ne savaitcommentrésoudre s'élevaient à chaque jn^^frf devant le tribunal de l'historien qui, au milieu de ce .•. chaos désordonné, ne sachant oîi s'appuyer pour rencontrer ./. V'ûn terrain solide sur lequel il pourrait asseoir ses jugements, prenait alors le parti de dire que, dans la vallée du Nil. tout était encore dans Tétat primitif et chaotique, et que. si quelques idées semblaient émerger au milieu de cet abime. il y en avait un trop grand nombre d'autres qui se montraient irréductibles à Tanalvse.
D'un autre côté, certains savants, préoccupés avant tout de retrouver nos idées actuelles dans les idées de Tancienne Egypte, n'avaient voulu regarder dans la civilisation égyptienne que les côtés qui se rapprochaient de notre manière de voir contemporaine et avaient négligé tout le reste. Je ne parle pas de ceux qui. appliquant aux idées égyptiennes des mots d'un sens aujourd'hui très précis, dénaturaient complètement ces idées par le nom dont ils les décoraient une à une : sans doute, pour un moment, ils pouvaient exciter autour de leur nom un bruit de science vide et faire illusion aux gens qui. n'approfondissant rien, s'otïrent comme une proie toute prête pour le premier charlatan venu: mais une fois que la critique est venue, d'un léger coup d'épingle, elle a crevé ces théories prétentieuses, bulles de savon qui s'offraient comme un ballon tout gonflé de science, et. du coup, la vérité se faisant jour, l'édifice d'erreur, élevé à si grands frais d'inuigination, s'est doucement laissé glisser jusqu'à terre. On comprendra fort aisément que les œuvres sorties de cette école ne m'ont été utiles à rien.
Les deux sortes d'auteurs dont j<» viens de parler, quoique préoccupés de buts d'apparence diverse, étaient cependant
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partis d'un môme principe, et ce principe étant faux, il n'y a pas à s'étonner que les conséquences hâtives qu'on s'était empressé d'en tireraient été fausses également. Ce principe était que jamais l'Egypte n'avait progressé et qu'elle avait toujours été identique à elle-même. Un examen trop rapide (les principales productions du génie égyptien avait d'abord paru favorable à cette théorie et Ton avait jeté aux quatre vents du monde des idées spécieuses qui. tout d'abord adoptées et avidement saisies par les esprits en quête d'arguments apologétiques, avaient obtenu une fortune qu'elles ne méritaient pas. C'est ainsi qu'on a presque partout répété, sur la foi d'un texte mal compris, que la femme égyptienne était un réceptacle d'iniquités et un sac de fraudes; les apologistes se sont emparés de ce texte bienheureux afin de prouver que les femmes égyptiennes ne valaient pas grand'chose et d'expliquer les propositions malsonnantes que la femme de Putiphar fait au chaste Joseph. C'était vraiment jouer de malheur; car une étude plus attentive et plus grammaticale du texte égyptien a montré qu'il s'agissait de tout autre chose \ Cet exemple pris entre mille suffira pour montrer quelle confiance peuvent mériter des auteurs ou des savants qui, préoccupés d'une idée, sacrifient tout à cette idée, sans plus s'occuper des droits de la vérité vraie.
l^ fait est, au contraire, que l'Egypte a suivi, comme tous les autres peuples, la loi qui veut que toute chose en ce monde ait un commencement, un milieu et une fin: un commencement où la vie s'affirme, où l'être s'organise et se développe; un milieu où, dans sasphère, il atteint la limite extrême des progrès que comporte le jeu des causes qui agissent en lui; une fin où il descend, quelquefois bien rapidement, le chemin qu'il a si péniblement gravi, jusqu'à qu'à ce qu'il ait complètement ou presque complètement
1. J'aurai l'occasion de citer plus loin ce texte et de faire observer Tinexactitude de semblables raisonnements ou rapprochements.
disparu de la surface du globe. La loi du progrès est une loi fatale qui préside à la formation de tous les peuples vraiment dignes de ce nom ; elle est la seule raison suffisante de leur subsistance sur la terre, car elle est en quelque sorte traversée par la loi de la concurrence vitale, ou la loi du plus fort, et un peuple qui ne progresse plus doit forcément céder la place aux nations plus jeunes, plus vigoureuses, qui ont plus à produire parce qu'elles sont susceptibles de plus apprendre. Or, le peuple égyptien qui a eu une durée historique d'environ six mille sept cents ans* aurait offert un phénomène unique au monde, celui d'un peuple ayant acquis très rapidement une belle civilisation et restant immobile au milieu de ses conquêtes. Ce phénomène lui-même eût été contraire aux lois qui régissent la nature humaine; car le progrès n'est que la continuité toujours agissante de causes le plus souvent ténues qui échappent aux yeux du vulgaire et dont les effets ne sont aperçus, par les changements qu'elles ont apportés dans la société humaine, que longtemps après qu'elles ont commencé d'être enjeu : à ces époques lointaines surtout il était complètementimpossiblequedes changements immenses se fissent tout à coup, dans un laps de temps très restreint, le progrés social ne consistant pas dans la découverte d'une idée quelconque par un esprit solitaire, mais dans l'utilité pratique de cette idée connue et acceptée par le plus grand nombre, ou tout au moins par un très grand nombre de membres de cette société.
Si donc l'Egypte, pas plus qu'un autre pays, n'a pu se développer en dehors de ces lois, si elle a progressé vers un but toujours plus élevé, c'est dire qu'elle a dû partir de bien bas, d'un état de civilisation à peine rudimentaire pour gravir un à un les échelons de la civilisation matérielle.
1. Je compte six mille ans depuis la l'* dynastie jusqu'à notre ôre, et sept siècles depuis cette ère jusqu'à Tinvasion des Arabes. L'Egypte ne se ressemble dès lors que de très loin.
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comme de la civilisation morale. Cette conclusion, tirée des lois qui président à révolution humaine, est confirmée a posteriori par l'étude attentive des idées religieuses et morales aussi loin que nous pouvons remonter le cours des siècles, c'est-à-dire à l'époque des premières dynasties égyptiennes ou de ce qu'on nomme l'Ancien-Empire égyptien.
Quoique, sous les premières dynasties, au moment où
s'ouvre pour nous avec certitude l'histoire d'Egypte, la
société fût déjà toute constituée dans ses lignes essentielles,
et quoique déjà un certain nombre de découvertes eussent été
faites dans l'industrie comme dans la science primitives,
cependant les idées religieuses étaient bien loin d'avoir
atteint une élévation parallèle; car les hommes progressent
plus rapidement dans les choses où l'utilité pratique est
tangible et immédiate que dans les choses spéculatives du
domaine de la pure intelligence. L'héritage du passé pèse
lourdement sur les épaules des générations qui arrivent
successivement à la lumière et qui, malgré tous leurs efforts,
ne peuvent parvenir à s'en débarrasserque tardivement. C'est
ce qui est arrivé en Egypte.
La première notion que se firent les Égyptiens de la divinité, celle du moins que nous pouvons contrôler, n'était pas d'un ordre très élevé : comme chez les peuplades actuelles du centre de l'Afrique, le fétichisme était le souverain maître de l'Egypte au commencement de cette époque. Les premiers habitants de l'Egypte, ainsi que les premiers hommes, avaient regardé comme des dieux tout ce qui leur avait paru surprenant, extraordinaire, tout ce qu'ils n'avaient pas pu immédiatement s'expliquer. Ils avaient passé par tous les états par lesquels ont dû passer les autres peuples, ainsi que je l'ai expliqué dans V Introduction de cet ouvrage; le sacerdoce était né de la belle découverte qu'il fallait un intermédiaire entre les Puissances et l'homme, la superstition raisonnée régnait alors en maltresse, je veux dire à une époque
préhistorique dont nous retrouvons aisément les traces dans rÉgypte pharaonique.
C'est à cette époque de son histoire, sous l'Ancien-Einpire, que furent formées les divisions administratives de TÉgypte et qu'on partagea son territoire en un certain nombre de petites principautés qu'on appelaplustarddu nom de nomes. Chaque nome avait sa divinité protectrice dont le culte était reconnu dans les villages qui en dépendaient; chaque ville ou village avait en outre ses dieux particuliers auxquels on rendait un culte local. Nous ne connaissons les dieux particuliers des villes ou des villages qu'à une époque trop tardive pour pouvoir assurer qu'ils existaient déjà à la période dont je m'occupe ici; mais nous sommes plus heureux pour les dieux des nomes, car les noms de ces dieux primitifs ont subsisté à travers un grand nombre de siècles et subsistaient peut-être encore au moment ou le christianisme s'empara de la vallée du Nil.
Je ne veux point entreprendre de citer ici les noms des divers nomes de l'Egypte; cependant il sera bon, pour édifier mes lecteurs, d'en citer quelques-uns, comme celui du Chacal, celui du Lièvre, celui de la Gazelle, celui du Crocodile, celui de l'arbre /d^ç/* qui fut ensuite partugé en deux, celui de l'/ô/ç/'supérieur et celui do l'/d^ç/Muférieur. Les noms des divers animaux, comme celui de larbre, énumérés ici, étaient ceux des divinités protectrices adorées par les habitants de chacun de ces nomes. Dans certains autres rentres de l'Egypte, comme à Esneh, la Latopolis des Grecs, on adorait la perche, ou le poisson Latus, ce qui fit plus tard donner ce nom à la ville principale de ce canton. Dans d'autres villes on adorait d'autres arbres ou d'autres poissons. Ce culte était avant tout local, car les habitants de certains nomes de l'Egypte faisaient une guerre acharnée aux dieux de leurs voisins, aux crocodiles par exemple, pendant que ces amphibies étaient adorés, soigneusement entretenus et même apprivoisés dans d'autres parties de la terre
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égyptienne, et cela non seulement à Tépoque dont il est question dans ce chapitre, mais pendant toute la durée de l'Empire égyptien ; car une superstition une fois entrée dans la terre d'Egypte n'en sort plus et Ton a grande chance de la trouver encore vivante lorsque cet Empire a disparu. Aussi est-il facile de comprendre comment JuvonaK confondant ensemble l'histoire des dieux grecs et des dieux égyptiens, ait pu, de sa puissante et mordante ironie, stigmaliser le culte rendu par l'Egypte aux arbres et aux animaux, n'ayant que le tort d'appliquer indifféremment à toutes les liasses de la société égyptienne ce qui n'était vrai, à son époque, que des classes inférieures.
Si, non contents de ces réflexions, sur l'idée que les Égyptiens se faisaient d'abord et en général de la divinité, nous en recherchons la confirmation dans les faits de la vie civile, sociale et politique, nous y trouverons, non pas seulement une confirmation isolée ou presque isolée, mais pluiiieurs séries de faits qui viennent témoigner chacune à leur rang de la profonde vérité de ces vues. Si les puissances supérieures, hostiles à l'humanité en général et à chaque Rgyptien en particulier, avaient vraiment aux yeux des habitants de la vallée du Nil le pouvoir que je leur attribue, nous devons trouver en effet une foule de preuves de cette croyance en un pouvoir imaginaire. Aussi ne manquonsnous point de les y trouver. Prenons pour exemple les diverses maladies qui s'appesantissent sur l'homme : nous savons aujourd'hui que nulle de ces maladies ne se produit sans cause et que l'art de la médecine consiste précisément à en trouver tout d abord la cause afin d'en atténuer, sinon d'en faire disparaître complètement les effets; mais à l'aurore de la vie humaine, les malheureux représentants de Thumanité ne pouvaient avoir notre expérience acquise, après tant de siècles écoulés, au prix de millions et de millions de vies humaines sacrifiées. En constatant la maladie qu'ils ne pouvaient savoir occasionnée ou produite par des causes qui leur échappaient.
que pouvaient-ils croire, sinon qu'ils étaient en butte à quelque invisible ennemi, à ces puissances mauvaises et jalouses de rhomme qui faisaient consister tout leur bonheur dans le malheur des êtres humains? Aussi, non seulement les maladies qui furent plus spécialement nommées par la suite possessions des malins esprits, mais toutes les maladies sans aucune exception, étaient passées au compte de ces êtres méchants, sous les diverses formes et les noms divers d'envoûtements, de sortilèges, de maléfices, de possessions ou d obsessions. Le malade était possédé par le dieu méchant qui était à la fin parvenu à s'emparer de sa personne : si Ton ne réussissait pas à le chasser, c'était fait du patient. De cette croyance dérivent les recettes magiques et médicales contenues en si grand nombre parmi les documents qui nous sont parvenus de la science égyptienne. Ces recettes médicales étaient la plupart du temps inoffensives, quelquefois elles pouvaient être salutaires : bien rarement, si même quelquefois, elles faisaient du mal; car l'expérience dut arriver de très bonne heure, même avant l'époque historique, à ne faire employer dans la médication que des substances inoffensives ou salutaires. D'ailleurs ces substances ne comptaient presque pour rien aux yeux des médecins et des malades. Il en était tout autrement des recettes magiques dont la vertu pouvait mettre en fuite l'esprit possesseur et qui, dans les croyances populaires, obtenaient certainement leur effet, si elles étaient récitées ou accomplies selon toutes les données et les recommandations liturgiques, en élevant la voix sur telle ou telle syllabe, en prononçant fortement telle ou telle imprécation. C'est ce que les Égyptiens appelaient être juste de voix: grâce à cette justesse de voix dont ils dotaient ensuite tous les dieux, ils réalisaient par la parole tout ce qu'ils souhaitaient ^
1. Cette expression juste dn voix, en égyptien ma-khérou, comme on transcrit d'ordinaire, a donné lieu aux interprétations Les plus
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Dans la vie ordinaire, les Égyptiens ne pouvaient faire aucun pas sans se munir d'amulettes, de phylactères, de formules magiques arrêtant et stupéfiant les ennemis qui les menaçaient sans cesse. Un papyrus du musée de Leiden est rempli d'incantations magiques où Ton voit qu'est adjuré le mort ou la morte, Tesprit mâle ou femelle, l'ennemi ou l'ennemie qui avait implanté la maladie chez le malade^ de mi\T au plus vite de celui qu'il possédait, en vertu des paroles magiques récitées ou des actions magiques accomplies. Traversait-on le Nil, il fallait savoir les paroles qui paralysaient au fond des eaux le crocodile rendu immobile, alors qu'il eût été si heureux de dévorer quelqu'un des
diverses. Comme on trouve cette expression surtout appliquée aux morts, les premiers Égyptologues qui la rencontrèrent et tentèrent de l'expliqner, la traduisirent par justifié en rappliquant uniquement aux défunts sortis indemnes du jugement qui avait lieu par-devant Osiris ; ce fut là l'explication de Théodule Devéria, laquelle fut ensuite adoptée par E. de Rougé. Puis, cette première traduction ne sembla pas assez métaphysique aux Égyptologues qui formèrent la seconde génération des savants qui virent la restauration des études égyptologiques opérée par E. da Rougé; on chercha mieux et on traduisit par crai de parole, en faisant observer que le soleil était orai de parole contre Ms ennemis et les renversait par son seul cerbe, mais en oubliant que c'était parce que le dieu Râ, ou le Soleil, récitait les incantations magiques contre ses ennemis avec toutes les prescriptions liturgiques et par conséquent avec une grande justesse de voix, que ses ennemis étaient renversés à terre sans force et sans vertu. On voulait tirer de cette traduction des conclusions transcendantes pour la philosophie égyptienne, alors que la pensée égyptienne, encore tout enveloppée des ténèbres prim itives don telle avait fort à fai re pour se débarrasser, employait déjà couramment cette expression à une époque où elle était encore bien loin de faire des spéculations philosophiques. Après ces deux explications qui ne tenaient nul compte des divers âges de la pensée en Egypte, on a enfin trouvé la véritable explication en traduisant mot pour mot l'expression égyptienne. Cette dernière explication a pour elle non seulement le sens philologique des mots, mais encore que ce sens s'applique très bien à tous les passages où l'on trouve l'expression de mukhérouj qu'il s'agisse des dieux, des hommes ou des morts.
bestiaux ou des bergers qui traversaient le fleuve h la nage, la voracité de Tanimal lui infligeant ainsi un véritable supplice de Tantale. Marchait-on sur le sol ou travaillait-on dans les champs, il fallait savoir les paroles qui charnnaient le serpent, le terrible serpent urœus, ou la vipère à cornes, ainsi que le scorpion dont la blessure était d'autant plus a craindre qu'elle agissait beaucoup moins vite et que presque toujours le résultat était absolument le môme. Était-il question pour l'habitant de la vallée du Nil de se bâtir une maison, il devait tout d'abord arroser le terrain du sang d'une victime afin de chasser toutes les influences mauvaises qui avaient élu ou qui auraient pu élire domicile sur le terrain choisi et causera l'occupant les plus graves embarras. I^ première pelletée de terre que l'on arrachait au sol pour creuser les minces fondements que nécessitait la maison égyptienne était consacrée à couvrir le pied d'un arbre que l'on plantait dans la cour intérieure du logis et qui devait servir à protéger la maison contre les influences néfastes \ Ce n'était pas encore assez : on devait avoir grand soin de réserver dans les murailles de la nouvelle maison doux trous destinés à loger deux couleuvres inoflfensives qui l'habiteraient conjointement avec la famille de l'homme qui bâtissait la maison et lagarderaient contre ses ennemis, tout comme dans les contes de fées ou dans les Mille et une Nuits il y a toujours un dragon, c'est-à-dire un serpent, préposé à la garde des trésors*. Si tout cela ne paraissait pas suffisant au propriétaire pour se croire en sûreté, il pouvait
1. Cette coutume s*est conservée encore aujourd'hui et il n'est pas rare de voir des palmiers plantés dans l'intérieur des maisons, tout comme on en voit dans les rares représentations qui nous sont parvenues des maisons égyptiennes.
2. Cette coutume existe encore aujourd'hui en l^^ypte, et c'est elle sans doute qui a donné occasion aux actes qui nous semblent tellement surprenants des psylles qui vont par les maisons à la recherche des serpents : ils savent en effet qu'il y en a et, grâce à leurs sifflements,
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encore à son cboix suspendre à rentrée de sa maison, les pieds, les mains ou le phallus de ses ennemis vaincus, y attacher les crânes des victimes égorgées, comme quelques chasseurs en Europe clouent encore aux portes de leur maison ce qu'ils regardent comme le trophée de leur chasse, sans songer un seul instant qu'ils obéissent inconsciemment à d'anciennes idées superstitieuses. Enfin pour obvier aux ravages que pouvait faire le mauoais œil qui jetterait un regard d'envie sur la nouvelle construction, on faisait mettre parfois des inscriptions sur le pylône d'entrée; ces inscriptions, comme Panofer, bonne maison, sauvaient le maître du logis par l'invitation muette qu'elles faisaient aux passants de ne [)as envier le bonheur de celui qui la possédait, en faisant entendre qu'il avait bon cœur et qu'il était hospitalier ' .
S'il s'agissait de bâtir un temple, les précautions devaient être encore plus minutieuses. On ne pouvait en commencer la construction que le sixième jour du mois. Le roi devait en labourer le pourtour et le parsemer de sable rouge, piocher la terre pour amener l'eau, mouler une brique de terre mouillée, tasser une pierre dans les fondations, répandre autour de l'emplacement une sorte de parfum qui
OQaax actes que leurs pères leur ont appris et qu'ils savent faire valoir, il? attirent les serpents hors de leurs trous. C'est l'enfance de l'art.
\. La crainte du mauvais œil est encore plus vivante en Orient, et
particalièrement en Egypte, qu'en Italie. Par crainte du mauvais œil,
les femmes égyptiennes laissent leurs enfants croupir dans la saleté la
plus rebutante^ afin qu on ne leur porte pas envie ; certains bouchers
an Caire ne mettent jamais leur viande à 1 étal, de peur que quelque
passant ne la regarde avec envie et ne la souille du mauvais œil, ce qui
pourrait causer les plus graves inconvc^nieuts aux consommateuis
d'abord^ et au boucher lui-même: enfin les femmes égyptiennes ne
peuvent se regarder dans un miroir sans réciter ausstAt la formule qui
les garde contre leur propre fascination. Tous ces détails me sont
connus» soit par ma propre expérience des mœurs égyptiennes, soit
par L'ouvrage de Lane, The modem Egt/ptians.
le purifiait, aux quatre angles de l'édifice déposer des lingots d'or et des pierres précieuses, enfin arroser le tout du sang d'un oiseau dont on avait préalablement coupé le cou. Primitivement c'était même une victime humaine qu'exigeaient le dieu et la félicité du temple.
Les sacrifices humains n'étaient pas, en effet, inconnus à l'Egypte, môme à une époque où la civilisation était pleinement développée, comme la XVIII* dynastie : à plus forte raison dut-il en être ainsi lorsque l'Egypte sortait à peine de la barbarie. S'il faut ajouter foi aux auteurs coptes, ils auraient encore été pratiqués au IV« siècle de notre ère, et les auteurs arabes prétendent même que ce fut le conquérant de l'Egypte, *Amr, qui abolit définitivement la coutume barbare où l'on était de sacrifier une jeune fille au Nil, en la plongeant chaque année dans les flots de l'inondation pour s'assurer une bonne récolte, et les traditions conservées jusqu'à ce jour dans la fête qu'on nomme la Coupure du Khalig, ou du canal du Caire, semblent bien être le prolongement d'une ancienne cérémonie. Quoi qu'il en soit, il est certain que sous la IV' dynastie, le roi Khoufou, le Chéops des Grecs, mit à mort en l'honneur de son dieu, les chefs des tribus vaincues au Sinal. Sous la XVIII* dynastie et jusque sous la XX®, les sacrifices humains étaient toujours connus et pratiqués en Egypte, comme Tun des devoirs les plus importants de la religion. Une stèle, connue dans la science sous le nom de stèle d'Amada, nous a conservé le récit de l'acte que fit l'un des Aménophis après une bataille gagnée : il ordonna de ramasser toutes les mains et toutes les têtes des ennemis vaincus et de les transportera Thèbes où il les fit suspendre aux murs de la ville; puis, il fit rassembler les captifs et leur cassa la tête à coups de massue. Rien n'est plus fréquent dans les grands bas-reliefs qui déeorent les murs de certains temples que de voir le Pharaon ayant réuni dans sa main gauche les chevelures de ses ennemis vaincus, leur fracasser la tête à coups de matraque
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eo l'honneur de la divinité du temple, de son père A mon, s'il se trouvait à Thèbes. Pour assurer la victoire aux troupes égyptiennes, le Pharaon devait, avant la bataille, boire un vase rempli d'eau et de vin rouge pour imiter le dieu Horus qui avait bu le sang de ses ennemis. Évidemment c'est là une coutume barbare adoucie, et, pour imiter vraiment le dieu, le Pharaon devait tout d'abord, môme aux commencements de la civilisation, donner l'augure favorable de la bataille en buvant du sang humain.
Tous ces actes de superstition grossière sont encore vivants dans l'intérieur de l'Afrique : ils firent jadis partie de la civilisation européenne à une époque dont il est impossible de fixer la date, môme approximativement. Ce n'est ni plus ni moins que le fétichisme en action. Aussi ne devonsnous pas être surpris, devant ces faits et devant Tinterprétationque leur donnaient les prêtres égyptiens, de trouver en Egypte l'existence de ce qu'un Égyptologue français, Chabas, a nommé le calendrier des Jours fastes et néfastes. Ce calendrier embrassait toute l'année et avait la prétention de définir ce qu'il était permis et ce qu'il était défendu de faire en tel ou tel jour, ou en telle ou telle partie de certains jours. Chaque jour était divisé en trois parties qui pouvaient être toutes trois bonnes, pour employer l'expression même du texte égyptien, ou toutes trois mauvaises, comme deux de ces divisions pouvaient aussi être bonnes contre une mauvaise, ou mauvaises contre une bonne. Les mauvaises de ces divisions étaient celles où les puissances contraires à l'homme avaient le pouvoir sur la terre ; les bonnes étaient au contraire celles où les dieux amis de l'homme triomphaient de leurs adversaires. On avait rattaché, tant bien que mal, ces diversités d'influences aux récits mythologiques des différends qui, dans le panthéon égyptien tout comme dans le panthéon grec, s'élevaient parfois entre les grands dieux, ou à certains épisodes de la passion d'Osiris, de sa mort par le fait de son adversaire Set, ou à ceux de la guerre que le
fils (l'Osiris et de sa sœur Isis, le dieu Horus, fit à Set pour venger son père. Par exemple, le jour où la déesse Isis, en grande colère contre le dieu Rà. fit mordre celui-ci par un serpent qui obéissait à ses incantations, était un jour néfaste dans lequel il fallait bien se garder de sortir de sa maison sous peine d'être piqué par quelque reptile venimeux. Quiconque naissait en ce jour était prédestiné à une mort subite ; il ne pouvait y échapper quelque grand soin qu'il prît de se mettre à couvert. De même il fallait se tenir tranquillement enfermé dans sa maison à telle heure où la terre était livrée aux revenants, aux spectres, k tous les esprits qui n'avaient plus d'autre ressource que de courir la vallée du Nil, à la recherche de la nourriture dont ils étaient privés ; malheur alors à ceux qui se trouvaient sur leur passage, car ces esprits, spectres, revenants, comme de véritables vampires, le renversaient et se repaissaient de son sang. Les faits qui avaient donné naissance à ces superstitions étaient certainement locaux, mais la cause était générale et, si la superstition variait en chaque village, cette cause était la même dans toute l'Egypte. Si nous ne possédons qu'une recension relativement nouvelle de ce calendrier, ce n'est point une raison pour ne point croire qu'il n'avait pas été en usage dans la première phase de l'évolution religieuse.
L'EgypU.» fut donc livrée au fétichisme et à la superstition la plus grossière: tout ce qui vient d être dit le prouve surabondamment. A cette époque reculée des commencements de rAncien-Empire. àpeine si une lueur éclaire tant soit peu les croyances fétichistes : cette lueur se trouve dans la croyance à la survivance du défunt qui commence à s'affirmer; mais cetle croyance est encore bien grossière. Sans doute on élève dans la seconde partie des premières dynasties des monuments grandioses qui sont demeurés jusqu'à nos jours, et ces vastes, grandioses constructions, ces immenses solitudes, comme les appelle l'auteur du Livre de Job. ont pour but d'être la sépulture des Pharaons; mais.
DANS l/teYPTE ANCIENNE 15
outre que les premiers de ces monuments ne contiennent pas une seule inscription, sinon les marques de carrière qui devaient faire distinguer les pierres appartenant à tel ou tel édilice, les pyramides qui ferment cette ère de constructions cvclopéennes nous apportent des données qui montrent combien la pensée de Tliomme à une époque préhistorique inconnue aurait été misérable: on parle d'excréments auxquels peut être réduit le mort pour sa nourriture, d'urine pour sa boiss(m, etc. Les croyances égyptiennes sur ce point se sont un moment bornées à admettre qu'un être matériel, kdouble du corps, survivait à la personne défunte: ce double vivait près du cadavre, ne pouvait guère s'en éloigner et demeurait presque rivé au sarcophage, tant qu'on prenait soin de lui procurer de la nourriture. Cependant dès cette époque on était persuadé que, dans certaines circonstances, on pouvait apercevoir une image du défunt, entourée d'une sorte de lumière pâle qui la rendait visible et inspirait en même temps l'effroi: c'est la lumière qui entoure encore aujourd'hui les revenants, lumière blanche, sans éclat ni rayonnement, froide et pale comme la mort elle-même. Cette sorte do revenant que les Égyptiens appelaient le Lumineux, Kliou, était app(»lée à devenir par la progression des idées l'âme bienheureuse que les époques postérieures connaîtront. La momification n'était point encore inventée, du moins sous la forme que nous lui connaissons; les morts, et je parle ici seulement des riches et des puissants parmi les Égyptiens, car le commun du peuple n'avait aucun droit à obtenir après la mort un meilleui* sort que pendant la vie et aux coûteuses cérémonies qui composaient les funérailles %pliennes et faisaient revivre le double; les morts, dis-je, étaient placés, nus quelquefois dans leurs grands sarcophages de granit, quelquefois recouverts d'étoffes de laine : on n'a retrouvé trace aucune des bandelettes si nombreuses dont plus tard on devait entourer le cadavre, ni vestige quelconque des aromates qui furent employés dans la suite. Le
tombeau n'est meublé que d'une façon fort grossière, d'uiM. mobilier de poteries à peine dégrossies, comme on en devait; posséder aux premiers temps de la civilisation. Dans les trois grandes pyramides et dans les petites qui avaient été construites sur le plateau de Gizeh, on n'a jamais rien trouvé qui permette de conclure autre chose.
Voilà ce que permettent d'entrevoir sur la pensée religieuse primitive de l'Egypte les monuments qui nous en montrent en même temps les progrès. Nous ne possédons pas en effet de document qui nous fasse voir le fétichisme régnant seul, mais seulement des documents qui nous montrent le fétichisme allié à d'autres conceptions. La pensée de l'historien peut seule les analyser pour mettre d'un côté ce qui appartient à l'époque primitive, et de l'autre ce qui appartient à l'époque suivante. Parmi les idées de cette seconde époque, il faut faire observer tout d'abord la déification de l'homme. Les Egyptiens de cette époque avaient déjà hérité d'une longue suite d'idées amassées une à une par leurs aïeux : la famille s'était développée, fortifiée et faisait le fonds indestructible de la société. Nous verrons plus tard quelle fut la constitution de la famille en Egypte, mais dès à présent je peux dire qu'elle reposait tout entière sur le culte des ancêtres, comme dans l'Inde, comme en Grèce, à Rome et encore aujourd'hui en Chine. Le premier fondateur de la famille devient le dieu particulier de la famille, on lui rend un culte journalier, comme nous le verrons, et on prend grand soin de l'invoquer dans les situations critiques. Ce fut sans doute là une seconde phase de la pensée religieuse. Que parmi ces dieux tutélaires de la famille quelques-uns se soient fait remarquer par l'éclat des services rendus ou par la puissance du clan ou de la tribu qu'ils avaient fondée, c'est ce qui, je pense, n'étonnera personne, ce qui au contraire paraîtra plus que vraisemblable à tout esprit qui réfléchit. De cette situation privilégiée à une vénération générale d'un nome, d'une partie de l'Egypte et de l'Egypte
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tout entière, il n'y avait qu'un pas à franchir successivement, etcepas fut franchi dès l'époque préhistorique, témoin ces deux dynasties divines que Manéthon fait d'abord régner sur l'Egypte. Tout naturellement chacun des dieux qui composèrent ces premières dynasties eut sa légende faite de souvenirs primitifs qui prirent bientôt une teinte surnaturelle et (\\n ne conserva dans la suite que le cadre des actions humaines. Tous ces dieux furent primitivement, et cela est fort facile à comprendre d'après ce qui précède, des dieux (it^s morts avant tout, et ce n'est qu'à mesure que la civilisalion s'implanta en Egypte que la plupart d'entre eux furent élevés à la dignité de dieux célestes et furent identifiés avec les grands phénomènes qui préoccupaient déjà l'esprit de l'homme. La mythologie égyptienne est autrement touffue que la mythologie grecque; malheureusement on n'a pas encore rencontré d'ouvrage Texposant tout au long: on n'a quedes allusions à telle partie de la légende et elle demeure la pierre d'achoppement qui rend les études sur le développement de la pensée égyptienne à cette phase bien pénibles et bien conjecturales.
Parmi ces légendes qui étaient formées dès l'époque préhistorique est surtout célèbre celle qui se rapporte à Osiris, à sa lutte contre Set, son frère et son adversaire, qui avait su ranger sous son commandement tous ceux qui riaient des etîorts tentés par Osiris, VÈtre bon par excellence, pour civiliser la terre, à sa mort au jour où il avait été surpris par le génie du mal qui avait fait exactement à la taille d'Osiris un coffre où ses paroles surent persuader à son frère de descendre pourvoir si les mesures étaient bien justes, qui IV enferma et l'étoufîa. La sœur d'Osiris et sa femme, Isis, eut commerce avec son époux, même après sa mort, conçut et donna le jour à Horus, l'éleva et le prédestina à venger la mort de son père. En effet, Horus, arrivé à l'âge d'homme, poursuivit son adversaire et tous ses sectateurs, malgré les diverses formes qu'ils prenaient à chaque instant : la lutte
était longtemps restée indécise, il y avait eu des péripéties diverses, de hautes influences avaient agi en faveur de Set, et finalement Horus, vainqueur, avait été établi sur le trôno de son père, en laissant à Set la domination du désert, et k monde avait pu s'avancer dans les voies de la civilisation.
Cette légende assez grossière parfois à nos yeux avait dO avoir un fonds de réalité aux époques dont l'humanité n'avait pas conservé d'autre souvenir; elle était la version poétique et mythologique des efforts tentés par cette humanité poui sortir de sa bassesse première, des violences qui lui furent faites par les puissants de l'époque, par ceux qui maniaient les armes et qui s'opposaient à ce que la grande masse du genre humain d'alors montât vers la civilisation. Cette interprétation qui peut être bonne me semble cependant inférieure à celle-ci : l'époque de ces luttes remontait au temps où les divers peuples qui habitaient l'Afrique n'avaient pas encore fait grands progrès, et où les inventeurs de la métallurgie se trouvaient en opposition avec le parti qui voulait mener la vie agricole et se livrer à tous les arts qu'elle comporte; le partage de la royauté entre Horus et Set, quoique la part de celui-ci fût faible, montre cependant qu'on avait finalement admis une transaction, car on avait fini par s'apercevoir que si l'agriculture est nécessaire à la vie du genre humain, l'industrie lui est souvent utile et que les découvertes de Set pouvaient être acceptées.
Quoi qu'il en soit, ces détails nous montrent que dès lort: l'Egypte cherchait à quitter le fétichisme et à s'élever vers la conception d'autres dieux qui répondaient mieux à ses besoins grandissants de juste appréciation d'un rôle qu'elk ne pouvait encore comprendre, ni définir. Aussi c'est sans doute vers l'époque dont il est question en ce chapitre, et plus tôt encore, que se fit le troisième pas de la société égyptienne vers la possession de l'idée de Dieu.
Au milieu de toutes les luttes que nécessita rétablissement des premières sociétés humaines, il y eut naturellement des
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vainqueurs et des vaincus. Ceux-ci, avec les idées qui dominaient forcément à cette époque, s'en prirent non moins naturellement à leurs défenseurs qui les avaient mal défendus et à leurs protecteurs qui les avaient mal protégés. Or, si nous voulons prêter l'oreille et entendre une maxime que le reclus du Sérapéum de Memphis, sous les premiers Ptolémées, prendra la peine d'écrire dans un recueil de préceptes moraux qu'il rassemblait, quand ses multiples procès lui laissaient quelques loisirs, nous serons persuadés qu'il transcrivait une vieille, fort vieille maxime de la 'morale égyptienne primitive, quand il disait : « Les murs delà ville, ce sont ses dieux. » En effet, aussi loin que nous pouvons remonter dans l'histoire du passé, nous trouvons dans toutes les villes, non seulement de l'Egypte, mais du monde entier, des dieux essentiellement locaux ou régionaux, chargés de défendre le village, la cité ou la région, comme l'ancêtre était chargé de défendre la famille. Les vaincus, de force ou degré, adoptèrent donc les dieux de leurs vainqueurs, tout en conservant leurs propres divinités, car il fallait se prémunir en cas qu'ils reprissent leur puissance première. Par un eSet contraire, les villes victorieuses ouvrirent la porte de leur panthéon devant les dieux humiliés, pour couvrir leur territoire tout entier sous un réseau protecteur, comme plus tard la superbe Rome devait se conduire en faisant placer au Capitole les statues des dieux étrangers et en laissant leur culte se propager dans ses nmrs. Dans ce mouvement vers un spiritualisme de plus en plus dégagé de la matière et de la grossièreté primitives, la première étape dont l'humanité eut pleioe conscience consista dans une invention qui peut paraître extraordinaire, mais qui cependant a obtenu un grand succès dans l'histoire de la philosophie, parce que les systèmes gnostiques de TÉgypte en adoptèrent le nom, ainsi que les systèmes néo-platoniciens qui virent le jour dans la ville d'Alexandrie.
On s'aperçut facilement que si l'on continuait les portes du
panthéon protecteur toutes grandes à tous les dieux,, on arriverait à un désarroi complet et à un mélange extraordinaire de dieux locaux et de dieux étrangers: on résolut donc de limiter le nombre de ces protecteurs à neuf et de leur donner les autres dieux comme assesseurs, comme compagnons, ou, ainsi que les Grecs s'exprimèrent plus tard, comme dieux parèdres, qui pouvaient s'asseoir à côté des neuf dieux, mais qui ne devaient pas être confondus avec eux. Cette neuvaine de dieux, ou comme ont dit plus tard les Gnostiques égyptiens et les philosophes néo-platoniciens, cette Ennéade n'était pas composée de dieux égaux. Au sommet dominait un dieu solitaire, TAncôtre, qui, avec les huit dieux rangés en quatre couples, forma la neuvaine divine. De ce dieu solitaire au sommet de TEnnéade, les Égyptiens, nous le verrons, tirèrent un très grand profit pour préciser les idées que les siècles développèrent dans leur théologie.
Cette idée de TEnnéade divine, sortie pour la première fois de récole héliopolitaine qui lui donna sans doute naissance, fut bientôt adoptée par les autres centres religieux de TEgypte, comme Memphis, Hermopolis la Grande, Thèbes; mais elle ne fut adoptée qu'autant qu'elle se pouvait concilier avec les traditions mythologiques locales, c'est-à-dire que chaque ville mit à la tête de son Ennéade le dieu qui remplissait le rôle principal dans sa mythologie particulière. Ainsi Râ, le dieu qui occupait la première place dans l'Ennéade héliopolitaine, fut remplacé par Petah dans l'Ennéade memphite, par Arnon dans TEnnéade thébaine : on se contenta le plus souvent de ce changement apporté au sommet de l'Ennéade et l'on garda, tout au moins pour le plus grand nombre, les autres divinités qui complétaient le chiffre neuf. Mais on ne se borna pas à ces neuf dieux, il y eut des neu vaines de dix-huit, de vingt-sept dieux, et les anciennes croyances se défendirent de la sorte : mais l'Ennéade fondamentale fut bien composée des neuf dieux que j'ai dits.
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A quelle époque se fit cette transformation? C'est ce qu'il est impossible de savoir avec précision et exactitude; ce fut sans doute l'œuvre des siècles ; mais on sait avec certitude que la création de l'Ennéade avait eu lieu et avait été adoptée dans toute l'Egypte avant la XI' dynastie, c'est-àdire à l'époque intermédiaire entre l'Ancien et le Moyen- Empire. Cette idée purement théologique naquit donc très probablement à une époque pleinement historique.
Comme on a pu le conclure de ce que je viens de dire à propos des divers changements introduits dans l'Ennéade primitive, diverses tentatives furent faites vers ce temps, ou même auparavant, pour concilier entre elles les données des mythologies locales, produit direct des traditions de famille et locales, ainsi que nous l'avons vu plus haut. Il me faut parler de ces tentatives avec quelques détails et pour cela exposer les principaux systèmes d'après lesquels les Égyptiens comprenaient et expliquaient la création, la vie des dieux, celle des morts dont notre vie actuelle n'était guère que l'image, et enfin le gouvernement du dieu Râ, c'est-à-dire la manière dont se passait la course diurne et nocturne du soleil.
Tout d'abord, antérieurement à toute philosophie et à toute discussion de l'idée de Dieu qui commençait déjà de sortir des ténèbres premières, une observation doit être faite. Les Égyptiens ayant à imaginer la vie des dieux qu'ils adoraient, à la présenter d'une manière compréhensible, s'y prirent de la seule manière dont ils pouvaient s'y prendre ; ils créèrent leurs dieux et les firent agir à la manière des hommes, de sort« que la célèbre boutade de Voltaire est parfaitement vraie : Si Dieu a créé l'homme à son image, l'homme le lui a bien rendu. Il était complètement impossible à des esprits primitifs, car il ne faut pas oublier que nous sommes au cinquantième siècle environ avant notre ère. d'inventer sur la vie des dieux, leurs rapports entre eux, des choses dont on n'avait aucune idée ; en vertu de ce prin -
cipe de logique que les idées les plus extraordinaires et les plus irréductibles à la nature sont cependant composées de parties fort naturelles, mais qui ne peuvent se trouver ou qui ne sont point unies ensemble. Les Égyptiens ayant à parler de la nature divine, des actions faites par les dieux, c'està-dire des hommes primitifs élevés à Tétat divin par la reconnaissance de leurs semblables, toutes choses qu'ils ne connaissaient pas; devaient prendre le parti qu'ils ont pris, c'est-à-dire donner à leurs dieux la nature humaine et les faire agir comme si ces dieux eussent été de simples mortels: car, s'ils ignoraient la vie divine, ils connaissaient fort bien la nature et les actes de la vie humaine. Cela se comprend et tout homme qui ne serait pas un métaphysicien de première force et un abstracteur de quintessence au premier degré serait aujourd'hui contraint d'en faire autant. Ils donnèrent donc libéralement à leurs dieux la seule nature qu'ils leur pouvaient donner et les firent agir comme ils agissaient euxmêmes; et, non seulement ils agirent ainsi, mais ils furent encore plus particularistes, ils traitèrent le ciel comme ils avaient traité leur pays, avec toutes ses divisions, ils lui donnèrent un fleuve céleste dont le Nil n'était suivant eux que l'image, mais en réalité avait fourni la première idée de son prototype; ils y firent naviguer les barques divines tout comme les barques montées par des hommes naviguaient sur le fleuve d'Egypte; en un mot, les dieux de cette époque et de toutes les époques suivantes sont avant tout anthropomorphes et agissent comme les humains qui les ont créés et leur ont attribué une région céleste qui ressemble point pour point à la terre. C'est pourquoi le grand dieu qui est au sommet de l'Ennéade héliopolitaine, Rà, peut devenir vieux et avoir tous les signes et toutes les faiblesses de la décrépitude; la bouche peut lui grelotter, la bave lui ruisseler de la bouche jusqu'à terre et la salive lui dégoutter du menton jus(|u'au sol. Aussi n'est-il point étonnant qu'un pareil dieu n'ait pas été très respecté par les hommes qui
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n'aiment guère la décrépitude et qui deviennent d'autant plus hardis qu'ils courent moins de risques à montrer leur audace. Avant Rà lui-même, selon une autre Ennéade, le dieu Petah qui avait créé la terre et tout ce qu'elle renferme, en même temps que le reste de la création, était mort en laissant son œuvre inachevéeV
ATépoque à laquelle nous reportent les légendes mythologiques de l'Egypte, le ciel et la terre n'avaient pas encore été séparés ; la terre s'étendait au-dessous du ciel, ou, comme on disait, le dieu Seb au-dessous de la déesse Nout et la tenait étroitement embrassée. C'est alors que le dieu étayeur par excellence souleva la déesse Nout de ses bras nerveux et puissants, la mit à la place qu'elle occupe actuellement, car ks Égyptiens, au rebours des autres peuples, avaient fait de la Terre le mâle et du Ciel la femelle. Non contents de cette première explication, comme chaque soir la déesse redescendait du ciel pour retrouver les embrassements de son époux et que Schou devait la soulever à nouveau chaque matin, ils imaginèrent de donner à la déesse quatre autres étais, un sous chaque membre pendant que le dieu étayeur soutenait le tronc soulevé. Ces quatre étais, ce sont les quatre piliers du monde, autrement dit les quatre points cardinaux. Les représentations égyptiennes ne nous laissent
1. Ce sont ces idées si Daturelles qui, s*étant stratifiées en Egypte, rendirent d'abord le christianisme assez inutile dans ce pays, puis le firent très facilement accepter lorsque la persécution servit de prétexte aux Égyptiens pour montrer leur haine contre Dioclétien, et qui les jetèrent par la suite dans le schisme, parce qu'ils n'éprouvaient aucune difficulté à croire que Jésus-Christ avait pu mourir comme Dieu, avait DQême dû mourir de la sorte pour racheter les péchés des hommes puisque tous leurs dieux, Osiris lui-môme, étaient morts, ce qui ne 1«5S avait pas empêchés d'être dieux, tandis que les Grecs et les Latins, tout pleins des enseignements de la philosophie spiritualiste et ayant dépassé l'âge de la naïveté, comprenaient parfaitement que si Ton faisait Dieu passible, il n'était poirit le dieu infini qui seul était capable de oont«nter leur pensée.
aucun doute sur ce point : la déesse a les pieds et les mains posés sur le sol, le tronc de son corps constellé d'étoiles forme la voûte azurée; le soleil sort au matin de. ses parties sexuelles, monte sur le dos de la déesse, parcourt toute répine dorsale et le soir disparaît par la bouche, pour renaître de la même manière le lendemain et reprendre sa course journalière.
C'est \h une des formes primitives de la légende. Plus tard, sans doute, on imagina une autre façon d'expliquer le même phénomène, je veux dire la course du soleil, et il me faut à ce sujet entrer dans quelques détails cosmographiques par lesquels nous ne serons point écartés de notre but, tout pour les Égyptiens en cet ordre d'idées ayant été matière à religion. La terre fut considérée par les Égyptiens primitifs comme une grande boîte carrée entourée de montagnes sur lesquelles s'appuie le ciel qu'ils se figurèrent alors comme une voûte ou comme un plafond en fer, \e firmament , Les eaux circulaient en dessus et en dessous de cette voûte, pour tomber parfois en pluies, tout au moins en rosées bienfaisantes qui faisaient tout verdoyer. Le fleuve du Nil, comme je l'ai dit précédemment, coulait au ciel et tombait en Egypte près de l'île d'Eléphantine dans les deux gouffres que le crédule Hérodote a nommés Mophi et Krofi,puis il traversait l'Egypte en descendant vers la mer. Évidemment ces deux gouffres devaient être sortis des légendes nées avant les conquêtes égyptiennes, car il est trop clair que les habitants de la vallée du Nil qui avaient remonté le fleuve jusqu'au Soudan actuel savaient parfaitement que le Nil avait un plus long cours et qu'il ne commençait pas à la première cataracte. Évidemment aussi la légende du Nil a été créée par des gens de la Basse-Egypte qui ne connaissaient pas le Haut-Pays : or, les Égyptiens de la sixièmedynastie avaient envoyé des explorateurs qui avaient pénétré dans les tribus nubiennes habitant plus haut (ju'Asouan, on le sait pertinemment à l'heure présente. D'ailleurs, une expression datant de
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cette époque nous peint merveilleusement Tétat de la pensée égyptienne : les habitants de la vallée du Nil appelaient couramment leur pays la Terre entière, et cela même quand l'expérience leur eut enseigné qu'il y avait d'autres pays d d'autres peuples.
Cette terre avait sous elle une partie souterraine que le >(>leil employait la nuit à traverser. Il semblait, en effet, à ceux qui de la vallée regardaient l'astre du jour se coucher. (|uil descendait dans la montagne et nécessairement par une fente qui devait exister quelque part ; le lendemain son orbe radieux apparaissait à l'Orient, c'est-à-dire encore dans la montagne dont il sortait tout rayonnant par une autre fente qui devait aussi exister en un certain endroit. Le fait qu'il n y a presque pas en Egypte d'aurore ni de crépuscule avait pu faire croire à ces esprits naïfs que réellement le soleil sortait d'une caverne le matin, comme il y rentrait le soir, les longs rayonnements du lever et du coucher de l'astre n'étant point visibles pour eux et ne pouvant leur faire supposer qu'il ne descendait point sous terre et n'en sortait point, comme ils le croyaient. Le pourtour du monde formant à leurs yeux une sorte d'ellipsoïde, le soleil en parcourait une partie en dessus et l'autre partie en dessous : aux quatre coins se trouvaient établies les quatre stations du monde, c'est-à-dire les quatre points cardinaux. Ce pourtour du monde, que les %yptiens appelaient schen, était divisé en deux parties, le Suil et le Nord ; la partie sud était le royaume de la lumière, 'a partie nord était au contraire le royaume des ténèbres ; c'est pourquoi le Nil terrestre dont les eaux irradiaient comme la lumière céleste, tombait du ciel en terre à Éléphantine, au Sud, et allait se perdre dans la mer vers le Nord, le pays des ténèbres.
Le soleil, dans cette course de chaque jour était donc obligé de naître au milieu de la ligne droite qui allait du Nord au Sud, comme il devait se coucher au milieu de la ligne droite qui courait du Sud au Nord; le premier de ces
points fut nommé Est ou Orient, le second Ouest ou Occident. De là quatre divisions nécessaires de la course du soleil: il allait d'abord de l'Est au Sud, puis du Sud à. TOuest, croissant et déclinant, comme l'homme, pendant le jour; puis il s'enfonçait sous terre de l'Ouest au Nord et achevait sa traversée du monde souterrain du Nord à l'Est, pendant la nuit, pour reparaître plein de force et de jeunesse au matin par la fente qui lui livrait passage. Il y avait donc quatre royaumes distincts dans ce grand royaume du monde, ou plutôt quatre stations ou demeures de l'astre. Chacune de ces stations avait ses dieux qui la gouvernaient et faisaient la guerre au soleil pour l'empêcher de passer; mais le soleil, ou le dieu Râ. avait toujours connaissance des mots de passe qui lui servaient à terrifier ses ennemis et à les empêcher de lui nuire. Dès qu'il apparaissait à la porte de Tune de ces stations, s'il était rayonnant ou vivant, ce qui est tout un, l'irradiation de sa lumière mettait à elle seule tous ses ennemis en fuite et les dispersait: aussi le soleil n'avait-il point d'ennemis véritables pendant le jour; s'il était au contraire éteint, c'est-à-dire mort, ses ennemis reprenaient confiance, ils plaçaient des gardiens chargés de veiller sur les portes et de lui refuser l'entrée de leur royaume, s'il ne connaissait pas les mots de passe et s'il n'était pas armé de toutes les formules magiques lui donnant accès. Aussi lui fallait-il chaque nuit cette connaissance pour forcer l'entrée des deux stations souterraines qu'il devait parcourir. Les dieux qui administraient ces stations, dès qu'ils avaient entendu ces mots de passe, disparaissaient et le soleil passait ainsi vainqueur de ses ennemis. Chaque jour il devait recommencer. Mais ces quatre maisons du monde, comme disaient les Égyptiens, n'embrassaient que le pourtour de la terre, le milieu échappait à leur domination collective comme à leur domination particulière. Les Égyptiens avaient en conséquence imaginé des dieux particuliers ayant la domination exclusive du milieu, c'est-à-dire de la terre qui était entre
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le ciel supérieur et le ciel inférieur, pour employer l'expression d'un auteur gnostique et aussi des auteurs égyptiens auxquels ce Gnostique Tavait lui-mémo empruntée.
Ce voyage journalier du soleil se faisait en barque, puisqu il parcourait le fleuve célest<3 et le lleuve souterrain, le Xil (les cieux et celui des enfers. Il reposait pendant le jmirdans la cabine de sa l)arque, inondant toute la création de SOS rayons bienfaisants, qu'il fût jeune, dans la force de I âge ou mourant. Il avait sur sa barque ce qui se trouvait ^n toute grande barque égyptienne et ce que j'appellerai le pilote d'avant et le pilote d'arrière, l'un pour sonder le /leuve, l'autre pour imprimera la barque la direction voulue, dans le premier cas au moyen de la longue gaffe dont on se sert toujours en Egypte pour le même usage, dans le second cas au moyen des deux rames qui constituaient le gouvernail. Quelquefois les déesses Isis et Nephthys, sœurs d'Osiris, sont aussi présentes pour réciter les paroles d'incantation qui devaient réduire à l'impuissance les ennemis de Râ, ou du soleil, lequel obéissait à Horus qui commandait la manœuvre.
Quand le soleil arrivait aux contins du royaume des ténèbres comprenant tout ou partie de trois des stations dont j ai déjà parlé, les paroles qui lui facilitaient le passage le rendaient en même temps suzerain des lieux qu'il traversait pour le temps de son passage. Dès que les i)ortes s'ouvraient devant lui, un certain nombre d âmes humaines qui s'y trouvaient enfermées montaient avec lui sur sa barque, afin de *ne pas être dévorées par les génies de (îctte région, car files ne connaissaient pas les mots de passe et désiraient cependant avec ardeur traverser ces ténèbres épaisses pour parvenir au séjour de la lumière. Cette conception du destin futur des âmes est déjà une concei)tion relativement récente; si j'en parle ici, c'est îifin de ne pas tronquer la légende solaire; primitivement il n'en était pas ainsi. Il n'est pas étonnant d'ailleurs que les Egyptiens crussent alors h l'âme humaine,
puisqu'ils croyaient aux âmes des choses: tous les objets inanimés avaient aussi leurs âmes, comme les haches, les coiffures, les coffres, etc. Sur les coffres, on voit souvent une tête qui surmonte le coffre: c'est la tête de l'âme du coffre. Une légende hiéroglyphique accompagnant ces représentations nous en informe avec sûreté; lorsque le soleil apparaissait, cette âme montrait sa têt^: si au contraire Tastre du jour disparaissait, l'âme résorbait sa tête, on, comme s'exprime le texte égyptien, mangeait sa propre tête et s'évanouissait. On voit qu'il y a une grande similitude entre ces idées et celles que les Grecs attachaient au mot efSwXov, aux idoles des objets; car, selon l'ancienne doctrine ionienne Vidole des choses était formée par les rayons du soleil concentrés sur un objet. Ceci vient à dire que tous les objets étaient vivants, opinion commune à beaucoup, à presque toutes les civilisations encore dans l'enfance et qui aide merveilleusement à comprendre comment les statues idolàtriques fabriquées avec un morceau de bois vermoulu, le rebut de la bille que l'ouvrier avait employée à d'autres usages, pouvaient être considérées comme dieux, puisque le travail du sculpteur les avait rendues vivantes et avait ainsi suppléé à l'infériorité de la matière par la vie qu'il avait infusée â son œuvre.
En Egypte, il y avait des talismans défenseurs de la contrée où ils se trouvaient et ces talismans étaient vivants à leur manière. Ainsi, dans une ville où Ton a récemment fait des fouilles, Saft-el-Henneh, ces talismans consistaient en un bonnet, une mèche de cheveux et un serpent urœus. Le dieu Schou s'étant approché d'eux pour les voir en eut la figure tout^ brûlée et, si l'on jetait la mèche de cheveux dans l'eau, elle se changeait en crocodile. C'est d'après la même idée que Y urœus qui faisait partie de la coiffure des Pharaons égyptiens brûlait leurs ennemis. Au fond, Tidée qui ressort de ces superstitions est la suivante: ces talismans n'étaient que des formes prises par les puissances
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vivantes, puissances supérieures par quelques côtés aux grands dieux eux-mêmes, et ces puissances qui s'étaient volontairement incorporées à des objets matériels et inanimés pouvaient, quand bon leur semblait, reprendre la vie qu'elles avaient momentanément abandonnée, et telle forme de vie qu'elles jugeaient à leur convenance. Par conséquent, s'il en était ainsi des objets inanimés, rien ne nous doit étonner quand on retrouve l'àme humaine subsistant séparée de son corps et ayant une vie qui lui est proprv3. Comme l'idole des Grecs formée par les rayons concentrés de la lumière, elle n'était qu'une apparence plus ténue du corps lui-même qui restait caché dans le tombeau.
Ce qui a trait aux croyances de l'Egypte sur la destinée ultérieure de l'homme à cette époque est assez difficile à démêler; mais cependant on peut arriver à savoir approximativement, même à peu de distance de la certitude^ quelles étaient ces croyances, surtout si l'on a soin de se débarrasser des détails qui encombrent le chemin et gênent la marche en avant.
Le cadavre du mort, nous l'avons vu, reposait dans la
tombe, renfermé dans son sarcophage, le plus souvent sans
avoir été momifié, mais vêtu d'habits de laine qui, dans la
suite, seront regardés comme impurs. Il était placé dans le
sarcophage sans aucune autre enveloppe d'étoffe ou de bois,
je veux dire sans bandelettes et sans la double ou triple
caisse en bois qui sera employée plus tard*. Il restait
là avec son double qui avait reçu une seconde vie par
les cérémonies des funérailles, qui vivait dans la tombe,
pourvu qu'il fût nourri, sans pouvoir passer une nuit au
dehors, à moins qu'il ne fût réduit au sort malheureux
1. Cependant, dès Tépoque des Pyramides, il y a des exemples qu'on employait une caisse de bois pour enfermer le cadavre. De même on a prétendu avoir trouvé des preuves de momification : le fait peut être vrai, mais il n'est pas général; je m'en tiens à l'opinion de l'illustre Mariette dans ses Mastabas.
des doubles, qui erraient partout à la reciierche de leur nourriture.
Nous avons vu aussi apparaître le khou, ou lumineux, qui correspondait à ce que nous nommons actuellement esprit, en attachant encore à ce mot une forme matérielle quelconque: car, dans les récits d'apparitions que font les gens simples ot ignorants, l'esprit apparaît toujours avec une forme matérielle qui le rend visible et le fait tomber sous les sens. Notre mot de reoenant, s'il n'avait un sens étymologique autre par suite de son origine, serait très apte à rendre dans les textes primitifs l'idée exprimée par le mot égyptien kliou, car dès qu'un revenant se montre, il parait entouré d'une sorte de lumière pâle qui le rend visible, pendant qu'il parle d'une voix blanche et sans aucun mordant, si bien que cette voix semble être perçue comme dans un rêve: c'est précisément cette lumière ou ce reflet qui est signifié par le vocable k/wu, A mesure que l'Egypte progressera, ce mot se spi ritualisera de plus en plus. Ce khou était encore plus ténu que le double, plus dégagé de la matière, et partant plus rapproché de l'esprit tel que nous l'entendons actuellement. Il pouvait sortir du tombeau et n'était pas attaché comme le double au sarcophage. Il parcourait le monde à son gré et apparaissait quelquefois pour stimuler le zèle des gens qui oubliaient les morts de leur famille, pour se venger de telle ou telle personne dont il avait à se plaindre, pour lui jeter un sort et le rendre sujet à telle ou telle maladie'. Il se nourrissait comme le double, et si l'on oubliait d'apporter les offrandes aux dieux afin qu'ils lui en
1. Voir plus haut p. 14-15. Je sais fort bien que je répète ici une partie de ce que j'ai dit plus haut; mais, si je le fais sciemment, c'est que je traite des idées des Egyptiens à une époque historique, quoique primitive, tandis que précédemment je m'efforçais de retrouver les croyances des Égyptiens à une époque préhistorique. Si cette répétition ne m'eût pas paru nécessaire afin de bien mettre les choses au point, je ne l'aurais point faite, le lecteur peut en être bien persuadé.
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communiquassent une partie, il parcourait la terre à la recherche des détritus, des immondices, même des excréments humains, afin de sustenter sa vie. A certains jours, nous l'avons vu par le Calendrier des jours fastes et néfastes, la terre était livrée à ces esprits qui étaient myriades, — ce qui n'est pas à l'honneur du peuple égyptien qui oubliait ses morts et les offrandes funéraires qui leur étaient dues, — et dans cette puissance momentanée, en compagnie de tous les esprits dont les corps étaient restés sans sépulture ou qui se trouvaient dans le même cas que lui, il se livrait aux excès que j'ai déjà signalés. Mais il fallait que ces pérégrinations fussent accomplies de jour et que le soir il fîlt rentré dans la tombe ; car, dès que la nuit s'étendait sur l'Egypte, la vallée du Nil était livrée aux esprits mauvais, aux moqueurs qui avaient suivi l'adversaire de VEtre bon et qui détruisaient impitoyablement tous ceux qui s'étaient faits les féaux d'Osiris ou d'un autre dieu des morts, comme Petah, Sokar, Anubis, etc.
Dans les tombeaux connus jusqu'à ce jour et qui datent depuis la III® dynastie jusqu'à la fin de la V% il est vraiment curieux qu'on ne trouve nulle part mention quelconque de quelque dieu que ce soit, si ce n'est des dieux infernaux comme Anubis ou le chacal sur sa montagne. Cependant il y avait dans le voisinage des pyramides, sur le plateau même où elles avaient été construites, des temples destinés au culte de zt double, temples qu'il était encore possible de voir il y a un siècle environ, mais qui maintenant sont complètement détruits. Ces temples bâtis d'abord bien avant l'époque des pyramides avaient été reconstruits à plusieurs reprises au cours des siècles, et Ton a retrouvé dans les ruines de l'un d'eux une stèle qui avait été refaite, mais dont le récent exemplaire était la copie conforme de l'ancien monument. Cette stèle était celle qu'avait fait dresser le roi Chéops en l'honneur de sa fille Honet-sen dans le temple qui, selon les renseignements fournis par la stèle même, était consacré à
sa mère Isis, à la divine mère Hathor,dame du Nou, c'est-àdire de Tabîme primordial. Après avoir ordonné de faire une stèle, Chéops rétablit les offrandes faites à la déesse, il lui construisit son temple en pierres et fit représenter les dieux qu'il avait trouvés représentés d'abord dans l'ancien temple, et ces dieux étaient : Isis, Hatlior, l'ibis de Tliot, Tépervier d'Horus dans le double horizon, (( qui était au sud du temple d'Osiris, dame de la pyramide, et au nord du temple d'Osiris, maître de la nécropole )). Ce sont h\ les seuls dieux que nous sachions avoir été représentés dans les temples de l'ancien Empire égyptien de la première partie de l'Ancien-Empire, car il faut nous en tenir à ces renseignements, nulle construction de temple n'étant arrivée jusqu'à nous de cette époque reculée \ Avant cette époque sans doute, le grand Sphinx avait été taillé dans le rocher, si anciennement déjà qu'il avait eu besoin de réparations, comme nous l'apprend la stèle qui a été trouvée placée entre ses pattes, près de sa poitrine; qu(?lqucs auteurs ont cru qu'on avait construit vers cette même époque le monument qui se trouve non loin du grand Sphinx et que l'on nomme le temple de granit rose, qui existe encore aujourd'hui, et qui n'a jamais contenu la moindre inscription, mais les travaux les plus récents ont clairement prouvé que ce temple avait été bâti sous le pharaon qui fit construire la seconde pyramide, Khafra, de la IV*^ dvnastie.
On voit par ce que je viens de dire que le culte des morts était établi dès cette époque, et non d'une manière telle quelle, mais encore ordonné dans ses principales manifestations. Des fêtes avaient été créées où Ton devait spécialement s'occuper des morts, comme à la fête du commencement de
1. Ces renseignements nous suffisent pour nous montrer que les premiers temples égyptiens qu'on sait avoir existé avaient été construits en briques, puisque le Pharaon constructeur prend soin de nous avertir qu'il a reconstruit en pierres le temple primitif qui avait été ruiné.
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l'année, à la fête de Thot, au premier jour de Tan. à la fête delà navigation, à la grande panégyrie, à la fête de la chaleur, à celle de Tapparition du dieu Min, à la fête de Tholocauste, au mois et au demi-mois, et tous les jours. Ces fêtes primitives ressemblent fort à celles que Ton célèbre encore en Chine pour la même intention, et elles étaient faites à peu près aux mêmes époques. On les augmentera plus tard, mais elles resteront le fonds même du culte des morts.
Outre ces trois premières parties du composé humain, dont deux \pi double et le khou semblent avoir été deux manières d'expliquer un môme fait, il y avait encore Tàme, non pas une àine spirituelle telle qu'on la comprit plus ou moins plus tard et surtout telle que nous la comprenons encore aujourd'hui, mais une âme encore matérielle, quoique moins matérielle que le khou lui-même. Cette àme survivait au dernier soupir rendu par le mort ; pendant les jours qui suivaient la mort et précédaient les funérailles, la cessation de la vie était compléta ; après les funérailles, la vie du double, du WoM, reprenait, pour le double et pour le khou, dans les conditions spéciales que je viens d'indiquer, car les cérémonies des fimérailles avaient pour but de rendre la vie à ces êtres matériels, quand ils avaient appartenu à une famille riche qui avait les moyens de leur payer des obsèques coût^'usos, ou quand ils les avaient méritées du Pharaon ; celle de l'âme qui ne s'était sans doute point interrompue subissait ^n ce moment une transformation radicale, mais continuait toujours comme si rien ne s'était passé. L'àme ne faisait que <^hangerde lieu d'habitation, elle devenait la sujette du dieu J^s morts, dès qu'elle avait goûté le sel et le pain de ce dieu, <?t dès lors elle était rangée sous ses ordres, elle recevait de liïi tous ses approvisionnements. Ce dieu des morts était multiple et. selon les divers noms qu'il portait, les âmes qui 'iii étaient dévouées avaient divers usages et diverses habitudes. Le temps n'était pas encore arrivé où les multiples <iieux des morts devaient s'identifier avec Osiris. lui être
soumis et jouer un rôle dans sa légende^ où le mythe osirien sera reçu dans toutes les villes et villages de TÉgypte et où les idées morales ne feront que gagner à cette unité de croyance. Cependant dès cette époque le mythe d'Osiris, comme je Tai déjà dit, était connu et peu à peu il tendait à absorber les autres mvthes et les autres cultes funéraires locaux.
Malgré cette unification déjà commencée, jamais cependant le mythe osirien n arrivera à supplanter certaines des idées acceptées antérieurement et toujours conservées, comme celles que j'ai fait connaître plus haut en exposant ce qu'était le mythe de Rà. Pendant que les âmes dévouées à Osiris bêchaient les champs de fèves ou de souchets dans les champs infernaux, champs que les Égyptiens nommaient champs (Tlalou, les ensemençaient, y faisaient pousser des épis hauts de sept coudées qu'ils moissonnaient ensuite pour remplir les greniers du dieu grand, c'est-à-dire d'Osiris, celles qui étaient dévouées à Rà pouvaient a leur gré monter sur la barque du soleil où elles se mêlaient aux nautoniers divins, si elles étaient admises à s'embrigader parmi les haleurs de la barque céleste. Toutefois certaines de ces âmes demeuraient emprisonnées dans l'un ou dans l'autre des douze domaines que parcourait la barque solaire pendant la nuit : elles faisaient entendre des gémissements et saluaient le dieu grand quand il passait; quelques-unes étaient ea certains cas reçues dans la barque divine; celles qui étaient délaissées et privées do l'admission sur la barque du soleil attendaient qu'il repassât et qu'un hasard favorable leur* permît un sort où les devançaient tous leurs vœux.
Il me faut aussi parler d'une autre théorie qui, sur le même sujet, semble avoir été fixée dans ses principales lignes dès les âges les plus recules : je veux parler du sort qui est fait à Tàme dans le livre étrange qui est fort improprement connu sous le nom de Rituel funéraire ou de Livre des morts alors que les Égyptiens, au moins les Égyptiens
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des époques plus rapprochées de nous, le nommaient Livre de sortir pendant le jour. Les chapitres les plus importants de ce livre sont donnés comme ayant été découverts dès la IV* dynastie, par un fils de Pharaon envoyé pour vérifier Tadministration des temples. Ils furent attribués au dieu Thot en personne. cVst-à-dire à celui que les Grecs appelèrent Hermès Trismégiste. Hermès trois fois très (jrand. Dans cet ouvrage composite, -rAme identifiée à Osiris se rendait aux portes des régions souterraines, récit<ait les paroles qui lui faisaient ouvrir ces portes, pénétrait par-devant Osiris, en recevait, si elle était justifiée, la faculté de prendre toutes les formes qu'il lui plairait de prendre et de retourner sur terre pendant le jour sous la forme d'un phénix, d'un épervier d'or, d'un épervier sacré, de tout autre oiseau symbolique, en un mot, dont elle voudrait prendre lapparence. Elle pouvait ainsi se transporter où bon lui semblait; mais il lui fallait rentrer avant la nuit, si elle voulait échapper aux mêmes inconvénients que j'ai déjà signalés à propos du double et du khou. Elle pouvait, si elle le préférait, vivre Jans les Champs-Elysées de Tenfer égyptien, c'est-à-dire dans les Champ.^ de souchets, dans le Champ des offrandes funéraires; cesclïamps étaient situésau nord-est de l'Egypte. Jans les iles du lac Menzaieh actuel, ou ailleurs, et c'est là que les âmes bienheureuses jouissaient du repos et de la tranijuillité, au milieu d'un séjour qui semble n'avoir pas oonnu les vicissitudes ordinaires de l'atmosphère et avoir joui d'un climat toujours égal.
A cette époque, les doctrines si élevées que j'aurai Tocca-
blonde faire observer dans la suite de cet ouvrage étaient Won loin d'être aussi épurées qu'elles le furent plus tard et d'obtenir la même vogue qu'elles obtinrent : elles n'étaient qua leur première forme, tout enveloppées de superstitions grossières; une épaisse couche de fétichisme en ^'achait encore les parties lumineuses et, si dans l'avenir la pierre j)récieuse devait se dévoiler par son éclat, elle était
alors, à la fin de rAncien-Empire, tout entourée de la gangue que le travail des siècles devait faire tomber. En effet, ces diverses transformations que Tâme pouvait prendre à son gré n'étaient pas entendues au sens spirituel, comme plus tard certains esprits purent arriver à les entendre; mais elles étaient censées réelles, c'est-à-dire que rame pouvait bien prendre réellement la forme d'un phénix, d'un épervier et de tout autre oiseaîi ou animal consacré par l'usage pour cet effet. Aussi est-il fort compréhensible que les auteurs grecs et latins^ peu au courant des idées de rÉgypte, aient assuré que les Égyptiens croyaient à la métempsycose et se soient accordés à dire que Pythagore avait pris en Egypte la première idée de cette partie de son système, quand on ne trouve rien dans la religion égyptienne qui puisse fournir le moindre point d'appui à la croyance historique de ce fait.
Voilà quel était en gros le résumé des principales croyances de TÉgypte à ces lointaines époques : tout peut se résumer en ces mots: fétichisme initial, lent et progressif développement des idées religieuses et morales, car en ce temps la religion et la morale, c'est tout un. Mais déjà Von sent que les principales doctrines qu'aura plus tard l'Egypte sont en germe dans les croyances grossières dont je viens de faire le tableau et que l'homme saura se dégager de la matière pour atteindre les plus purs sommets. Qu'il s'agisse de la crovance en Dieu ou en la survivance de telle ou tella partie du composé humain, évidemment les Egyptiens de cette époque n'avaient que des idées bien peu raffinées, si on les juge par ce que nous croyons aujourd'hui. On peut même dire que la croyance en Dieu n'était pas à la hauteur de la croyance dans une autre vie qui était la suite de la vie présente, et il est assez facile d'en comprendre la raison ; l'homme était plus directement intéressé à se faire une idée de ce qui lui arriverait après la mort et à inventer tout ce qu'il trouverait bon d'inventer a cet égard. De là vient que
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pendant toute la durée de l'Ancien- Empire, les dieux célestes sont beaucoup moins souvent cités dans les textes 4ue les dieux funéraires: on ne trouve en effet les noms et les légendes des premiers que dans les tombes royales, tandis que les dieux funéraires Anubis, Petah, Sokaris, Osiris, et les autres, sont nommés communément dans les tombes des simples particuliers. C'est que chacun adorait plus spécialement TAncétre fondateur de sa famille, de sa ville et de sa tribu, (]ue les Pharaons étaient d'autre race <|u«î leurs sujets, que dès cette époque ils se disaient identifiés aux dieux primitifs de leur tribu privilégiée, aux totems et aux grands hommes qui avaient présidé à la constitution en tribu des premières familles humaines. Comme lepervier avait été assimilé au soleil, que le soleil c'était le dieu Rà, il s'ensuivait que les Pharaons issus de la famille de Râ étaient passés dans la famille solaire et dans celle de répervier. Mais les simples sujets du Pharaon étaient loin de se prévaloir d'une origine aussi illustre: ils restaient ce qu'ils étaient, c'est-à-dire de simples mortels que la faveur royale avait tirés de leur bassesse pour les élever progressivement jusqu'à sa grâce et ils devaient attendre la mort pour que leur famille leur rendît un culte privé.
Il faut mettre ici en lumière un point particulier qui a bien son importance dans le tableau religieux et moral de la î50ciété égyptienne, à savoir que les progrès de la civilisation matérielle étaient déjà très grands alors que les progrès de la pensée morale et religieuse étaient beaucoup plus petits. Il ne peut venir, je crois, à la pensée d'aucun homme sérieux que la civilisaticm matérielle dépende des idées morales d'un peuple: il serait trop facile de prouver le contraire, non seulement par le raisonnement, mais encore par le spectacle H"^ nous offrent aujourd'hui les peuplades du centre de •Afrique, chez lesquelles le besoin de contenter les appétits ^^ les exigences de la nature humaine a su stimuler les facultés inventives de la raison sans que les pensées morales
se soient développées d'une manière nécessairement parallèle. L'exemple de la Chine, pays d'une civilisation grandiose très avancée, sans que la notion de la divinité soit sortie de l'animisme le plus enfantin, serait un autre argument d'une très grande force.
Aussi, dès le commencoraent de Thistoire égyptienne, voyons-nous que l'Egypte était maîtresse d'un grand nombre de secrets dont la possession lui donnait facilité pour mener la vie la plus douce et la plus aisée qu'elle pouvait alors imaginer. Ainsi non seulement elle avait connaissance du feu et de tous les instruments primitifs qui sont à la base de tout6 civilisation, mais encore nous voyons que dès la III^ dynastie et surtout dès la IV**. environ cinq mille ans avant notre ère, elle était arrivée à des connaissances de statique merveilleuses pour l'époque et qui le seraient encore aujourd'hui: les Égyptiens pouvaient bâtir des monuments immenses, grandiosc^s. dépassant en sereine majesté tout ce qui a été construit depuis. Or. la forme même de ces monuments connus sous le nom de pyramides est une preuve des connaissances pratiques possédées par les architectes égyptiens. Il fallut aussi des prodiges dans l'art mécanique pour hisser à des hauteurs qu'on a dépassées depuis, mais qui restent cependant au nombre des plus grandes hardiesses qu'ait osées l'audace humaine, les blocs énormes qu'ils employaient dans leurs constructions. Pour détacher ces blocs eux-mêmes dans les carrières profondes d'où on les tirait, pour les monter au niveau du sol, pour les faire redescendre graduellement jusqu'au fleuve où on les chargeait sur des chalands ou des radeaux, pour les conduire à la chausséeî que l'on avait faite à dessein do les mener au pied des mo— numents dans lesquels on les devait faire entrer, pour créer enfin ces chaussées elles-mêmes, qui devaient être assez solides pour supporter la masse énorme des pierres dont elles per-^ mettaient le passage, tout en ne refusant pas aux eaux du fleuve le débouché que demandaient les champs ensemencés.
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il fallait une civilisation déjà très avancée. D'ailleurs, le travail des mines n'était pas inconnu aux Égyptiens de V Ancien-Empire ; même dans la première partie de cett^ époque, ils savaient traiter les minerais d'or et d'argent de manière à les rendre utilisables dans la forme qu'exigeaient leurs œuvres, de même l'étain et le cuivre qu'ils alliaient ensemble pour en faire du bronze, enfui sans doute aussi le fer, puisque Tun des instruments trouvés dans les pyramides de la IV** dvnastie est un instrument de fer, et l'on sait que ce métal n'était pas d'un usage général encore à l'époque de la guerre de Troie et que les Grecs le considéraient toujours comme un métal précieux qui avait sa place dans les trésors des rois'.
Et non seulement les Égyptiens avaient alors les connaissances nécessaires au libre développement de la civilisation humaine dans ce qu'elle a de plus primitif comme de plus capital; mais ils avaient encore en plus la connaissance et la pntique des arts dont ils se servaient pour rendre leur vie agréable, consoler leur existence et payer le tribut d'hommages qu'ils devaient à leurs ancêtres déifiés. Sans parler ici de l'architecture que. dans certaines de leurs omvres, ils surent porter à un si haut degré de perfection, ni de la peinture qui naissait à peine, quoique déjà dans les tombeaux de cette époque Ton trouve les sujets les plus charmants et les plus heureux de peintures décoratives, je me contenterai d'appeler l'attention sur leur sculpture et sur leur musique. Tous ceux qui ont vu dans les divers nuisées de l'Europe et surtout au musée de Boulaq, créé par l'illustre Mariette', lesœuvres de la sculpture égyptienne sous l'Ancien-Empire, en auront sans doute reconnu l'excellence; rarement on a ^*u plus de vie, plus de ce réalisme aujourd'hui tant à la ni^de et jamais à une époque aussi lointaine. Le scribe
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