‹ Essai sur l'évolution historique et philosophique des idées morales dans l'Égypte ancienneChapitre 27 sur 212 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

IDÉES SOCIALES SOUS l'aNCIKN-EMPIRE

Ce n'est pas assez de savoir les idées qui avaient cours dans une société quant à ce qui regardait la religion envers les dieux et la destinée du composé humain, il faut encore, pour avoir une idée à peu près complète de cette société, savoir quels principes elle avait mis à la base de sa constitution, autrement dit quelles étaient les idées sociales admises par les divers membres en faisant partie et qui leur impo- ^'iient. sinon le devoir abstrait, du moins les divers devoirs concrets que suppose toute société. Qui dit en effet société dit union de forces pour arriver à un même but et se garder réciproquement des mêmes inconvénients, forces qui doivent ^tre employées d'un même accord sous peine de se détruire inutueiloinent. Toute société suppose des avantages que procure la réunion de plusieurs hommes, avantages qui Peuvent être faux au point de vue auquel nous nous plaçons, niais qui étaient réels au point de vue auquel se plaçaient les premiers hommes. Par conséquent, cette association de forces particulières pour obtenir d'abord un bien général qui ^c déverse ensuite en biens particuliers sur les divers niembros de la société, suppose un minimum de conventions synallagmatiques qui obligent la société envers les particuliers, mais qui obligent plus encore le particulier envers la société. Si tous les membres d'une société voulaient jouir ^es avantages généraux qui résultent de lassociation, sans

se soumettre aux devoirs ou aux règlements qui changent suivant les nations et les temps, mais qui restent infailliblement au fond du pacte social, sous une forme ou sous une autre, la société serait impossible par cette simple raison que les plus forts tireraient à eux tout le profit de l'association et ne laisseraient aux plus faibles que le travail sans la récompense, les charges sans les avantages.

Dès les premières tentatives d'associations faites par les premières familles humaines, il fallut donc un minimum &q ce que nous appelons maintenant lois. Quoique le sentiment de respect en quelque sorte inné que Tenfant a pour ses parents ait rendu plus faciles ces tentatives d'associations, cependant si Tassociation se fût bornée à réunir les divers membres de la famille, les sociétés ainsi fondées n'auraient pas survécu à la mort du chef de famille, elles se seraient morcelées elle^-mêmes à mesure que tel ou tel membre aurait fondé une famille et, si Ton voulait que l'aîné de plusieurs enfants dans la ligne masculine eût gardé le prestige nécessaire pour sauver l'association de la dispersion de ses membres, il est par trop évident qu'une multitude de causes secondaires seraient venues à la traverse de ces sociétés primitives pour les combattre et les ruiner, comme l'incapacité de l'aîné, la jalousie des cadets, le besoin que l'homme a dû sentir en lui-même à toutes les époques de sortir de la condition où la nature l'a fait naître pour s'élever à une position pins indépendante, plus maîtresse d'ellemême et par conséquent moins sujette aux autres. Tôt ou tard donc la mésintelligence aurait éclaté, si les membres d'une société n'eussent été retenus que par le respect du chef de famille, quand ce chef n'eût pas été le père et que les diverses familles de même consanguinité se fussent multipliées. Encore aujourd'hui, dans les tribus nomades qui ont le plus conservé les usages de ces époques primitives, il éclate à chaque instant des rixes, des rivalités, des guerres fratricides et des sécessions qui affaiblissent pour longtemps

la société et la rendent la proie facile qu'un ennemi entreprenant pourra ravir à sa domination. Elles n'obtiennent donc pas le but de toute sociét<3 qui est la défense et la sauvegarde des intérêts de la société elle-même et de tous les individus qui en font partie.

11 faut donc bon gré mal gré faire choix d'un chef dans la personne duquel réside la souveraine puissance, qui fasse sienne la préoccupation du salut universel et qui, en échange delà terrible responsabilité qu'il assume, reçoive certaines prérogatives qui le mettent au-dessus du vulgaire, qui lui donnent les moyens nécessaires pour arriver au but qu'il doit atteindre et l'enrichissent forcément par la plus grande facilité d'acquérir ce qu'il n'a pas et le plus grand nombre de biens qui se trouvent mis à sa disposition. Chez presque tous les peuples primitifs, si la société a commencé par le gouvernement patriarcal, elle en est bien vite arrivée au gouvernement personnel d'un homme élu d'abord, puis ensuite recevant par droit d'héritage la charge qu'avait remplie le père avant le fils. Et si le fait est vrai pour les tribus nomades ou pastorales, il est encore bien plus vrai pour les sociétés assises, vivant du produit de la terre occupée, ayant par conséquent plus de besoins que les tribus de pasteurs et devant arriver, coûte que coûte, à les satisfaire. Car ici se manifeste une loi de la nature qui veut qu'un peuple assis, ayarltplus de facilités pour satisfaire les premiers besoins de la nature, ne reste pas longtemps sans voir ces besoins décuplés et sans vouloir pour conséquence arriver à leur complète satisfaction : c'est la loi du progrès, loi qui peut quelquefois sembler de fer aux malheureux et aux incapables, aux infirmes et aux paresseux, mais qui, comme toute loi générale, est bienfaisante pour la race, si elle est souvent dure pour l'individu. La société n'est pas toujours une tendre mère; elle se montre parfois une marâtre féroce, mais sa férocité n'existe que pour ceux qui ne voient pas plus loin que le bien présent; car ce qui semble férocité à

quelques individus est la plus sage des précautions pour le bien social en général.

L'Egypte, dès le premier pharaon qui ouvre la liste de la première de ce qu'on appelle ses dynasties, était peuplée par plusieurs couches successives de peuples qui étaient venus de divers côtés, heureux de trouver dans son sein une sécurité relative et la certitude du lendemain. A cet t-e époque, c'est-à-dire six mille ans avant notre ère, les diverses tribus qui s'étaient superposées les unes aux autres, s'étaient assez bien fondues entre elles, du moins en apparence, pour ne former qu'une seule nation. Les époques militantes et conquérantes de toute nation à son début étaient donc passées pour elle ; si elle devait conquérir, ce n'était pas sur le territoire que ses habitants occupaient, c'était à l'extérieur : si la guerre se portait sur son propre territoire, ce n'était que pour repousser les attaques des nations désireuses de participer aux biens qui, de très bonne heure, étaient connus comme propres au pays, ou pour conquérir la primauté parmi les diverses tribus qui s'étaient implantées dans la vallée du Nil.

Non seulement il en était ainsi, mais la société égyptienne était assise, c'est-à-dire qu'elle était sédentaire, occupait un certain nombre d'endroits fixes sur le territoire de l'Egypte, cultivait un certain espace de terrains avoisinant les endroits où les diverses fractions de cette société s'étaient placées elles-mêmes ou avaient été placées par la volonté d'autrui. Cette société égyptienne jouissait de tous les biens que peut donner l'agriculture sédentaire ou dont elle est la cause occasionnelle; elle avait en outre une industrie encore dans l'enfance sans doute, mais qui s'affirmait déjà dans une foule d'œuvres concourant toutes à la satisfaction des besoins de l'homme, réeU ou factices. Il faut avoir ici présent à l'esprit le tableau que j'ai tracé dans les dernières pages du précédent chapitre de l'avancement de la civilisation matérielle

en Egypte, tableau qui montre que non seulement la popu-

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lation égyptienne avait fait des progrès relativement très grands dans l'industrie et dans les sciences, mais qu'elle avait aussi un certain idéal dans les arts qu'elle cultivait avec un grand succès.

Une société ainsi constituée, ayant un centre bien établi,

des habitudes qui pouvaient déjà passer pour invétérées, qui

non seulement avait le nécessaire, mais pouvait encore se

payer le luxe d'un idéal difficile à atteindre, ne devait certes

pas manquer de tout ce qui constitue à nos yeux la base de

l'association sociale. Aussi trouvons-nous dans les rares

documents qui nous sont parvenus de cette époque reculée

un certain nombre de faits qui nous révèlent les actes des

membres de cette société : si les documents écrits nous font

défaut trop souvent, nous avons heureusement les documents

peints ou sculptés sur les parois des tombeaux, nous pouvons

y voir quelle fut cette société, quels furent ses modes, sa

manière de procéder à l'accomplissement des différents

devoirs se répartissant entre les individus qui la composaient.

Aussi dans ce chapitre, qui fait naturellement suite à celui

dans lequel j'ai traité des croyances religieuses et morales

de rÉgypte à cette époque, m'a-t-il semblé bon de donner

un aperçu de la manière dont les habitants de la vallée du

Nil comprenaient les divers liens sociaux qui rattachaient

les Égyptiens les uns aux autres, d'abord ceux qui liaient le

supérieur aux inférieurs et les inférieurs au supérieur.

ensuite les sujets entre eux, et enfin les devoirs plus spéciaux

de la famille qui fut le prototype des premières sociétés.

L'état politique de l'Egypte reposait avant tout sur une monarchie, et une monarchie absolue théoriquement. Le Pharaon, à mesure que la société égyptienne avait commencé de progresser dans ses idées religieuses, s'était efforcé de s'identifier avec les diverses familles qui s'étaient succédé en Egypte; il n'avait eu pour cela qu'à se rattacher d'une manière quelconque aux ancêtres qui avaient fondé la société égyptienne et à en prendre les signes distinctifs.

Cest pourquoi il se dit tout d'abord^ issu de Tépervier qui semble avoir été reconnu par quelque tribu supérieure comme le totem de cette tribu; il était roi dès Tœuf, comme s'en vantent quelques-uns des plus grands Pharaons qui aient régné sur TÈgypte. Puis, lorsque Tépervier devenu oiseau solaire avait été identifié avec le soleil, le Pharaon, par suite même de Torigine qui le faisait roi dès l'œuf, s'était identifié avec le soleil ou le dieu Rà. Il était de la famille même de Rà. ayant pour mère une femme faisant ou non partie de la famille royale, mais ayant pour père le dieu soleil en personne, comme on le voit plus t^rd dans les tableaux du temple de Louqsor où la reine, ayant été amenée dans le temple et y ayant passé la nuit, avait été honorée de la couche du dieu, tout comme Alcmène devait en Grèce être honorée de celle de Jupiter en Fabsence d'Amphitryon. La descendance du Pharaon qui faisait partie de la famille de répervier ou du soleil ne l'empêchait point de mettre au nombre de ses titres ceux de Vautour et d'Urœus; car. par le fait do l'ascension à la dignité royale de la tribu qu'il commandait, les autres totems des tribus soumises étaient les sujets du totem de la tribu victorieuse, et le Pharaon, par suite sans doute de quelque mariage avec des femmes appîirtenant aux familles qui avaient eu la souveraine puissance sur les autres tribus, avait réuni en sa personne par voie d'héritage et de filiation tous les droits et toutes les prérogatives des premières tribus fondatrices de la société égyptienne. Cette grandeur de la dignité pharaonique s'exprimait, dans le protocole des inscriptions où il était question du Pharaon, par des titres toujours les mêmes et dont j'ai cité les principaux, titres où le vulgaire ne voit qu'une

1. Je dis tout d'abord d'après les textes, car il peut parfaitement se faire que le Pharaon ait été identiOé primitivement avec quelque autre oiseau ou animal qui avait servi de totem aux tribus diverses qui composaient le fond de la population.

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pompeuse phraséologie, mais où le penseur et le philosophe savent trouver de précieuses données qui éclairent merveilleusement rétat de. la société égyptienne primitive. Ce protocole dura tout le temps que dura la puissance égyptienne; sous les Ptolémées et sous la domination romaine il était encore en usage, toujours compris par les prêtres qui l'employaient, au moins dans ses lignes générales, et nous en trouvons un écho fidèle dans les livres attribués à Hermès Trismégiste.

Ces livres sont revêtus de la forme grecque, mais le fond des idées est le plus souvent d'origine égyptienne. Voici comment s'exprime l'auteur du livre sacré intitulé la Pupille du monde' : a Et Horus dit : 0 ma mère vénérable, je veux savoir comment naissent les âmes royales. — Et Isis dit : Voici quel est, mon fils Horus, le caractère distinctif des âmes royales. Il y a dans l'univers quatre régions que gouverne une loi fixe et immuable, le ciel, Téther, Tair et la terre très sainte. En haut, dans le ciel, habitent les dieux, gouvernés, comme tout le reste, par le créateur de l'univers. Dans réther sont les astres, que gouverne le grand flambeau, le soleil; dans Tair, lésâmes des démons gouvernés par la lune; sur la terre sont les hommes et les autres animaux gouvernés par celui qui de son temps est le roi. Car les dieux eux-mêmes engendrent les rois qui conviennent à la race terrestre. Les princes sont des efiHuves du roi, et celui qui s en rapproche le plus est plus roi que les autres. Le soleil, plus près de Dieu que la lune, est plus grand et plus fort qu'elle et elle lui est inférieure par le rang comme par la puissance. Le roi est le dernier des dieux et le premier des liommes. Tant qu'il est sur la terre, il ne jouit pas d'une

!• Le texte grec emploie le mot xopij qui signifie à la foin la. cier y e ^t la pupille de Uœil; mais ne pouvant trouver en français un mot ^ni ait ces deux significations, je suis obligé de choisir entre les deux ^ns de ce vocable qui cachait un jeu de mots, jeu toujouiii si cher aux Égyptiens.

divinité véritable; mais il a quelque chose qui le distingue des hommes et le rapproche de Dieu. L'àme qui est envoyée en lui vient d'une région supérieure à celle d'où partent les âmes des autres hommes. Les âmes destinées à régner descendent sur la terre pour deux raisons. Pour celles qui ont vécu sans reproche et qui ont mérité l'apothéose, la royauté est une préparation à la divinité. Pour les âmes divines qui ont commis une légère infraction à la loi intérieure et sainte, la royauté atténue le châtiment et la honte d'une incarnation, leur condition, en prenant un corps, ne ressemble pas à celle des autres : elles sont aussi heureuses que lorsqu'elles étaient affranchies.

») Quant aux variétés des caractères des rois, elles ne tiennent pas à leurs âmes, car toutes sont divines, mais à la nature des anges et des démons qui les assistent, car les âmes destinées à de telles fonctions ne descendent pas sans cortège et sans escorte. La justice céleste sait les traiter comme il convient, tout en les éloignant du séjour de la béatitude. Lors donc, ô mon fils Horus, que les sages et les démons conducteurs sont guerriers, l'âme prend leur caractère et oublie le sien propre, ou plutôt le laisse de côté jusqu'à un nouveau changement de condition. Si ses guides sont pacifiques, elle-même suit sa course en paix ; s'ils sont amis des jugements, elle aime à juger ; s'ils sont musiciens, elle chante ; s'ils aiment la vérité, elle est philosophe\ w

J'ai voulu citer ce long passage, malgré les changements évidents que la réflexion philosophique et les progrès de la pensée humaine ont apportés à la doctrine égyptienne telle que je l'ai exposée, afin de bien montrer que sous les développements grecs on trouve la pure doctrine égyptienne telle que pouvaient l'admettre les philosophes alexandrins. C'était là une de ces doctrines qui avaient pu être admises primitive-

1. Hermès Trismégiste, liv. III, chap. 2, traduction de L. Ménard, p. 201-203.

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ment par les peuples, lorsqu'ils étaient dans un état de barbarie extrême, qui avaient été soigneusement entretenues par ceux qui en retiraient le profit : mais il est par trop évident que les Égyptiens ne l'admettaient qu'autant qu'elle ne semblait pas contraire à leur ambition, à leurs désirs de vengeance, ou simplement de changement ou de révolution. La prétendue divinité du Pharaon n'empochait point les Égyptiens de se révolter comme s'ils eussent eu à leur tète quelque simple mortel et, malgré sa descendance divine, on n'hésitait point à tuer le Pharaon dans quelque sédition ou à le faire mourir dans quelque intrigue de palais. Il en est de même en Chine : le fils du Ciel ressemble terriblement en cela au fils du Soleil. L'histoire d'Egypte est une histoire fréquente en révolutions de toute sorte, et celui qui entreprendrait de récrire trouverait devant lui l'œuvre difficile dont parle Tacite.

A l'époque où commence cette histoire, la doctrine de la divinité du Pharaon était déjà établie; elle dura tant que dura l'Empire égyptien et, sous la XVIII^ dynastie nous verrons que les grands conquérants de nationalité égyptienne se bâtirent, à l'extérieur de l'Egypte, des temples où nul autre dieu n'occupe la première place que leur propre divinité. Cette doctrine que l'on a trop souvent considérée comme un produit de la civilisation outrée est au contraire un produit des commencements de l'humanité sociale. J'ai dit plus haut comment les Ancêtres fondateurs de chaque famille étaient honorés dans cette famille ; il en fut ainsi des fondateurs de la monarchie égyptienne : comme le premier roi de TÉgypte est dit avoir été Râ et que Râ n'est autre chose que le soleil, on comprend très bien comment les Pharaons, fils du soleil, aient pu être considérés comme des dieux. En outre, le chef de tribu avait dû tout d'abord servir d'intermédiaire entre l'homme et les puissances supérieures dont nous avons vu la genèse. Cette doctrine menait t^ut naturellement encore à la déification de l'intermédiaire.

Aussi à tout commencement de société trouve-t-on ce fait, la réunion de la puissance religieuse en une seule et même personne, et cette idée que la suprême puissance politique doit être la suprême puissance religieuse a survécu à travers tous les âges jusqu'à notre temps; le Pontife-Roi de Rome réclame au nom de ce fait érigé en principe la restitution d'États qu'il prétend lui avoir été dérobés, tout comme le tsar de Russie, ou tout autre prince qui a pouvoir sur la pensée religieuse de ses sujets, donne pour raison de ce pouvoir la puissance politique \ La servilité humaine et la bassesse des intéressés vinrent au secours de cette antique prétention et contribuèrent à la faire durer et accepter, tant que les sujets n'étaient pas trop mécontents du Pharaon qui régnait; et de plus, lorsque la révolte heureuse avait réussi à s'asseoir à la place de celui qu'on avait détrôné, le chef des révoltés n'était pas plus tôt reconnu Pharaon qu'il acceptait la descendance solaire, cherchait à la justifier à ses propres yeux en épousant quelque princesse qui appartenait à la famille du soleil, selon la croyance généralement admise, et saisissait avidement les prérogatives de cette haute descendance. Mais, hélas! si haute que soit la prétention de l'homme, cette prétention doit céder devant un fait universel, la mort. Jusque dans la mort le Pharaon avait toutefois ses prérogatives, et de même tous les astres de moindre grandeur qui gravitaient autour de sa personne : seuls, les gens de rien, le petit peuple, le vulgaire sans nom, n'avaient aucune distinction et devaient accepter la mort comme le terme de toute chose.

Telle était la situation du Pharaon. Cette supériorité divine de la personne régnante n'admettait aucun contrôle,

1 . Je ne veux pas dire que cette idée soit officiellement admise et reconnue, par exemple par les Etats protestants : mais à l'origin» ce fut la raison mise en avant, témoin l'histoire de Henri VIII d'Angleterre qui ne voulant pas reconnaître l'autorité du Pape se Ût lui-même le chef religieux de son Ile.

sauf celui qui avait été établi depuis le temps du Dieu, c'està-dire de l'Ancêtre, le temps du dieu Rà, comme on s'exprimait, c'est-à-dire depuis un temps dont personne ne se souvenait, celui ou avait été fondée la société politique et sur lequel on avait tout loisir d'échafauder les rêves d'un bonheur imaginaire. Il était maître absolu de ses sujets qui d'ordinaire tremblaient devant lui. Sa faveur semblait ce qu'on pouvait désirer de plus honorable; sa vue était comptée comme l'un de^plus grands bonheurs qu'on pouvait avoir : avoir la permission de garder aux pieds ses sandales, quand on se présentait devant le Pharaon, était la récompense extraordinaire detrèsgrands services, comme nous l'apprend l'inscription d'Ouni qui vivait à la VI* dynastie. Le plus souvent le Pharaon était juste, autant que la justice rentre dans l'humaine nature, et l'on disait, sinon si le roi le savait, comme dans l'ancienne France, mais si le Pharaon le savait, dans la persuasion où sont les gens qui vivent séparés d'un haut personnage par toutes les distances qu'établissent les conventions sociales, que plus ce personnage est élevé au-dessus de la condition ordinaire, plus il est éloigné des infirmités de l'humaine nature et des hommes que la naissance attache à la terre, tandis qu'il plane déjà dans les cieux. Tant qu'il vivait, il était adulé ou craint; après sa mort, quand on n'avait plus rien à craindre de lui, le peuple se vengeait de '^on oppression en créant autour de sa personne des légendes qui le punissaient de ses crimes par quelques-uns des châtiments que ce peuple regardait comme divins. Ainsi le roi Khoufou, le Chéops des Grecs, au rapport de Diodore de Sicile, ne fut point enseveli dans la grande pyramide qu'il avait construite en opprimant ses sujets ; le roi Achthoès, au dire deManéthon, mourut dévoré par un crocodile en punition de son impiété. Au contraire, si le peuple n'avait pas eu à se plaindre des exactions du Pharaon, les légendes représentaient le roi comme un pieux personnage, sincèrement adonné au culte de la divinité, ainsi qu'il arriva pour celui

que l'histoire connaît sous le nom de pieux Mycérinus et pour lequel fut construite la -plus petite des trois grandes pyramides.

Sous le Pharaon, la terre entière y comme disent les textes, c'est-à-dire toute l'Egypte, tremblait donc et révérait le dieu qui voulait bien condescendre à la gouverner: c'est dire que l'obéissance la plus stricte était réclamée des sujets du puissant monarque. D'ailleurs Tintérôt particulier si puissant alors comme aujourd'hui, dans Torientation des actes individuels, exigeait qu'il en fût ainsi dans une société à peine fondée et assise. Du haut en bas de l'échelle sociale, tous les sujets, les petits ainsi que les grands, dépendaient du Pharaon : c'est lui qui non seulement faisait avancer les hommes capables dans le cours des dignités, mais encore les nourrissait presque tous directement ou indirectement. A cette lointaine époque, la terre entière de la vallée du Nil appartenait au Pharaon comme au maître du sol : ne pouvant tout gouverner directement, il cédait les provinces de ses Etats à certains grands personnages qui, à leur tour, établissaient leur autorité comme le maître tiniversel avait établi la sienne. Le Pharaon était un suzerain ayant sous lui un certain nombre de vassaux, plus ou moins indépendants en fait, lui devant certains services, en échange de l'investiture qu'ils en avaient reçue, comme le tribut, les services militaires pour ses grandes expéditions. Le plus souvent les grands fiefs ainsi créés étaient héréditaires, tout comme sous notre féodalité pendant le moyen âge. S'il y avait défaut quelconque dans la prestation du service à l'époque et dans la manière demandées, le Pharaon s'en prenait au vassal qui, à son tour, punissait les plus grands de ses subordonnés, et la punition descendait ainsi jusqu'aux plus humbles sujets, non sans s'élargir et s'amplifier au cours de la descente. Le vassal entretenait toute une administration qu'il payait lui-même en nature, comme il était payé, ou plutôt comme il se payait de son chef sur les biens perçus dans son fief. Comme il ne

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pouvait prétendre à gouverner de près toute Tétendue de sa principauté, il déléguait son autorité à quelque personnage qui devait rendre compte de ce qui se passait dans la partie du territoire qui lui avait été confiée. Ainsi plus la délégation de l'autorité centrale s'étendait, moins elle avait de subordonnés, jusqu a ce qu'elle arrivât au simple village où un petit magistrat, le scheikh-el-beled de nos jours, était chargé de veiller au bon ordre, et le bon ordre consistait à faire obéir les gens du village à Tordre venu d'en haut en descendant par tous les degrés de la hiérarchie sociale. Cest ainsi que s'amassait le tribut que le village payait à son magistrat, que celui-ci faisait parvenir au chef du canton, que le chef de canton passait au. chef de district, le chef de district au chef du nome, le chef du nome enfin au chef de la principauté, si la principauté comprenait plus d'un nome, et le grand vassal en était redevable au Pharaon en personne ou au ministre qui avait reçu la délégation pharaonique. La pratique ne répondait donc pas très bien à la théorie. Lorsque disparut cette féodalité indépendante pour faire place au pouvoir absolu de fait comme en théorie, cette administration stéréotypée de l'Egypte resta la même dans ses lignes fondamentales, très compliquée dans sa simplicité apparente, très paperassière : elle a survécu à toutes les révolutions politiques, à l'administration ptolémaïque, romaine, byzantine, arabe, turque, et aujourd'hui encore elle est toujours la même dans ses lignes essentielles, non seulement en Egypte, mais dans tous les pays civilisés, sous des titres différents, avec des attributions semblables ou presque semblables.

Cette longue hiérarchie supposait nécessairement un nom- ^>re considérable de positions sociales dépendant plus ou moinsdirectement du Pharaon, mais relevant toutes de lui ^^ dernière analyse. Heureux celui qui pouvait être assez fevorisé pour entrer dans cette administration, il savait fîientôt s'y faire un chemin. Pour y entrer, il fallait être '"^cribe, c est-à dire savoir lire, écrire, compter, connaître

les principales formules nécessaires dans telle ou telle circonstance. Tout d'abord ces formules furent simples : il ne fallait pas être grand clerc pour écrire une lettre ordonnant de veiller à telle ou telle opération agricole, de faire rendre un animal volé, de poursuivre et de punir le voleur, ou autre chose semblable, de tenir un compte exact de la récolte, de noter soigneusement ce qui était entré dans les greniers du Pharaon. A mesure que la société progressa, l'emploi du scribe devint plus difficile à remplir et demanda une plus grande somme de connaissances ; mais toujours le bel art d'écrire demeura à la base de l'instruction donnée aux enfants qui se destinaient à cette éminente carrière libérale.

Aussi la société égyptienne, dans sa partie la plus élevée, reposait sur l'éducation donnée aux enfants. Les autres métiers, tout importants qu'ils fussent dans la marche générale d'une société, étaient considérés comme ne menant à rien, le scribe au contraire pouvait arriver à tous les emplois ; le scribe prime tout, comme diront plus tard les papyrus. Dans certaines inscriptions de la V® dynastie, nous voyons qu'en effet on pouvait arriver à tout, quand on avait reçu l'éducation nécessaire et qu'on savait se bien conduire. Ainsi le scribe Amten passe par tous les degrés de la hiérarchie administrative pour arriver finalement à la fonction la plus hautede sa vie et obtenir de la faveur royale ce tombeau que chacun considérait comme le plus grand honneur qu'il fût possible d'avoir sur cette terre. Ainsi de beaucoup d'autres. Sans doute, plus on appartient à une famille élevée, plus il était facile d'avancer avec rapidité ; l'élan reçu étant beaucoup plus grand quand on part de plus haut, l'avancement par là même était plus rapide : il en est toujours ainsi : mais on pouvait dans la société égyptienne de l'époque la plus reculée faire son chemin grâce à son seul mérite, tout comme on le peut de nos jours, avec beaucoup de difficulté, cela va sans dire. Aussi, vers la fin de la splendeur égyp-

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tienne, le scribe qui écrira le papyrus moral de Boulaq, que

nous aurons Toccasion de conaaltre en détail, pourra-t-il

écrire : « Il n'est point de fils pour le maître du sceau, point

d'héritier pour le chef de la double maison blanche ; » il

fallait avoir donné des preuves de mérite personnel pour

arriver à ces hautes dignités comme à quelque emploi

modeste * .

Ce qui précède montre clairement, je crois, que Thérédité des charges n'existait pas en Egypte d'une manière régulière, ce qui n'empêchait point quelquefois de voir le fils en la place de son père et qu'être le fils du chef de la double maison blanche^ ne nuisait pointa l'avancement. En second

1. L'ambition de faire de sonûls un scribe est restée à toutes les époques la même eo Egypte. A la fin de la domination grecque, à la veille de la conquête arabe, le jeune Isaac est envoyé par ses parents à la chancellerie de réparque d'Alexandrie, afin qu'il y fit son apprentissage comme fto^acre sous la direction de Tun de ses parents, nommé Méné- ÇOD. Il y apprit en effet les diverses formules des lettres, et, un jour qneréparque Georges vint quérir son notaire pour écrire une lettre pressée, le jeune Isaac qu'il trouva seul dans la chancellerie s'offrit à lui iaire cette lettre et il l'écrivit en effet dans une si belle ordonnance que Georges en fut tout stupéfait. Ce scribe précoce dut aussi à son habileté te l'art d'écrire de devenir plus tard patriarche d'Alexandrie. Cf. E. Amélineau, Vie du patriarche Isaac. p. 5 et 6. — De nos jours encore» les jeunes gens que Ton destine à la carrière administrative apprennent les formules de l'administration dans laquelle ils désirent entrer, et dans les lettres qu'ils adressent pour demander un emploi, ils prennent grand soin d'énumérer leurs capacités dans tel ou tel ordre d'emplois, toujours avec la même formule : Je sais faire une lettre pour le chemin de fer, pour les postes, pour la dairah-êanich pour les Domaines, etc. Je cite ces exemples afin de bien montrer que l'Egypte moderne est la meilleure école pour apprendre à bien connaître l'Egypte ancienne, car on vit toujours en Egypte sur le fonds amassé par le vieil Empire pliaraoniqae. Cependant bien peu d'Égyptologues s'accusent d'étudier les mœurs modernes de l'Egypte, malgré tout le profit qu'ils en pourraient îetirer..

2- La double maison blanche était l'entrepôt où l'on emmagasinait les diverses denrées produites par l'impôt^ qu'on échangeait ensuite avec

lieu, ce qui précède montre que, contrairement à Topinion d'Hérodote, les castes n'existaient pas en Egypte. Qu'il y eût certaines classes distinctes de citoyens dans la vallée du Nil, c'est ce que nul ne peut nier; qu'il y eût beaucoup de difficultés, alors comme aujourd'hui, à sortir de la classe dans laquelle on était né et où l'on était maintenu par la force de l'habitude, c'est ce qui est plus que vraisemblable ; mais qu'on ne pût absolument pas s'élever au-dessus de la condition dans laquelle avait placé la naissance, c'est ce qu'il est impossible de croire d'après le témoignage des monuments. Si, par exemple, les guerriers eussent formé une caste supérieure, comme l'assure Hérodote, nous ne verrions pas sur les monuments des guerriers, je veux dire de hauts officiers dans la hiérarchie militaire, être en même temps prêtres de tel ou tel degré pour tel ou tel dieu, comme nous le pouvons vérifier à chaque instant dans les tombeaux. Ce qu'il y a de vrai, sans doute, dans l'assertion de l'historien grec, c'est que diverses couches de population s'étaient primitivement superposées les unes aux autres, les premières ayant été soumises par les suivantes, ainsi que j'ai eu l'occasion de le dire plus haut, les conquérants tinrent de propos délibéré les vaincus dans la sujétion et que c'est sans doute à une tribu soumise ainsi qu'appartenaient lesjellahs qui forment encore le fonds de la population égyptienne. Je trouve une preuve de ce fait qu'avait déjà signalé le regretté et très illustre Mariette, à savoir que, dans certains tombeaux de Saqqarah, on trouve un type spécial d'individus ayant toujours, sinon les mêmes traits, du moins un certain air de famille qui ne

les pays étrangers, que le Pharaon donnait en paiement aux ouvriers qu'il occupait ou dont il faisait cadeau à ses fidèles serviteurs. Ce nom de maison blanche vient de ce fait qu'on peut encore voir existant dans la Haute-Egypte, à savoir que les magasins de l'administration pharaonique étaient blanchis à la chaux> pendant que les maisons des simples particuliers étaient couleur de brique crue, ou de brique séchée au soleil, ou de terre limoneuse.

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peut tromper, et que ces individus faisaient partie de la domesticité des maisons seigneuriales. Je vois donc dans ce fait la preuve de l'existence du droit sur les vaincus qui a fait dire plus tard : Vœ victis !

Les sujets de Pharaon n'étaient pas seulement tenus, du haut en bas de l'échelle sociale, aux devoirs que je viens de signaler; il fallait aussi que les humbles travaillassent de toutes leurs forces au bien général de la société. Si la société égyptienne a joui d'une longévité qui laisse de bien loin derrière elle l'existence de toutes les autres nations de l'ancien monde, c'est grâce à la force de sa constitution, grâce à l'obéissance que l'on devait avoir pour les ordres reçus, grâce surtout à l'impassibilité de celui que nous nommons aujourd'hui \^ fellah, c'est-à-dire du laboureur ou de l'ouvrier agricole. hQ fellah égyptien aimait sans doute à se reposer, tout comme il l'aime encore aujourd'hui, surtout lorsqu'il est employé pour le service d'autrui sans avoir d'autre profit à espérer que son entretien ou celui de sa famille; mais, quand il travaille dans son propre intérêt, c'est un travailleur infatigable, dur à la peine, sachant s'imposer les plus grandes privations et se soumettre aux labeurs les plus fatigante. Or, souvent il lui fallait, non seulement fournir sa personne, donner son temps et sa peine pour arriver à complaire aux chefs qui exécutaient l'ordre du souverain, mais encore fournir ses propres animaux. Son caractère naturellement gai lui faisait prendre sa sujétion en •wnne part, et, s'il entendait le son des instruments de musique, il écoutait béatement, se réjouissait de toute son âme et se croyait ravi dans la bonne Amenti, les Champs- Elysées des Egyptiens, sous les frais bocages d'Osiris ou de tout autre dieu funéraire. C'est encore ce qu'il fait aujourd'hui, ayant seulement changé le nom de bonne Amenti en celui de Paradis de Mohammed, La corvée, pour l'appeler par son nom, a en effet toujours été pratiquée en Egypte, «lie l'est encore, quoique le gouvernement anglais ait tenté

de Tabolir: elle est tellement passée dans le sang des Egyj tiens qu'il faudra de longs eflEorts pour obliger le fellah à ; racheter de ce reste de servage moyennant une certah somme d'argent. C'est par la corvée que furent bâties 1» pyramides, et certes, si Ton jugeait de Tutilité de ces moni ments par la grandeur du prix coûté, cette valeur sera immense; mais si l'on compare au contraire ce qu'il a fallu ( travaux, de peines et de souffrances avec le bien particule qui en est résulté, on trouvera sans doute que l'utilité d Pyramides n'est pas en rapport avec la somme de trava demandé par leur construction. Mais si le fellah que Te employait ainsi avait mauvais caractère, s'il pensait un p< plus qu'il ne fallait à la détresse qu'il avait laissée derriè lui, à sa femme et à ses chers petits, si le travail s'en resseï tait, vite, le surveillant armé de son bâton, insigne de s( commandement, lui faisait connaître combien il est amer ( ne pas s'appartenir et que comme dit Molière : Servi d'autrui n'est pas un héritage. Le bâton était le grand ave tisseur en Egypte, comme il était le grand éducateur, air que nous le verrons plus loin. Et notez bien que ce n'étaie pas des coups pour rire que l'on distribuait au patient; mj on choisissait de préférence les parties les plus sensibles • son corps pour lui appliquer la bastonnade, comme la plan des pieds, si c'était un homme ; les femmes avaient le p^i^ lège d'être frappées sur les épaules. Les scènes représente dans les tombeaux ne nous laissent aucun doute sur la fr quence et la violence du châtiment \

1. Aujourd'hui on a aboli depuis quelques années la bastonnade oo courbache; mais cette abolition n'est qu'un trompe-l'œil et ceux mên qui ont été les instigateurs de cette réforme ont été les premiers à violer. Je bonnais un voyageur qui^ en 1885, ayant voulu se procu une courbache au marché d'Asouan pour la rapporter en Europe com souvenir de son voyage, parcourut tout le bazar sans en trouver i seule : la raison que les marchands donnaient de la pénurie où ils trouvaient à cet égard était que les Anglais les avaient toutes acheté

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Dans une société ainsi constituée, malgré la plus grande surveillance et la plus stricte équité de la part des principaux oflBciers du roi, il y avait place pour un grand nombre d^injustices ; car, àmesure que l'autorité se déléguait, les bas oflBciers se croyant à l'abri de toute plainte et de toute réclamation, parce qu'ils avaient moyen d'étouffer les unes et d'intimider les autres, pouvaient donner libre carrière à leurs instincts cupides. C'est ce qui arrivait malheureusement trop souvent, et plus un homme était bas dans l'échelle sociale, plus il prenait un malin plaisir à faire sentir son pouvoir à plus petit que lui. Le fellah était toujours là pour servir de jouet, de butin à la moquerie et à la rapacité des serviteurs attachés aux grandes familles. Nous en avons une preuve dans l'histoire de ce fellah qui, étant allé avec son âne de la ville d'Ehnls à la vallée des Natrons chercher les substances dont il avait besoin, vit son humble monture saisie avec la charge du pauvre animal , par un chasseur au service du grand intendant Merouitensi, lequel lui barra le chemin et l'obligea de passer par son verger où nécessairement l'âne prend au passage quelques fruits suspendus à l'arbre, tout comme son frère « dans un pré de moines passant, tondit de ce pré la largeur de sa langue n. Le fellah, battu par le chasseur, en appelle au grand intendant qui fait faire une enquête par les jeunes scribes de sa maison, et ces jeunes gens, s'étant laissé gagner par les présents du chasseur, font un rapport qui met également le tort des deux côtés. L'intendant porte la cause devant le roi, sur la réclamation du fellah ; le roi fait saisir la femme et les enfants du malheureux en ordonnant de les nourrir, instruit toute Maire et sans doute rendait justice à chacun selon ses œuvres, car nous n'avons plus la fin du conte, à moins que, pour pousser la satire jusqu'au bout, l'auteur du récit

et, comme l'Egypte était alors en guerre avec le Soudan, il n'y avait plus moyen de renouveler la provision.

n'ait fait du fellah la victime des calomnies ourdies par de plus puissants. Cet exemple donnera la preuve que des injustices se commettaient journellement en Egypte, qu'on avait beau donner les meilleurs ordres p)ssibles, ces ordres ne valaient qu'autant qu'on les exécutait fidèlement; il suffisait d'un intermédiaire méchant pour rendre mauvaise la meilleure intention du monde.

Il en était donc en Egypte à cette époque lointaine comme chez tous les peuples de la terre : tout dépendait de l'exécution exacte des ordres recjus et les hommes n'y étaient pas plus parfaits qu'ailleurs^ surtout à cette haute antiquité. Aussi la masse de la population était-elle misérable, querelleuse, chicaneuse à propos d'un rien, entêtée dans ses voies et ses idées. Ce peuple primitif aura besoin d'une longa© éducation avant de changer, et peut-être disparaîtra-t^i^ avant que le changement se soit opéré, quoique la partie di^ rigeante de la société ait fait de remarquables progrès ver^ l'adoucissement graduel des mœurs et un état social beaiE--' coup plus parfait.

S'ilenétaitainsi,on voit que les devoirs des sujets entre eu^c: -i ce qu'on nomme aujourd'hui assez barbarement Valtruism et ce que la religion chrétienne nommait devoirs envers 1 prochain, était assez limité. Ces devoirs se bornaient presqu à ceux que suppose la société, c'est-à-dire à la protection d la vie particulière, à la punition du vol, de quelque manière qu'il se fît. On était loin d'être arrivé à la célèbre maxime ^ Ne pas faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas être fait à soi — même. Cependant il faut noter que la cause de l'un des plu^ fréquents manquements aux devoirs envers autrui était en — levée par suite d'une particularité de la société égyptienne r il n'y avait que peu ou point de propriété en Egypte, la terr étant avant tout propriété du roi, ainsi que je l'ai déjà fai observer. Il en était de la propriété comme des charges ad^ — ministratives, les unes avant été créées en raison de l'autre ^ elle s'étageait, partant de haut et atteignant jusqu'à Textré

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mité opposée de l'échelle sociale. Toutefois si le fellah n'avait pas la propriété pure et simple des terres qu'il cultivait, si l'artisan n'était pas maître absolu des terrains qu'il habitait et des matières premières sur lesquelles il travaillait, ils avaient toutefois l'un et l'autre un droit de surveillance sur les outils dont ils se servaient, sur les animaux qu'ils pouvaient avoir et, si ces outils et ces animaux étaient ravis par quelque cause étrangère, ils en étaient responsables. D'ailleurs, de très bonne heure, une sorte de demi-propriété, sinon de propriété complète, s'établissait en Egypte pour les habitants et les échanges leur permettaient de se procurer ce qu'ils désiraient, car on trouve des exemples de marchés dès les plus lointaines époques, ou de maisons appartenant à tel ou tel personnage qui en disposait comme bon lui semblait. Nous verrons plus tard que peu à peu la propriété se fonda et nous en pourrons observer les progrès, quoique nous ne devions jamais la trouver entendue comme nous l'entendons aujourd'hui en Europe. On pouvait donc dèsleplus Ancien-Empire commettre un vol réel d'individu à individu non seulement pour ce qui regarde les subsistances gagnées par le labeur journalier, mais encore pour ce qui se rapprochait de très près de ce que nous nommons aujourd'hui la propriété mobilière et même immobilière.

Le document que j'ai cité plus haut nous montre qu'on pouvait aussi faire tort à autrui par les paroles mensongères et calomniatrices. Les jeunes employés du grand intendant Merouitensi, qui essaient d'embrouiller à plaisir le cas si simple du fellah à qui Ton a donné des coups et enlevé son âne, sont un exemple fort ancien des restrictions mentales, des faux rapports qui présentent les faits sous une apparence trompeuse de vérité, rapports si fréquents de nos jours. Ils lious fournissent aussi un exemple de la puissance de ce qu'on nomme aujourd'hui en Egypte le bagschisch, c'est-àdire de la corruption administrative. Évidemment, ils ont intérêt à dire : « Ce n'est qu'une querelle de paysan à

paysan, comme il en est tant d'autres, » et à nier ainsi l'importance du mauvais traitement et du vol subis par le fellah.

Ce même fait nous montre déjà comment la justice était exercée par les grands officiers du Pharaon et par le Pharaon lui-même. Après la plainte, on commençait par faire une enquête, puis venait le rapport sans doute écrit, enfin la sentence, et, si la sentence ne semblait pas ressortir assez clairement de Texposé des faits tels que l'enquête les avait présentés, le grand officier du roi en parUit au Pharaon lui-même qui évoquait alors l'affaire à son tribunal, je veux dire prenait personnellement connaissance de la cause et prononçait en dernier ressort, sans possibilité d'appel. Les pauvres paysans avaient ainsi dans l'appel au Pharaon une dernière chance de voir leur bon droit proclamé et rinjustice criante punie autant qu'elle pouvait l'être. Le crime n'était pas plus inconnu de ce temps qu'il ne l'est de nos jours : le chasseur, entendant le fellah élever la voix, lui conseille de se taire s'il ne veut aller dans la demeure du Maître du silence, c'est-à-dire menace de le tuer. Nul doute que ce qui se passait ainsi dans la proximité du Pharaon no se passât aussi dans les nomes avec les magistrats des nomes.

L'Egypte connaîtra plus tard des tribunaux organisés, des prisons, tout comme nous les connaissons aujourd'hui ; les prisons étaient même connues dès les plus anciennes époques pour renfermer les malheureux accusés, ou ceur qui réclamaient justice, comme le paysan dont il vient d'être question : la société devait, alors comme aujourd'hui, s© défendre contre les fauteurs de troubles et les violateurs de la sécurité publique. Mais n'y avait-il point dès cette époque de tribunal organisé, sinon pour l'examen des petits procès ou des petites plaintes, tout au moins pour l'instruction et la punition des grands crimes? On serait tenté d'affirmer l'existence de semblables tribunaux; toutefois l'intelligence de ces textes lointains n'est pas assez avancée pour que j©

puisse en parler avec toute la sûreté que demande une pareille affirmation. Il faut bien cependant qu'il y ait eu pour les individus une garantie légale quelconque contre les entreprises des assassins et des voleurs, une justice de quelque ordre que ce fût, laquelle rassurât les bons citoyens contre les mauvais et leur permît de réclamer le bon traitement que la société leur avait garanti dans le pacte initial. Ce traitement, qui leur sera plus tard assuré par les lois que feront les derniers Pharaons nationaux , leur était déjà garanti par ce que Cicéron appelle la loi naturelle qu'il croyait avoir été gravée dans le cœur des hommes et que tout enfant, selon lui, porte déposé en lui-même, mais qui n'était que le résultat des premières tentatives humaines vers la fondation progressive des lois en vue du bonheur social, fruit de l'expérience accumulée de génération en génération; cette garantie existait en effet, mais outre cette loi naturelle, il devait encore y avoir une loi écrite, ou tout au moins traditionnelle, visant l'affermissement de la société contre tous ceux qui avaient intérêt à la troubler.

A côté des devoirs du supérieur envers ses inférieurs, des sujets envers celui qui les régit et de ceux qui regardent les î^ujets entre eux. il faut placer les devoirs de la famille, en tant qu'ils résultent de cette première société naturelle fondée d'après les lois de la nature et qui se retrouvent chez les animaux tout le temps que les petits ont besoin de leurs parents pour assurer leur existence. La famille fut en effet le premier type de la société; comme celle-ci, elle avait ses devoirs du père et de la mère envers l'enfant, de l'enfant envers ses parents, des parents entre eux comme des enfants vis-à-vis les uns des autres. Le père et la mère, le père plus encore que la mère, doivent fournir à Tenfant né de leur amour '•^s soins nécessaires à lui assurer l'existence d'abord, l'éducation ensuite. Les Égyptiens, pas plus que les autres hommes, ne purent se soustraire à l'affection que l'être humain sent tout de suite pour les petits êtres venus à la vie sans l'avoir

demandé, mais qui, une fois venus au monde, tiennent à 1^ lumière. La première partie de ce devoir incombe naturellement à la mère pendant la gestation et la période d'allaitement : les mères égyptiennes, nous le verrons plus tard, ont été de bonnes mères en général ; elles ne craignaient pas les ennuis de la grossesse, les dégoûts de l'allaitement et des soins de propreté qu'il comporte, ni les multiples labeurs que nécessite l'éducation à la suite de la première enfance. Cela n'a rien d'étonnant; car il est si conforme à la nature d'aimer son enfant que bien peu de mères ne remplissaient pas leurs devoirs sur ce point. Mais il faut aussi s'entendre à ce sujet : les mères de la plus haute classe pouvaient sans courir aucun risque entourer le petit être des soins les plus attentifs, sans doute; mais ces mères n'étaient qu'une petite exception, et la femme du pauvre fellah, obligée de travailler autant qu'elle le pouvait pour préparer la nourriture de son maître, aller chercher l'eau nécessaire aux soins du ménage, prendre sa part aux travaux des champs et s'occuper de tous les autres offices qui lui incombaient, ne pouvait guère se réserver le temps de soigner son enfant. D'ailleurs, il fallait toujoui*s compter avec la superstition : aujourd'hui encore les femmes égyptiennes du peuple ne lavent guère le visage des enfants avant la troisième année, de peur qu'on ne puisse leur jeter un sort par le mauvais œil. Les pauvres petits dans cet état de très grande saleté ont la figure de la couleur de la terr^ d'Egypte : ils sont noirs avec des écailles qui leur tombent des joues et leurs yeux sont trop souvent entourés d'ucm essaim de mouches que leurs mères n'ont garde de chasser* parce que ces insectes, prétendent-elles, sucent le mauvais sang. Évidemment s'il en est ainsi encore aujourd'hui, devait être bien pis autrefois, surtout au commencement la civilisation. Malgré cette absence de soins, les mère^ égyptiennes, tout comme leurs sœurs d'Europe, paraissen '^ aimer beaucoup leurs enfants ; elles leur prodiguent les même^ témoignages d'affection avec autant de largesse que la mèr

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la plus attentive et la plus aimante de France. Le père, lui, absorbé par le travail du jour, est peu comraunicatif, attendant que l'enfant se soit avancé en âge pour le traiter comme un égaU ou peu s'en faut, car dès que l'enfant peut accompagner son père, il le fait; et dès qu'il a atteint de dix à treize ans, son père ne dédaigne pas de le consulter et d'écouter son avis.

Cependant il parle aussi avec autorité, et Tenfant obéit aveuglément. L'obéissance à la parole du chef de famille est en effet l'une des plus anciennes coutumes morales de l'humanité, et encore de nos jours en Egypte le fils a le plus profond respect pour le père. Le fils n'osera jamais badiner avec son père^ dès qu'il est sorti de l'enfance. Le père reste au-dessus de ses enfants, comme un être sublime auquel ils ne trouvent rien d'égal, tant le respect qu'ils lui portent est grand. Il en était de même, on peut l'affirmer sans crainte, au commencement de la civilisation égyptienne. Si je traitais ici de la constitution de la famille égyptienne, on le verrait clairement, mais comme les documents qui se rapportent à ce sujet se trouvent à une autre époque, je prie le lecteur de vouloir bien attendre que nous y soyons rendus. Cette obéissance résumait tous les devoirs des enfants envers leurs parents. L'obéissance, nous le verrons, est prêchée avec le plus grand soin par l'auteur du second traité de morale que l'on a rapporté à l'Ancien-Empire: il en fait un éloge dithyrambique. Cependant cette obéissance n'était pas toujours pratiquée avec autant de ponctualité et de promptitude que le désiraient les parents. Ils ne reculaient pas alors devant la correction physique, devant une éducation violente pour discipliner leurs fils et leurs filles à volonté. Nous aurons l'occasion plus tard de voir d'après les textes le rôle important que jouait le bâton dans l'éducation égyptienne; àcette époque reculée il en était de même : on peut le croire hardiment, quoique nous ne possédions jusqu'à présent aucun texte sur ce sujet.

Parmi les enfants, l'aîné, celui qui devait faire vivre l nom de lafamille\ avait, ce semble, des prérogatives parti culières sur ses frères et ses sœurs. C'est lui que Ton repré sente de préférence dans les tombeaux, même sous l'Ancien Empire ; dès que commence le Moyen-Empire, on lui donn< cette qualification que je viens de citer; si elle lui est donné à cette époque, c'est qu'il l'avait déjà auparavant, car latra dition est tout en Egypte. Comme tel, c'est lui qui étai chargé de rendre à ses parents certains services plus particu liers qui constituaient son droit d'aînesse, comme par exem pie, d'offrir le sacrifice funéraire, ainsi que je l'exposerai plu loin. S'il avait cette prérogative, la plus grande qu'il pu avoir, nul doute qu'il ne jouît de beaucoup d'autres. Et d« fait, dans le récit populaire connu .sous le nom de Romat des Deux Frères, Anoup possède par délégation des champs une femme, une maison, etc., parce qu'il est l'aîné; le cade au contraire, Bataou, n'a rien de tout cela et sert son frèr comme un véritable domestique de ferme; car c'est lui qu est chargé, non seulement des soins à donner au bétail, mai encore des gros travaux que nécessitait la subsistance d< trois personnes. Cette dépendance avait donc un lien fami liai, et le jeune homme le reconnaît lui-même au moment d la tentation, quand il la repousse en disant à sa belle-sœur « N'es-tu pas pour moi comme une mère? Ton mari n*est-i pas pour moi comme un père? Mais lui, qui est mon frèr aîné, n'est-ce pas lui qui me fait subsister? »

Les devoirs conjugaux n'étaient pas moins fixés, tout ai moins par la tradition, dès l'Ancien- F^mpire. Le mari avai le droit de compter sur la fidélité de sa femme, sur soi travail, sur les soins qu'elle donnait à sa maison et à se enfants. De son côté, la femme avait un droit pareil sur soi

1. Tout ce qui regarde ce fils aîné et la constitution intime de 1; famille sera exposée plus au long dans le chapitre consacré spécialemen à la famille sous le Nouvel-Empire.

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mari, qui ne devait point la tromper, était chargé de la nourrir et de subvenir à ses besoins de tout genre. Cette relation des devoirs nous est clairement indiquée dans le conte qui a pour titre le Roi Khoufou et les Magiciens^ 11 est racontédans ce conte que le roi Nobka,Pharaon de la III® dynastie, étant allé au temple de Petah, pendant qu'il faisait visite au prêtre Oubaouanir, la femme de celui-ci vit un vassal « de ceux qui se tenaient derrière le roi » ; dès l'heure qu'elle Taperçut. elle ne sut plus Tendroit du monde où elle était et son cœur le désira de désir amoureux. Elle lui envoya la servante qui était auprès d'elle pour lui dire : «Viens, que nous reposions ensemble une heure durant; mets tes vêtements de fête. » Il alla donc avec la servante à l'endroit où elle était et ils passèrent ensemble un heureux jour. Or. le premier lecteur, Oubaouanir, avait une villa. Le vassal dit à la femme d'Oubaouanir : « Ton mari a une villa sur le bord du lac ; s'il te plaît, nous y irons et nous nous y donnerons du bon temps. — Lors, la femme d'Oubaouanir envoya dire au majordome qui avait charge de la villa: «Fais préparer la villa qui est au bord du lac.» — Elle y alla elle-même et y demeura buvant, mangeant, se baignant et se réjouissant avec le vassal, dès que la villa eût été préparée. — Mais, par malheur, les domestiques ne purent retenir leurs commentaires et le majordome dévoila le secret des amours de la dame à son mari. Celui-ci devint furieux «comme une panthère du Midi », il se souvint qu'il était un grand magicien, il se fit apporter son livre d'incantations par son page et demanda le secours du majordome qui n'eut garde de le lui refuser. Il fit alors un crocodile de cire, l'anima par ses formules et commanda au majordome de le jeter dans le lac, quand le vassal irait s'y baigner. La dame voulant se rendre une seconde fois à la villa pour y jouir des plaisirs

1. La traduction des passages cités de ce conte est empruntée à M. Maspero: Contes populaires de V Egypte ancienne, p. 58-59.

dont elle conservait précieusement le souvenir, le vassa l'accompagna. Quand vint le soir, à Theure où il descendi dans le lac pour s'y baigner, le crocodile de cire, que 1( majordome avait jeté dans l'eau, l'emporta au fond di lac. Puis le magicien, averti par son majordome, alla chercher le roi et l'emmena dans sa villa, sept jours après que h vassal avait été emporté au fond du lac par le crocodile. Il fi venir le monstre avec son prisonnier, apprit au roi ce qu s'était passé, et le roi abandonna le vassal à l'amphibie quant à la femme, elle fut bntlée vive au nord du palais e l'on jeta ses cendres à l'eau.

Ce conte populaire nous doime, sous un récit dramatique fort goûté des anciens Égyptiens, une description très exacte des mœurs et de la législation traditionnelle de l'Egypte sous les premières dynasties. Sans doute, l'adultère que loi racontait n'était pas une minime infraction à la loi, mais 1< terrible châtiment inflige à la femme nous est une preuve so lide que l'adultère ne devait point être fort fréquent. Le réci que je viens de faire me dispense de suggérer des réflexiom que le lecteur fera de lui-même sans grande difficulté : on y voit, en effet, sans qu'il soit nécessaire d'y insister, quelle situation la femme occupait dans la société égyptienne. Eli était absolument l'égale de son mari dans l'autorité dômes tique: il lui suffisait d'ordonner à une servante d'aller quéri son amant et au majordome de préparer le lieu de son crimt pour qu'ils obéissent sur-le-champ l'un et l'autre. Le crimune fois commis, le mari devait faire constater l'action cou pable, commise envers son honneur, pour que la loi fût exé cutée, et la loi condamnait à une peine terrible. On ob servcra que le Pharaon ici seul condamne à mort; nou retrouverons le même fait sous le Nouvel-Empire.

Dans le conte de Khoufoti et des Magiciens le mari a l beau rôle; il y avait sans doute la contre-partie où l'homm trompait sa femme et où il était puni d'une manière auss sévère: j'en ai pour garant les préceptes que j'aurai l'occa

sioD de citer au cours de cet ouvrage, où le père, enseignant son fils, lui dit qu'avoir commerce avec une femme mariée <»st un crime digne de mort: mais, ajoute-t-il, les hommes commettent toute sorte de crimes pour ce seul plaisir. Et de fait, malgré la rigueur de ces lois primitives, TÉgypte n'a jamais été un pays bien moral au sens où nous lentendons : la chaleur du climat et la rudesse des mœurs s*y sont toujours opposées. Le tout était de ne point se faire prendre. Je ne parle pas des crimes contre nature, comme la sodomie et la bestialité: ce sont là les péchés mignons de l'Orient en général, ils ont passé à travers toutes les religions et toutes les morales.

Quoi qu'il en soit, il est évident que la condition de la femme en Egypte était déjà beaucoup supérieure à celle qui était son partage dans les autres sociétés, à savoir de se prêter aux caprices et aux plaisirs de son maître^ moyennant quoi, il lui laissait une certaine liberté presque purement animale. En Egypte, au contraire, la femme apparaît de tout temps maîtresse d'elle-même, si bien Tégale de Thomme qu'elle avait les mêmes droits au trône que ses frères, et qu'en fait, si elle était Tainée ou si elle survivait à ses frères, elle occupait le siège royal. L'histoire d'Egypte nous montre ainsi, dès la VI« dynastie, la reine Nitocris assise sur le trône des Pharaons et gouvernant l'Egypte avec autant de bonheur, de facilité et de gloire que si elle eût obtenu en partage de la nature le sexe masculin. La légende d'Osiris, créée bien ûvant laurore de la monarchie égyptienne, présentait à 'admiration des croyants une femme, Isis, s'appartenant à ^"e-méme. libre d'aller partout où bon lui semblait à la ''^cherche de son mari, élevant son fils dans l'intention de ^'^cger le père qui lui avait été ravi, et, bien que la légende ^^t été créée tout d abord à l'imitation de ce qui avait lieu ^^ns les sociétés primitives, je ne doute pas que dans la '^^^ite les femmes égyptiennes ne se soient autorisées d'un ^Xemple parti de si haut.

Je ne peux quitter cette question des droits de la femme et de sa position en Egypte, sans traiter du mariage entre frère et sœur qui se perpétua jusque sous les Ptolémées. La légende d'Osiris racontait qu'Osiris et Isis avaient contracté mariage ensemble pendant qu'ils étaient encore enfermés dans le sein de leur mère, au témoignage de l'auteur qui a écrit le traité De Iside et Osiride. Évidemment cette légende se rattache à une époque à laquelle Osiris, sa sœur et femme Isis avaient existence dans le monde des vivants et à laquelle Osiris n'était pas réduit à n'être que le dieu des morts. Osiris et Isis étaient les enfants de Seb et de Nout, du diqu Terre et de la déesse Ciel : par conséquent ils appartenaient à la première génération divine et avaient été obligés de s'épouser l'un l'autre par manque de dieux et de déesses. Puis Osiris avait été identifié à un dieu solaire et, pour cette raison, le Pharaon égyptien qui résumait en sa personne la famille solaire sur la terre ne pouvait être en rien empêché d'épouser sa propre sœur. Il y a de fait plusieurs exemples, et des exemples illustres, de mariages entre frères et sœ.urs, sans compter ceux que les Ptolémées offrirent à l'Europe étonnée: la reine nommée Hatschopset épousa son frère Thotmès III et fut l'une des plus grandes reines qu'ait connues l'Egypte. La politique ne manqua pas de tirer parti de la possibilité laissée aux Pharaons de contracter mariage entre frère et sc^ur. Mais cette possibilité du mariage entre frère et sœur restai confinée à la famille pharaonique, parce que le Pharaon était le descendant authentique du soleil, qu'il était dieu sur terre dés sa vie terrestre et qu'il pouvait par conséquent n'être pas soumis aux lois qui régissaient leurs sujets; car, je le crois fermement, le mariage entre frère et sœur n'était licite qu'entre les membres de la famille rovale. Dans le conte de Salni, le récit nous met en présence d'une fille de Pharaon qui épouse son. frère du consentement de son père et de sa mère, quoiqu'ils n^^ fussent pas les deux seuls enfants du couple pharaonique —

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Quant aux simples particuliers, la loi exigeait que le mariage eût lieu entre gens de diverses familles. Nous possédons en effet un nombre presque incalculable de généalogies qui nous donnent 1 état civil d'une foule d'Égyptiens: pas ime seule, à ma connaissance, ne nous donne une preuve quelconque que le frère ait pu épouser la sœur. La société, quand nous prenons TEmpire égyptien, était trop avancée pour qu'on en fût resté aux premières nécessités. Si l'on trouve presque toujours sur les monuments le titre de sœur donné par le mari à sa femme, il n'y faut voir qu'une douce appellation qui nous montre l'union intime existant dans les ménages égyptiens: c'est une figure de langage employée fort souvent et qui peut-être avait pour cause la nécessité dans laquelle s'étaient trouvés les premiers couples humains ; mais à Tépoque historique, ce n'est plus qu'une figure.

Les rapports entre époux, nous en avons là une preuve touchante, respiraient l'amour le plus tendre; mais ce n'est pas la seule que nous en ayons. Dès l'Ancien-Empire, quand une femme est représentée, avec son mari, dans le tombeau que rhomme a mérité par les services rendus au Pharaon, presque toujours elle tient son mari embrassé, et plus tard, sous le Nouvel-Empire, ce sera la seule pose classique. De même quand un fils ou une fille sont nommés près de leurs parents, c'est toujours avec une inscription qui signifie son fils, son amour un tel. Je ne veux cependant pas prétendre par là que tous les ménages égyptiens fussent des modèles d'union et que la note qui nous est fournie par les inscriptions des tombeaux ne soit pas quelquefois forcée, car je saisie mot : Menteur comme une épitaphe: mais, outre que dansées temps reculés l'homme n'était pas si porté que de nos jours à faire parade de ses regret^s et de ses plus intimes sentiments, tout en acceptant qu'il peut y avoir eu parfois I exagération dans l'expression, le seul fait de cette exagération possible m'est une preuve que, dans la pensée générale peuple égyptien, les beaux sentiments dont on pouvait

I du

faire parade dans les inscriptions de son tombeau, étaient regardés comme des affections honorables pour l'individu, et c'est tout ce qu'il me faut: car la morale se compose de pensées générales plus ou moins élevées, servant de norme à atteindre dans la vie, et non pas de faits particuliers qui peuvent être bas, sans que la pensée directrice d'une société cesse d'être élevée. Que dans la pratique les Egyptiens se soient montrés peu complaisants, peu affectueux, durs, tyranniques et même cruels, cela est possible : je n'ai rien à y voir, quoique je sois persuadé du contraire : il sepeutqu*ils aient même possédé à un degré éminent toutes les mauvaises qualités; mais il est vrai qu'ils se sont vantés très souvent d'avoir eu une tendre affection pour leurs femmes, qu'ils leur donnaient les plus doux noms et, quand je vois cette prétention affichée dans toutes les parties d'une société sur lesquelles il m'est donné de faire tomber mes observations, je puis sans aucun doute conclure que les sentiments dont on parle en si bons termes n'étaient pas seulement des paroles en l'air que le vent emportait, mais que ces paroles correspondaient à quelque chose de réel. Les sentiments dont on parle, vrais ou faux, restent comme un idéal à atteindre. Maintenant la société égyptienne s'attribuait-elle des sentiments quelle ne possédait pas? Je ne crois pas, je ne croirai probablement jamais que toute une société puisse être composée uniquement de menteurs et d'hypocrites, ou, comme on dit de nos jours, de gens habiles. Les gens habiles, même aujourd'hui, supposent au-dessous d'eux une foule de gens qui ne sont pas habiles, qui sont simplement honnêtes; car l'habileté, telle qu'on la comprend de nos jours et tell© qu'elle s'est toujours comprise, n'est qu'un euphémisme dont on décore ce que nos ancêtres auraient appelé d'un tout autr^ nom; elle frise parfois la malhonnêteté et presque toujours l'indélicatesse; or, tous ces vices supposent des vertus con-^ traires qui sont généralement pratiquées. L'habileté est uri> produit tardif de la société.

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A côté de ces rapports amicaux et tendres entre mari et femme, y avait-il place dans la famille égyptienne de T Ancien-Empire pour la pluralité des épouses, autrement dit les Élgyptiens pratiquaient-ils la polygamie successive ou simultanée? La polygamie successive était parfaitement connue en Egypte; dans ce pays, pas plus qu'ailleurs, if n'était défendu à Thomme ou à la femme que la mort avait rendus veufs de prendre une autre épouse ou un autre mari. Il ne saurait donc être question de la polygamie successive dans la question que je veux examiner, mais seulement de la polygamie simultanée, l^ polygamie simultanée telle que nous la voyons à travers nos idées chrétiennes, nous apparaît * comme la négation de l'unité de la famille, ou tout au moins comme une source perpétuelle de discordes au sein du ménage. Nous ne pouvons penser à la pluralité des femmes sans voir aussitôt apparaître un long cortège d'ennuis domestiques inévitables avec elle; nous qui étudions avec une certaine anxiété le caractère de la femme que nous avons appelée à partager notre vie, tremblant de la peur de nous être trompés, de l'avoir crue douce et de la trouver acariâtre, nous voyons avec effroi le souci que causerait à notre quiétude la pluralité des femmes et nous nous estimons très heureux que la loi de nos sociétés nous protège contre ces calamités dont la seule pensée nous fait frissonner. Mais il faut bien le dire, il n'en est pas de même en Orient où la polygamie est au contraire entrée dans les mœurs depuis des siècles, où elle a probablement toujours existé et où par conséquent on doit en connaître et en apprécier les douceurs et les inconvénients. I^s diverses femmes qui composent le kai'em oriental ne sont pas nécessairement des furies, comme nous sommes portés à le croire; elles ne se disputent pas continuellement entre elles ou ne se liguent pas contre leur ennemi commun, le mari : le cas est même assez rare, car le ^^^ peut divorcer d'avec la femme rien qu'en disant un ^ul mot qu'il répétera ensuite devant le qâdy. Elles s'en-

tendent au contraire le plus souvent en perfection pour c-ontribuer au bien de leur commun maître, elles s'occupent deî enfants les unes des autres avec beaucoup de soins et de tendresse; naturellement elles préfèrent celui auquel elles ont donné la vie par le fait du maître, c'est la loi de nature et personne ne pourrait leur en faire un crime. J'ai entendu de mes propres oreilles un mot sorti de la bouche d'un enfant qui en dit long sur la manière dont les enfants d'un même père, mais de plusieurs mères, sont traités: « J'ai deux petits frères, disait-il, un seul papa et trois mamans! » Ses deux frères étaient réellement des frères consanguins; donc, si ses deux autres mamans lui étaient assez dévouées pour qu'il n'apparût à l'enfant aucune différence entre sa véritable mère et les deux autres mamans par affection, il fallait bien que la paix de ce ménage en partie triple n'eût pas été rompue par la rivalité des diverses femmes. D'ailleurs il ne faut pas oublier que la femme orientale est élevée très sommairement et que rien ne vient faire naître en elle des idées que son maître est trop heureux qu'elle n'ait pas.

Je n'ai aucunement l'intention de préférer ici la manière dont l'Oriental entend son ménage à celle dont notre Occident a réglé sa vie de famille; je suis même persuadé que notre manière est préférable à celle de l'Orient sous notre climat, avec le besoin d'activité que nous sommes obligés d'entretenir en nous pour nous faire une place dans la vie et pour sortir victorieux du combat éternel qui se livre autour de nous, féroce, impitoyable et auquel nous devons prendre part sous peine d'être écrasés et perdus. Mais l'homme est obligé de se conformer, en tout ou en pai'tie. aux climats sous lesquels il habite; dans les pays heureux où, sans peine, sans fatigue, presciue sans travail, il peut pourvoir i ses besoins, où il n'est pas obligé de lutter contre leJ éléments et d'emporter de vive force ce qui ne lui est pa accordé tout simplement, il n'est pas étonnant que le sociétés n'aient pas été contraintes de s'imposer tous l€

DANS l'Egypte ancienne 77

travaux que nous connaissons et subissons, et la vérité

m'oblige à présenter les choses dont je parle sous leur vrai

jour. Par contre, et c'est là que notre civilisation apparaît de

beaucoup supérieure à la civilisation orientale, la volonté

humaine n'est pas fouettée en Orient par la nécessité, comme

elle Test en Occident, elle perd toute force, toute vigueur,

toute initiative et s'annihile peu à peu sous un climat qui ne

nécessite pas Teffort et le combat.

Les Égyptiens n'ont donc pu échapper à une loi naturelle, pas plus que leurs voisins; aussi ont-ils connu et pratiqué la polygamie simultanée. Je ne veux pas dire qu'ils aient tous eu plusieurs femmes, parce qu'il fallait pouvoir nourrir toutes celles que Ton avait et que tout le monde n'était pas assez riche pour le faire; mais le fait est regardé comme certain pour les Pharaons et les grands seigneurs égyptiens. . Il est vrai que les exemples authentiques que l'on en donne ne sont pas antérieurs à la XVIII* dynastie; mais ce qui était licite à la XVIIP dvnastie devait certainement Têtre auparavant. Aussi retrouvons-nous le même fait sous la XII« dynastie, au commencement de ce qu'on appelle le Moyen-Empire : certains princes de cette époque ont un nombi'e d'enfants tel que, malgré toute la bonne volonté du monde, on ne peut les attribuer à des mariages successifs : il serait bizarre que les stèles érigées en l'honneur de ces princes et où sont nommés leurs femmes et leurs enfants, eussent toutes été dressées en l'honneur de gens assez malheureux pendant leur vie pour avoir perdu quelquefois six ou sept femmes. Il est bien plus naturel de conclure de ces monuments que la polygamie simultanée était pratiquée parlesdits princes. S'il en était ainsi sous le Moyen-Empire, nul doute qu'il en ait été de même sous l'Ancien, lorsque toutes les raisons qui devaient établir et justifier la polygamie simultanée dans les autres pays étaient présentes en Egypte.

La présence de plusieurs femmes dans la famille égyp-

tienne n'exclut pas la prédominance de l'une de ces femmes. J'aurai plus loin l'occasion de parler de cette catégorie de femmes auxquelles on donnait un titre particulier dans h famille, titre auquel correspondait un rang spécial; j'étudierai alors ce titre et nous verrons que peu à peu la monogamie tendait à s'établir dans la vallée du Nil. comme règle générale.

Avant d'avoir achevé ce tableau de la société égyptienne à cette époque lointaine, je dois dire un mot de Tesclavage. Dans la féodalité égyptienne de cette époque y avait-il plac^ pour l'esclave? Si je m'en tiens aux textes, nulle part sou» l'Ancien-Empire il n'est question de l'esclave et de la place qu'il occupe dans la société. Mais si nous consultons les monuments, nous remarquons dans les peintures qui ornent les parois des tombeaux de Saqqarah, une certaine race d'hommes sur laquelle Mariette avait déjà appelé l'attention dans son ouvrage posthume qui a pour titre les Mastabas ei dont j'ai déjà parlé plus haut. Il les signale mêlés aux gens de la maison et remplissant divers offices près du maître, en général les offices les plus bas. Je crois que ce sont là de: esclaves, vieux restes des populations primitives soumise l)ar les conquérants nouvellement arrivés dans la vallée d Nil, descendants des premières tribus humaines qui s'étaier installées en Egypte. Les fonctions qu'ils remplissent D sont point pour faire rejeter cette manière de voir. C'eî tout ce que je peux dire à ce sujet. Nous retrouveror plus tard l'esclavage acclimaté en Egypte et nous verror que la plus fréquente manière de se procurer des esclave était de les prendre à la guerre. Or, les guerres de conquêl n'étaient pas plus inconnues sous les premières dynasties qi sous les grandes dynasties égyptiennes, comme la XVIII* i la XIX®. Le roi Snefrou avait dès la IIP dynastie occupé I péninsule Sinaltique et nous apprenons, par la célèbre ins cription d'Ouni, que ce général avait soumis les populatioE négroïdes au sud de l'Egypte pour le compte du Pharao

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Pépi I*^, de la VI« dynastie. Et ici j'entrerai dans quelques détails, car la question en vaut la peine; non seulement la stèle d'Ouni nous renseignera sur les esclaves faits dans les expéditions guerrières qu'il commanda, mais aussi sur toute la hiérarchie égyptienne et par conséquent sur une grande partie de la société établie à cette époque dans la vallée du Nil.

Ouni se fait gloire d'avoir débuté, alors qu'il n'était encore qu'un enfant, à la cour du Pharaon Téti 1*^ le premier roi de la VI« dynastie. Il n'avait été d'abord que porte-couronne, puis il avait obtenu un emploi subalterne dans ce que nous nommerions le ministère de l'agriculture. 11 avait été ensuite revêtu d'une charge sacerdotale qui ne l'avançait guère * . Lorsque Pépi P*" succéda au roi Téti, il prit le jeune Ouni en grande amitié; il lui donna successivement plusieurs charges, comme celle (ïami\ de surveillant des esclaves attachés à la pyramide funéraire, de domestique^, et le jeune Ouni s'en acquitta, dit-il, comme jamais on ne l'avait fait avant lui. La manière dont il exerça ces diverses charges encouragea le Pharaon à lui confier les plus importantes missions. Il fut envoyé dans les carrières de Tourah pour choisir et conduire à pied d'œuvre les belles pierres de calcaire qui servirent à faire la chambre du sarcophage dans la pyramide du roi Pépi P'. Il fut récompensé du zèle qu'il déploya dans cette circonstance par de nouvelles charges qui rélevèrent de plus en plus ; il devint coup sur

!• On traduit ordinairement par prophètes l'expression nouterhon, ^Qi signifie mot à mot : esclave du Dieu. Plusieurs de ces esclaves sont i^pr^ntés dans les monuments de cette époque : ce sont des hommes ^ basse condition.

2* Cette fonction est identique à celle dont le titulaire, sous la monar- <^ïii« franque, fut api)elé page.

^' Ce nom de domestique correspondait à peu de chose près à la charge byzantine de cornes domesticorum.

coup ami royal, surintendant de la maison de la reine, et peu à peu concentra sous sa main la direction de presque toutes les affaires de la monarchie, car, comme il le dit. il faisait toutes les écritures à Taide d'un seul secrétaire. Il était ainsi devenu premier ministre. Sous son ministère, la Nubie fut soumise, puis ce fut le tour des Syriens et d'une autre nation nommée Herouschaîtou, nation qui ne saurait être les Bédouins du désert, comme on Ta prétendu. Pour soumettre cette po|)ulation nomade, il rassembla, par Tordre du roi. plusieurs milliers de soldats levés dans toutes les parties de l'Egypte, depuis Eléphantine jusqu'à la terre noire du Delta : même les villes et les villages de Nubie fournirent leur contingent. Il fallut organiser cette armée, lui apprendre les rudiments du service militaire, mettre sur pied le service d'habillement, assurer celui des vivres. Ouni vint à bout de tout et put enlin partir à la tête de l'armée (|uc lui avait confiée 'le Pharaon; ce fut une rude besogne. « Cette armée alla en paix : elle entra comme il lui plut dans le pays des Herouschaîtou. Cette armée alla en paix : elle écrasa le pays des Herouschaîtou. Cette armée alla en paix : elle emporta leurs enceintes fortifiées. Cette armée alla en paix : elle coupa leurs figuiers et leurs vignes, (-'ette arnit'^c alla en paix : elle incendia tous leurs blés. Cette armée alla en paix : elle massacra leurs soldats par myriades. Cette arnioe alla en paix : elle emmena leurs hommes, leurs femmes et leurs enfants en grand nombre, ce dont Sa Majesté se réjouit plus que de toute autre chose*. »

1. L'expression aUa en paix, qui sonne dans ce passage comme ua véritable cri de triomphe, ne signifie pas ce que ces mots semblent dire; car ii est trop ôvidenl que les opérations de cette armée ne sont aucunement pacifiques. Ces mots veulent seulement dire que l'armée marcha de succès en succès, ou, comme disaient les Latins '.féliciter. Certaines des actions de cette armée montrent que les ennemis au xqueb^ elle s'attaquait formaient un peuple agricole, puisqu'ils avaient des* vignes, des figuiers, des champs de blé et possédaient des villes au2^

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Pour récompense d'une aussi heureuse expédition, le roi accorda à son ministre une insigne faveur, celle de garder ses sandales à l'intérieur du palais et môme en présence de Sa Majesté. Puis, Pépi I*^ étant mort, Merenra Sokaremsaf I" confirma Ouni dans toutes ses charges et lui accorda même de nouvelles faveurs : il fut nommé chef des pays du Sud, depuis Éléphantine jusqu'à Memphis. charge qui jusqu'alors avait été réservée à l'un des membres de la famille royale. Son dernier acte administratif, je parle seulement de ceux qui nous sont connus, fut de faire construire la pyramide de Merenra I^*" et de faire tailler dans les carrières d'Asouan les blocs de granit qu'il eut soin de faire amener ensuite au lieu où avait été commencée cette pyramide. Il mourut peu de temps après dans une bonne vieillesse.

Telle est en résumé cette stèle, presque unique exemple d'une semblable biographie sous T Ancien-Empire. Tout ce que j'ai dit, à peu de chose près, sur la constitution sociale deTÉgypte en reçoit une lumière éclatante et l'on peut voir, en examinant le résumé que je viens d'en donner, combien mes paroles reposent sur des documents précis et que toute affirmation aventurée en a été soigneusement bannie. Sur la question particulière de l'esclavage qui m'occupe, on peut conclure des expressions employées par le texte égyptien que, si le mot d'esclave ne se trouve pas dans les inscriptions égyptiennes, la chose se rencontre parfaitement dans la société; car, qu'est-ce en effet que ces hommes, ces femmes et ces enfants prisonniers que l'on emmène en Egypte et dontle grand nombre réjouit le cœur du Pharaon plus que tout ce qui a été fait au cours de l'expédition, sinon des slaves de parle droit de la guerre? On effectuait des ^zias dès la VI* dynastie égyptienne, tout comme on en

«Qceintes fortifiées, toutes choses dont les Bédouius du désert ne sont guère coutumiers.

effectue actuellement dans cette même Afrique, dans le même but, sans doute avec les mômes moyens, car les Arabes qui de nos jours pillent Tintérieur du Congo> par exemple, ne doivent pas s'y prendre d'une manière bien différente pour enlever les hommes, les femmes et les enfants qu'ils vendent ensuite sur un marché bien achalandé où la demande surpasse l'offre et où les prix sont un fort excitant pour cette chasse à l'homme. Sans doute, à l'époque dont je parle, on ne connaissait pas le prix d'un esclave en argent ; mais le, Pharaon distribuait les individus faits prisonniers à ceux qu'il voulait enrichir, en gardait pour lui-même ou en affectait déjà un certain nombre au service des dieux et des temples, comme il le fera par la suite. Je suis loin de vouloir dire toutefois que les esclaves fussent maltraités en Egypte, qu'ils fussent soumis aux traitements barbares qu'inventa dans la suite la ville de Rome ou qu'on leur faisait encore subir en Amérique, il n'y a pas trente ans : l'Égyptien avait le caractère doux et facile, le pays qu'il habite ne permettant pas les longues colères ; mais ce serait se faire une étrange illusion que de croire que les inconvénients de l'esclavage n'existaient pas en Egypte, tout comme ailleurs, qu'on n'y traitait pas, la circonstance se présentant, l'esclave absolument comme une bête de somme, qu'on ne violait pas à son égard les sentiments les plus intimes, les plus profonds et les plus nobles de l'humanité. Les enfants nés d'un père et d'une mère esclaves étaient sans nul doute esclaves aussi, et c'est ainsi que, depuis les plus lointaines époques, du premier Empire pharaonique jusqu'à notre âge, quoique dernièrement l'esclavage ait été aboli officiellement dans la vallée du Nil» il y a toujours eu en Egypte et il y a encore succession iniii-' terrompue d'esclaves, malgré toutes les lois et tous l^^ efforts. Dans les temps les plus anciens, la loi les ignorai* ou était très dure envers eux : ils n'avaient d'espoir ^i* leur misérable vie que dans les bons sentiments de leuî'^ possesseurs.

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Je terminerai ici ce rapide examen de la constitution sociale de TÉgyptesous TAncien-Empire. J'ai passé en revue les assises principales qui sont à la base de toute société et le lecteur a pu voir que déjà les vertus, comme les défauts, inhérentes à toute société humaine s'y rencontraient à cette époque reculée. Il aura pu voir aussi que, malgré la distance où nous sommes des commencements de la société égyptienne, après de huit mille ans, nous ne pouvons pas nous ttatter d'en atteindre la première expression et que ces huit mille années durant lesquelles nous pouvons faire des observations sont peu de chose en comparaison des longs siècles qui ont dû préparer les premières découvertes de la civilisation, lesquelles étaient déjà toutes faites lorsque s'ouvre pour nous l'histoire d'Egypte. Mais si nous ne pouvons atteindre la première éclosion des lettres ou des sciences, des idées religieuses ou morales, politiques ou sociales, en revanche nous sommes mieux placés pour assister aux effets premiers des premières découvertes dans la société humaine. Aussi ne regardé-je point comme un hors-d'œuvre ce chapitre consacré aux idées sociales après le premier qui a été plus spécialement réservé aux idées religieuses et morales : à ces lointaines époques, je le répète, religion, morale, idées sociales se confondent nécessairement dans la vie d'un peuple qui s'essayait dans les voies de la civilisation, et si aujourd'hui le domaine des idées morales est si étroitement limité, rien de semblable ne devait exister primitivement.

Et maintenant que nous savons d'où nous sommes partis, nous pourrons plus exactement constater les progrès accomplis dans l'une ou l'autre des diverses branches de la morale, observer que de très grands pas en avant ont été faits dans certains domaines, que dans d'autres au contraire les progrès oui été plus difficiles, plus lents, et que sur certains points, par exemple la guerre et lesclavage, on peut dire que depuis l'époque de barbarie native jusqu'à nos jours, on n'a fait que

rendre plus douces, je veux dire moins cruelles, et c hélas ! tout un, certaines des habitudes premières, sans rien ait été changé, surtout pour la guerre, à la férocité en fait le fond. Le grand progrès d'en être arrivé à se les uns les autres en disant : Messieurs, tirez les prem ou en s'envoyant la mort à quatre mille mètres ! La pai humanité est toujours victime des premiers usages d( condition première : elle le sera sans doute longte encore.

Avant de passer au chapitre suivant qui a trait aux i particulières de la morale que se faisaient certaines clî les plus hautes de la société égyptienne, je ne dois pas oui de citer quelques paroles écrites en Egypte sous la A^I® nastie et que tout récemment on a exhumées de la pousi des siècles. Dans une tombe découverte à Asouan en 1 tombe où se rencontre une biographie aussi détaillée celle d'Ouni qui était jusqu'alors restée unique, après î raconté les missions dont les Pharaons de ce temps-là c geaient certains de leurs sujets, afin de connaître les environnant l'Egypte, comme on a chargé de nos jours d'explorateurs d'aller étudier cette terre d'Afrique dor Égyptiens d'il y a cinq mille ans et plus s'étaient fait explorateurs, après toute la longue histoire de ces voyj dis-je, écrite tout au long sur les parois de cette toi on a trouvé dans un coin du tombeau mis au jour quel lignes d'hiéroglyphes, et ces lignes disaient : (( J'ai à mon père une demeure (magnifique), j'ai honoré ma n j'ai été plein d'amour pour tous mes frères, j'ai donne pains à celui qui avait faim, des vêtements à celui était nu, à boire à celui qui avait soif : aucune c peccamineuse n'est en moi. 0 vous qui vivez sur t (si vous passez devant cette tombe) soit en descenc soit en remontant le Nil, dites : Milliers de pains, mil de vases de bière soient au possesseur de cette toi et puissiez-vous en recevoir autant dans le pays d'oi

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tombe*. )) Ce sont là les premiers indices de cette confession négative que nous trouverons plus tard : si la charité qui est contenue dans ces paroles était réellement pratiquée, et pourquoi ne Taurait-elle pas été? TÉgypte dès cette époque était déjà bien avancée dans son développement moral.

1. Cf. Una Tomba Egisiana délia VI* Dinastia,psLr E.Schiaparelli, p. 14 et 15.

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