PROGRÈS MORAUX ET SOCIAUX SOUS LK MOYEN-EMPIRE
L'examen que j'ai dû faire des maximes morales contenues dans les deux ouvrages que renferme le Papyrus Prisse servira naturellement de transition pour assister au développement graduel dont témoigne la société pour Tépoque appelée le Moyen-Empire. L'Ancien-Empire, quelque civilisé qu'il fût et quelques progrès qu'il eût faits vers les lois immuables qui président au développement de toute société, reste cependant comme un âge très lointain où Ton ne peut pas observer de très près les coutumes, les institutions et la religion, soit parce que les monuments nous font défaut, soit parce que réellement les Égyptiens de cette époque ne nous en ont pas laissé un très grand nombre. D'ailleurs telle que la société égyptienne nous est apparue dans les chapitres qui précèdent, on a pu voir que, malgré la hauteur relative de ses institutions et de sa morale, elle n'était encore qu'à l'âge de l'enfance pour la société. Le tableau que j'ai tracé des principales superstitions qui dominaient dans la vallée du Nil nous a montré, en outre, de quel point est lartie l'humanité primitive dans son ensemble. Les priviégiés de la fortune et de l'esprit ont pu assez vite et d'assez K>nne heure se former comme un héritage intellectuel qu'on ransmettait soigneusement de père en fils et qui tenait levée au-dessus de la foule la famille assez heureuse pour ecevoir ainsi le legs accru des premières générations humaines ; mais la grande majorité des hommes, soumise à des
travaux pénibles, ne voyant guère Thorizon s'élargir devant ses idées, attachée à la terre, courbée sur le sol qu'elle défrichait ou sur les premiers essais de travail industriel auxquels elle se livrait, devait passer de bien longues années encore avant que le progrès se manifestât pour elle. Cependant par la force même des choses, il advint que, peu à peu, cette masse douée d'intelligence profita des progrès que réalisaient autour d'elle les chefs qui la conduisaient. D'ailleurs, comme je l'ai déjà montré, l'Égyptien des classes élevées n'était pas méchant: il était enclin à la tendresse, aimait sa femme et ses enfants, et cet amour qu'il témoignait à certains êtres privilégiés avait un rayonnement sur ceux qui l'approchaient de plus ou moins près, comme le feu réchauffe d'abord ceux qui sont assis autour du foyer, mais apporte encore un peu de chaleur à tous ceux qui se trouvent dans le cercle de son rayonnement. L'homme n'est pas féroce de nature, je le crois du moins : il ne le devient que si son intérêt est menacé directement ou indirectement. Quand tout marchait a son souhait et qu'aucun nuage à l'horizon ne laissait présager d'orage, l'Égyptien n'avait aucun intérêt à molester ses subordonnés, ceux qui menaient avec lui la vie des champs ou la vie de l'ouvrier; la population n'était pas encore assez dense pour l'efïrayer et la propriété, source de tant de maux, si elle est aussi une source de biens, n'était que sommairement constituée; l'argent n'avaitpas encore fait son apparition, puisque l'Égypto jusqu'à la conquête macédonienne ou plus exactement jusqu'à la conquête persane, ne connut sans doute point l'usage de la monnaie : par conséquent les causes d'une foule de jalousies, d'inimitiés, de haines, de crimes n'existaient pas et les mœurs, malgré leur. rudesse^ ne pouvaient pas ne pas s'en ressentir. La loi de concurrence universelle, du combat pour la vie, n'avait pas encore à s'exercer comme elle s'exerce dans notre civilisation saturée. Enfin l'Egypte n'était pas encore dévorée par cette soif de conquêtes qui la possédera et l'épuisera plus tard : si
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«Ue était obligée de faire la guerre pour se défendre contre les incursions des éternels pillards attachés à ses flancs comme une menace perpétuelle; si même les Pharaons du Moyen-Empire et aussi ceux de TAncien-Empire avaient porté leur domination hors de l'Egypte, soit au Sud, soit à l'Est et au Nord, cependant il y avait bien loin de l'état de leur puissance â celui que le pouvoir des princes guerriers atteindra plus tard à mesure que les conquérants de la XVIII' et de la XIX® dynastie se succéderont les uns aux autres et qu'ils soumettront les peuples les plus divers à lem* domination momentanée. Il y avait donc là une foule de raisons dont l'absence, ou la non-présence, comme on voudra, était en faveur de mœurs plus douces que celles qui régneront plus tard. Quand je dis plus douces, j'emploie un mot qui a besoin d'une explication à laquelle je n'ai pas l'intention de me soustraire. Je n'entends pas le moins du monde qoeles mœurs de la XVIII® ou de la XIX* dynastie aient été plus rudes que celles de la XII«; je veux dire seulement que si les hommes de la XIP dynastie avaient été excités par les passions qui eurent prise sur les contemporains des Aménophis, des Thoutmès et des Ramsès, ils se fussent montrés plus rudes encore ; car je crois que les mœurs humaines, et ainsi les mœurs de l'Egypte, sont toujours allées «'améliorant, quoiqu'il semble, par instant, y avoir un décroissement subit et momentané, et que souvent nous ne puissions juger à l'heure présente du plus ou moins de projffësqui se manifeste dans la société. Donc, si les contempo- •ains de la XII* dynastie avaient eu les mêmes causes de udesse, de cruauté ou simplement de défense personnelle ueceux delà XVIII« oude la XIX® dynastie auront plus ird, ils se fussent montrés plus féroces encore à l'égard de turs ennemis vaincus; car un progrès apporte toujours avec J une certaine somme d'inconvénients, et l'absence de ces convénients dans une société ne saurait être une preuve le cette société a été plus parfaite, plus morale que celle
qui est en proie aux maux résultant des inconvénients doQt^r je parle. Il en est tout autrement des sentiments qui ont poiKf objectif premier les mœurs sociales : les Égyptiens de U . XII* dynastie se montrèrent cléments, presque charitables;/ ceux des époques ultérieures les suivirent et les dépassèrent, 1 dans la même voie, comme nous aurons occasion de le voir' ^ au cours de cette étude. L'humanité ne progresse pas en ua, j^ jour, bien que la loi du progrès ne cesse, jamais d'agir sur. J elle, et, quoique dans cet ouvrage je fasse l'histoire de Ir ; moralité en Egypte, c'est toujours de Thumanité que jft parle; car les mômes lois ont présidé partout à l'éclosion des principes généreux qui seront toujours l'éternel honneur et l'éternelle dignité de la race humaine.
Les principales étapes de la moralité égyptienne à cette époque ne sont pas aussi faciles à saisir sur le fait qu'oa pourrait le croire d'après ce que je viens de dire. Tout- ] d'abord, quoique ce soit l'époque où l'idée de Dieu progresse, l merveilleusement, où les dieux fétiches adorés primitivement par la race égyptienne tout entière disparais.sent ua à un et peu à peu de la pensée humaine supérieure, cep&ûr' dant nous manquons presque absolument de documents pour cette époque comme pour la précédente. L'Ennéadehéliopo-litaine gagne du terrain et conquiert peu à peu tous les esprits en Egypte durant la période heureuse, ou à peu près, qui va de la XIP à la XV« dymistie sous laquelle appi^ raissent les Hiqsos et leur barbarie. Il ne nous reste malheureusement aucun produit de l'esprit humain, du moins je n'en connais aucun, qui nous renseigne sur les progrès de la pensée humaine dans cette direction.On voit seulement sur quelques stèles funéraires que le dogme de la seconde vie et tout ce que cette croyance principale entraine à sa suite d6 = croyances secondaires ou simplement concomitantes s'est formé peu à peu et s'est tiré de la grossièreté primitive, quoique la plupart des usages reçus et pratiqués par les premières dynasties continuent d'exister encore. Osiris a
Vaincu les dieux qui partageaient d'abord son empire fanèbre, sa l^ende s'est établie, il s'est identifié avec cinq t)a six autres dieux des morts. Il a déjà réservé pour lui seul la première place et il est sur le point de mettre à ses pieds tous ses compétiteurs de la première heure : Anubis, Khonet. Amenti, Petah. Sokar, Thot et une foule d autres faisant 'partie de sa légende ou venus se ranger sous sa puissance^ sans compter les déesses. S'il en est ainsi pour les divinités inférieures, le temps n'est pas éloigné où la Triade d'abord aiira détrôné TEnnéade, où elle sera elle-même détrônée dans les méditations des philosophes égyptiens par un dieu unique, ayant toutes les perfections que nos philosophes actuels et nos théologiens reconnaissent encore à Dieu et qu'ils exigent qu'on lui attribue. Dans les œuvres que nécessite rornementation des tombeaux, on voit que certes, avant tout, l'auteur du tombeau ou sa famille, se préoccupe de faire passer à la postérité les hauts faits qu'il a accomplis pendant sa vie-ou les fonctions dont il fut chargé; mais il est impossible de ne pas apercevoir, dans le soin que prennent plusieurs d'entre eux de faire apparaître tous ceux qui étaient à leur service dans les diverses fonctions qu'ils exerçaient près d'eux, comme une sorte de justice distributive dont, pour la première fois, l'idée sourd dans les œuvres humaines. Et ce n'est pas là une intention prêtée gratuitement aux possesseur^; de ces tombeaux: ils ont pris soin de nous instruire eux-mêmes de ce fait. Voici en effet ce que dit l'un d'eux dans le magnifique tombeau qu'il se prépara, ou qu'on lui prépara, dans la montagne aujourd'hui connue sous le nom de Béni Hassan el-Qadîm : « Le prince héréditaire, cousin royal, aimé de son dieu, chef des hauts pays de l'Est, Ekhnoum-hôtep, fils de Nclicri, juste de voix, né de la fille d'un prince, la dame Boqit, a fait ce monument d© luimême dès qu'il commença de travailler à son tombeau, rendant son nom florissant à toujours, se figurant lui-même i jamais dans son tombeau, rendant florissant le nom de ses
familiers et figurant chacun d'eux selon son emploi, W* ouvriers et les gens de sa maison, ayant réparti selon serfs tous les métiers et ayant montré tous les gens plaisir tels qu'ils sont. » Certes, si l'on prenait ces expressions comme elles sonnent actuellement pour nous, on f verrait seulement ce fait, à savoir que le possesseur Al tombeau a trouvé bon de réunir dans la décoration de a. tombe tout ce qui pouvait donner à la postérité une idée d» sa puissance, de sa grandeur, des plaisirs qui avaient charmé son existence, et a fait représenter autour de sa personne tous ceux qui avaient contribué à sa prospérité et à son amusement; mais il faut prendre les idées égyptiennes telle» qu'elles étaient pour les Égyptiens et en tirer les conclusion» qu'ils en tiraient eux-mêmes. L'idée qui présida certainement à cette décoration est exprimée dans les paroles quft je viens de citer par l'expression suivante: Rendant ph vissant le nom de ses familiers. Et comment ce nom serat-il rendu florissant? Il le sera parce que les individus avaient été figurés chacun exerçant son emploi et que, plus tard, ceux qui visiteraient le tombeau, en voyant ces belles peintures qui le décoraient, s'écrieraient comme s'est en effet écrié un scribe qui visitait les tombes de Berscheh, non loin de Beni-Hassan : « Oh ! puissé-je encore revenir visiter ce tombeau I » Quelle ne dut pas être la joie de ces pauvres serfa en se voyant traiter absolument comme on traitait les gens riches et heureux, en se sentant assurés de passer à la postérité, et bien plus encore d'avoir une part à l'immortalité bienheureuse dans l'autre monde avec le maître qu'ils avaient servi sur cette terre ! Il ne faudrait pas connaître la nature humaine pour doutor un seul instant du bonheur qu'ils durent éprouver: les coups de bâton et les corrections plus ou moins méritées qu'ils avaient reçues ou subies furent oubliés et Ton ne pensa plus sans doute qu'à la bonté, qu'à la générosité, qu'à la munificence d'un maître qui récompensait presque à l'égal d'un dieu. Que s'il fallait en plus
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croire, comme le font certains égyptologues, mais comme je ne saurais le faire pour ma part, que toutes ces représentations du tombeau égyptien avaient un but magique et contribuaient à entretenir réellement la vie de ceux qui étaient représentés, la récompense serait autrement grande, car il ne s'agirait plus alors de la vie factice dans le souvenir de la postérité, mais de la vie réelle du double dans le tombeau après la vie première. Si je ne crois pas devoir insister sur ce côté de la question, c'est que j'ai observé, ou cru observer, certains faits absolument incompatibles avec cette idée, comme les suivants par exemple : les nourrices royales allaitant leur nourrisson, la représentation des funérailles, etc.; Ion peut bien comprendre que grâce à certaines pratiques religieuses et magiques, on se vit conduisant les ouvriers aux travaux, allant à la chasse, mais qu'on se vît toujours allaitant un enfant destiné à être Pharaon, parce qu'on l'avait eu pour nourrisson, ou étant enterré parce qu'on avait représenté les cérémonies des funérailles^ c'est ce qui est plus difficile à croire; car il faudrait revenir à l'instant précis où le fait a eu lieu et de plus dans les deux cas, il faudrait immobiliser des existences tierces qui ne dépendaient aucunement de la personne figurée.
Quoi qu'il en soit, il reste certain que le grand seigneur Ëkhnoum-bôtep eut l'idée de récompenser les bons services que lui avaient rendus ses familiers en les représentant sur les parois de sa tombe ; ce fut une idée éminemment moralisatrice. En effet la prévision qu'il en seiait ainsi dut être un stimulant bien fort pour les membres de sa grande famille, comme il disait. 11 ne fut pas seul d'ailleurs à agir de la sorte : toutes les tombes conservées à Beni-Hassan, tombes qui appartenaient à la même famille, ainsi que celles de Berscheh qui sont voisines, nous montrent une foule de personnages se livrant chacun à l'exercice de ses fonctions particulières, et sont ainsi dans le même cas. Si on les compare maintenant aux tombes de l'Ancien-Empire où le mort reste
presque isolé dans sa dignité, ou l'on ne représente guère plus souvent que la femme et quelques-uns des enfants^ où les personnages qui s'y voient encore, comme les porteiH». d'offrandes, symbolisent les divers domaines affectés à hunourriture funèbre du défunt, où les représentations autres que les précédentes semblent surtout avoir été exécutées en vue du sacrifice funéraire ; si surtout on les rapproche des tombeaux de Siout qui appartiennent aux environs de la X* dynastie et qui no contiennent presque aucune représentatiou, on verra la différence et Ton restera convaincu que la famille seigneuriale, qui avait le dépôt de l'autorité sur la ville ancienne que représente actuellement Minîeh, était une famille de mœurs douces, portée à prendre soin de ses subordonnés, à les récompenser de toute façon, et que les gens qui faisaient partie de cette J ami lie évàient relativement, ou, si Ton veut, absolument heureux pour l'époque. Ce n'est pas à dire que les princes de Siout n'eussent aucune bonne qualité^ qu'ils ne s'occupassent pas de leurs inférieurs : nous aurons 1 occar sion de voir au contraire dans le présent chapitre qu'ils s'en occupaient, et même beaucoup ; mais jamais ils n'eurent l'idée délicate qu'eurent les princes du nome de la Gazelle.
Un autre progrès qui s'affirme à cette époque dans les idées qui se rapportent aux défunts, c'est l'affermissement du culte funéraire rendu par les (ils à leurs ancêtres. Ce culte filial se composait de deux parties que Ton distingue d'ordinaire l'une de l'autre, mais qui ont trop de rapport Tune avec l'autre pour que je puisse les séparer: je veux dire la momilication avec les funérailles qu'elles comportent, et le culte du double proprement dit. Si les ])remières dynasties ne nous offrent aucun exemple certain de momification telle que nous l'entendons aujourd'hui (pie les momies égyptiennes se sont multipliées dans nos musées et jusque dans les collections privées, il est ce|)endant certain que dès la Vi* dynastie, et sans doute dès la V*, il y eut des momifications, non peut-
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être, aussi parfaites qu'on le put faire dans la suite, mais déjà opérées par les mêmes moyens \ Que cet usage se soit répandu de proche en proche, c'est ce qu'il est impossible de nier:àlaXiI^ dynastie, il est universel. Non pas encore ici que les petits et les humbles pussent profiter de ce progrès ; mais le progrès n'est jamais parti du bas de l'échelle sociale pour remonter jusqu'en haut ; ce sont au contraire les grands qui, pressés par le désir et le besoin de trouver plus de bienêtre, soit dans cette vie, soit aussi dans l'autre qu'ils se figuraient à l'image de la vie terrestre, ont fait refluer, jusqu'à l'extrémité inférieure de la race humaine, les idées qu'ils avaient trouvées excellentes pour eux, quand les petits, envoyant ce que faisaient les grands, ne se sont pas demandé pourquoi ce qui était bon pour les uns ne le serait pas aussi pour les autres.
Quand les historiens grecs parlent de trois classes de momification en disant que la première était réservée aux riches, la seconde aux hommes de moyenne condition, la troisième aux gens de rien, ils nous induisent en erreur, si J on pense que les classes les plus pauvres pouvaient user de la troisième classe de momification qui consistait simplement à faire dans les intestins une injection de raifort et à dessécher le corps dans le natron pendant soixante-dix jours, au dire d'Hérodote: pour pouvoir faire cette dernière et simple momification, il fallait encore avoir de quoi donner en échange aux taricheutes et aux choachytes chargés de
1. Je rappelle iciqae Mariette fait observer à plusieurs reprises que, dans les MastabvLS, ou tombeaux en forme de banc, de Saqqarah, qui remontent à la lll* et à la IV dynastie, .on n*a recueilli que des squelettes humains renfermés dans le sarcophage où ils étaient déposés à plat, recouverts de vêtements de laine, ce qui avait déjà été observé à prupos du Pharaon Mycerinua par le colonel anglais Vyse : il n'y avait donc nulle trace de momification extérieure et ni^^nie on ne voyait aucun indice qu'il y ait eu momification intérieure, je veux dire un apprêt quelconque du cadavre par les aromates ou le natron.
momifier les cadavres, et je n'ai nul doute que la moitié au moins de la population égyptienne n'était pas capable de supporter les frais que nécessitait cette simple opération. De même aussi, quand on parle de sépultures pauvres, de cimetières communs où les momies auraient été déposées dans le puits funéraire par couches successives de cercueils, absolument comme à certains moments on dépose les cadavres dans les fosses communes de nos cimetières, c'est encore là une illusion; on traitait réellement les pauvres comme oa les traite encore aujourd'hui dans la vallée du Nil, c'est-àdire qu'on les déposait dans la terre, revêtus, ou non, de quelques habits, et les chacals pouvaient s'en repaître tout comme ils s'en repaissent encore de nos jours. Les idées progressives du genre humain sur l'autre vie n'étaient pa^ faites pour les petits, mais seulement pour les riches; c^ n'est que peu à peu que les petits se sont élevés jusqu'à pou-' voir jouir des biens attribués primitivement aux seuls grands. Le fellah égyptien était en tout considéré comm^ une bête de somme et tous les devoirs suprêmes qu'oxi croyait devoir lui rendre consistaient à le couvrir de la terre qu'on ne refusait pas aux animaux les plus nobles. Sous la domination grecque, même sous Tadministration romaine, alors que le christianisme s'était implanté en Egypte, même aujourd'hui après tout le progrès des idées, les humbles, en Egypte comme ailleurs, ne sont pas arrivés à être traités également avec les heureux de la terre: non seulement il y a différence dans le traitement apparent, comme chez nous, mais il y a encore dissimilitude complète entre la manière dont on prend soin du cadavre de celui qui fut un hompe riche et le sans gêne avec lequel on se conduit envers le cadavre de celui qui fut un homme pauvre.
Si cette différence existait dans la façon de préparer le cadavre pour les funérailles, elle n'existait pas moins dans la suite que l'on donnait aux obsèques, c'est-à-dire dans le culte que l'on rendait aux défunts ou aux aQcètres. Je me
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contenterai de faire cette observation une fois pour toutes et je n'insisterai pas davantage sur ce sujet. Je préfère au contraire prendre ce que j'ai à dire par le côté saillant, le seul qui montre le progrès moral à nos observations défectueuses; car le culte des morts à Tépoque où nous sommes est de la morale au premier chef.
Sous les premières dynasties on voit que la femme et quelques enfants sont représentés sur les stèles ou sur les parois des tombeaux; on voit même le fils offrant le sacrifice funéraire au défunt : des exemples encore assez nombreux pour cette époque s'en rencontrent dans le grand ouvrage de la commission prussienne ou dans Tccuvre posthume de Mariette intitulée Les Mastabas, Mais le plus souvent on se contente de demander au dieu auquel est dédiée la stèle do fournir au défunt les mets qui lui sont ollerts à seule fin qu'il en donne partie dans l'autre monde à tel ou tel personnage spécialement désigné. Avec un peu de bonne volonté, on on conclurait que le sacrifice funèbre au jour de Tenterrenient n'était pas alors complètement reçu dans toutes les grandes familles égyptiennes, tout au moins sous la forme du sacrifice sanglant; je me contenterai de conclure que les Pharaons ^'accordaient pas à tous ceux auxquels ils concédaient un tombeau le nécessaire pour célébrer les funérailles do première classe, ou que les rites n'étaient pas encore parfaitement constitués, comme ils le furent plus tard. Cependant, dès cette époque de TAncicn-Empire il y a de nombreux exemples d'après lesquels il est évident que Ton faisait commémoraison des défunts à certains jours fixes, à certaines fêtes particulières dont on ne connaît guère que le nom: ce qui peut en outre servir à démontrer que le culte des morts n*était pas encore arrivé à la perfection à laquelle il parviendra plus tî\rd. Mais dès lors on avait pris riiabitude de cacher le cadavre sous des travaux imm(Mises: le tombeau était déjà créé de toutes pièces, si le type doit en varier à mesure que la civilisation égyptienne se développera. On
croit d'ordinaire que le tombeau était toujours préparé à l'avance, pendant le cours de sa vie terrestre, par celui qui devait l'occuper ; c'est vrai pour un assez grand nombre dd cas, mais de nombreux exemples montrent qu'aussi souvent il n'était pas achevé ni même commencé à la mort de celui qui devait y séjourner, et cela se comprend très bien quand on veut réfléchir à ce fait : le tombeau en Egypte était donné par le Pharaon à ses principaux officiers en récompense des services rendus ; bien souvent il devait arriver que le donataire du tombeau, au moment où on lui concédait ce dernier honneur recherché entre tous, était arrivé à un âge où il ne lui restait plus assez de vie pour parfaire sa propre tombe, quand ce suprême honneur ne lui était pas conféré à l'heure de la mort. Le soin du tombeau était alors dévolu à celui qui devait faire vivre le nom de la famille, c'est-à-dire au 61$ aîné'. C'est là tout ce que nous savons des commencements de ce culte funéraire que nous voyons encore vivant aujourd'hui chez la plupart des nations, malgré tout le changement apporté par le progrès des idées.
Sous le Moyen-Empire nous assistons au progrès de ces diverses idées. Ecoutons tout d'abord les paroles mises dans la bouche ce même Ekhnoum-hôtep qui avait accordé à ses serviteurs la récompense dont j'ai parlé plus haut : « J'ai fait vivre, dit-il, le nom de mes pères que j'avais trouvé détruit sur les portes de leurs tombeaux, instruit que je suis dans la forme des caractères, exact dans leur sculpture, ne confondant pas l'un avec l'autre; car c'est un fils pieux et qui fait fleurir le nom de ses ancêtres qu' Ekhnoum-hôtep, fils de Neheri. Mon premier mérite fut de construire une grande salle, comme un individu qui se règle sur ce qu'a fait son père; car mon père s'était construit une salle de double à Mire-
1. C était aussi le cas dans les civilisations gii^cque et latine, de même qu'on trouve dans Tlude que le tombeau éUiit aussi une récompense donnée par les rois pour les services rendus.
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nofrety en pierre bonne et belle, pour rendre son nom florissant à toujours et se figurer soi-même à jamais, afin que son nom vécût dans la bouche des mortels et durât dans la bouche des vivants sur sa syringe funéraire, dans sa maison construite à toujours, sa demeure d'éternité, selon les faveurs qui lui avaient été faites par le roi...*. Quand je fus devenu le prince Ekhnoum-hôtep, je fis construire pour moi la salle à libations de cette résidence, j'édifiai la salle à colonnes que j'avais trouvée à terre, je Tétayai sur des colonnes neuves inscrites à mon nom, à moi, et je fis vivre le nom de mon père sur elles ; je témoignai mon activité par toute sorte de monuments : je fis à cette salle une porte de six coudées en bois d*acacia, s'adaptant à la porte de la syringe, deux battants de porte de sept coudées pour l'aire de la chambre vénérable à libations de la syringe, une table pour les offrandes et le repas funéraires de tous les monuments que je fis; je creusai toute la cavité, donnant ainsi de l'air à la muraille de l'hypogée pour la salle à libations de cette résidence, pour les pères et les enfants de cette résidence, construisant les monuments destinés aux ancêtres sur la montagne mieux que les édifices bâtis avant moi. Je suis un illustre par ses fondations: j'ai dirigé pendant ces années de dégoût l'érection de la salle à libations de cette résidence, afin d'édifier mon nom par tous les monuments que j'ai faits, prenant soin que jamais rien n'y manquât, et je suis descendu dans la barque', moi le prince héréditaire, le fils de Neheri, Ekhnoum-hôtep, né de Boqit, juste de voix, maître de la dévotion. — Celui qui a préparé la syringe, c'est le chef des domestiques, Boqit. »
Ce texte nous en dit long sur les coutumes et les idées
1. Ici suit un éloge du père qui n'a rien à faire avec la morale et des fonctions dont il fut chargé. Je ferai observer en cet endroit les paroles qui appuient l'observation que j'ai faite plus haut: le tombeau est une faveur concédée par le roi.