‹ Essai sur l'évolution historique et philosophique des idées morales dans l'Égypte ancienneChapitre 35 sur 212 · chapitre même d'une manière équivalente. N'avais-je donc · texte numérisé non relu

chapitre même d'une manière équivalente. N'avais-je donc

pas raison de dire que nous rencontrerions en Egypte des

paroles que Ton croirait avoir été empruntées aux livres de

l'Ancien-Testament ou aux Évangiles, tellement elles sonnent

aux oreilles d'une manière identique? Et si nous les retrouvons

en Egypte à une époque à laquelle certainement les livres

hébreux ne peuvent remonter puisqu'il s'agit de quatre mille

cioq cents ans pour le premier cas, de trois mille ans environ

pour le second, avant notre ère, et que plus de quinze siècles

devaient encore s'écouler avant la naissance de Moïse, il ne

'aut donc pas les attribuer à telle ou telle nation, comme une

orte de monopole ; ces paroles, et d'autres semblables que

lous rencontrerons sur .notre chemin ont été pensées en

ilgypte, prononcées ou exprimées en Egypte, longtemps

vant que tout autre pays en vint à un point de civilisation

ui pût les comporter ; mais je n'entends point, en écrivant

1. La stèle se termine ainsi par une petite lacune; mais je crois que ioacription ne devait pas être complète.

cela, par suite de Terreur même à laquelle je viens de faira allusion, en attribuer le monopole à l'Egypte : ces parole» merveilleusement belles de charité primitive sont le patrimoine général de l'humanité. D autres nations ont pu parvenir à les trouver, comme les Égyptiens les avaient trouvées eux-mêmes, sans qu'on puisse dire qu'il y a eu une réelle influence de l'Egypte sur ces pays, puisqu'on ne peut la saisir sur le fait ; cependant des faits comme celui qui a été mentionné dans la stèle d'Entef, à savoir qu'ayant été fait gouverneur d'une ville de Syrie, il établit dans cette ville le culte des dieux et de mystérieux préceptes qui ont tout Tair d'être identiques à ceux de la morale dont il est ici question, ces faits, dis-je, sembleraient bien prouver qu'il y a eu influence de l'Egypte sur les autres pays : ce que le gouverneur EnteC fit dans la ville, d'autres gouverneurs purent le faire et te firent vraisemblablement dans celles qui leur furent confiées, et c'est ainsi que l'influence égyptienne rayonna et s'étendit, sans que nous puissions savoir autrement comment les Égyptiens implantaient la civilisation dans les villes qu'ils conquéraient. Sans doute cette occupation et, par conséquent, cette influence n'eurent qu'une courte durée, puisque l'Egypte devait succomber un peu plus tard sous la poussée de peuplades barbares qu'attiraient la renommée de sa fertilité et la réputation de ses richesses; mais cette oeuvre momentanément int<3rrompue sera reprise sous les grands conquérants de la XVII r- et do la XIX*' dynastie, et sans doute les gouverneurs de cette époque ne se conduiront pas autrement que ne s'étaient conduits leurs prédécesseurs de la XII® dynastie. C'est ainsi que la pire dos c^alaniités humaines, la guerre, servit de véhicule à la civilisation ; car l'intérêt de l'homme le menait à se faire accompagner partout des lois auxquelles il était habitué, à les asseoir dans les pays qui ne les avaient point ou qui avaient des habitudes beaucouj) plus primitives, comme rintérét dos vaincus (Mait de garder des importations étrangères tout ce (\u\ était d'un progrès évident, d'une appli-

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cation immédiatement possible, et de conserver du reste seulement ce qui pouvait s'allier facilement avec les usages déjà reçus dans la société dont ces peuples faisaient partie. De même, sans doute, les Égyptiens profitèrent aussi de leur côté: la pénétration des idées se fait presque toujours en partie double, celui qui donne reçoit aussi et le génie humain profite de tout.

Pour revenir plus spécialement à l'Egypte, il ressort de ce chapitre, je crois, que, sous la XII® dynastie qui a été prise ici comme le type de la société égyptienne à cette époque, non seulement il y avait eu progros dans les idées religieuses, qu'elles regardassent les dieux ou simplement la condition du rfoaô/e dans lautre monde, des progrès notables, que ces progrès s'étaient montrés surtout dans l'élévation de ces idées qui marchaient vers une spiritualisation dernière et filiale; mais que, dans les idées sociales elles-mêmes, un progrès parallèle se faisait sentir. Non seulement les administrateurs les plus élevés de l'Empire égyptien se piquaient de faire régner la justice parmi leurs administrés, mais encore ce souci qu'ils prétendaient avoir et qu'ils eurent effectivement, je le crois, descendit souvent jusqu'aux classes les plus humbles et les plus déshéritées de la nation. Ils s'appliquaient à rendre la vie supportable aux malheureux, agréable s'il se pouvait, leur donnant facilité pour couler doucement leur âge soit par la multiplication des bestiaux, soit par l'importation dans leurs gouvernements respectifs de ce qu'ils avaient remarqué dans les autres d'utile à l'alimentation, soit par le creusement des canaux qui permettaient la culture et donnaient à chacun la faculté de se procurer de l'eau courante, et non plus de l'eau saumàtre, pour les divers besoins des familles ou des individus, soit en veillant à l'approvisionnement de leurs districts pendant les années de famine, soit en ne grevant pas les années d'abondance d'impôts plus considérables, soit enfin par mille autres moyens que nous avons vus indiqués au cours de ce chapitre. Dès

cette époque, il y avait des lois égales pour tout lemonde^ du moins en théorie, et la théorie vaut seule ici ; car, si Toa voulait regarder la pratique, on verrait trop facilement qu'alors comme aujourd'hui il y avait vraiment trop de distance entre la loi et la manière dont elle était observée. Ces lois, nous ne pouvons encore les voir agissantes, nous pouvons seulement en affirmer Texistence. Un souflQe puissant de justice, je le ré})ètc, passe donc sur TÉlgypte à cette époque, et tout le monde ressent les effets salutaires de sa puissance, toutes les poitrines s'ouvrent et l'aspirent avec force, comme toutes les poitrines s'ouvraient pour aspirer ces souffles vivifiants du Nord que tout Égyptien souhaitait de pouvoir respirer dans la seconde vie qu'après la mort il devait vivre dans l'autre monde.

Et non seulement ce que je viens de dire s'applique aux intérêts sociaux en général, aux intérêts collectifs de quelque manière qu'ils se présentent à lesprit; mais aussi, et surtout aux intérêts particuliers, et c'est ici que la justice qui s'adresse à tout le inonde devient presque la charité qui s'exerce envers les particuliers. Car de quel autre nom puisje appeler le soin que les nomarques disent avoir pris des veuves, des orphelins, des aveugles, de tous les nécessiteux dont ils affirment avoir été le mari, le père, les yeux, le bâton de support, etc.? Sans doute, si l'on veut, ce n'est pas de la charité chrétienne, je le reconnais tout le premier; mais c'est de la charité humaine, ce qui vaut mieux, de la charité toute pure, sans é[)ithète, charité qui se retrouvera ailleurs et qui vit le jour en Egypte plus de trente siècles avant l'ère du Christ, ère qu'on appelle d'ordinaire l'ère de la charité par excellence. Le cctiur humain est partout le môme, et c'est son grand honneur d'avoir des sentiments universels de tendresse et de i)itié, que l'on peut quelquefois et pour un temps étoutTer sous lu viohnice, mais qui sauront se faire jour à un moment dorme et auxquels n'échappent pas dans leur particulier ceux-là mêmes (jui ont intérêt à les faire disparaître.

11 ne faudrait cependant pas croire que dans les classes éclairées tout fut sentiment de justice et de charité; que, sous l'empire de ces sentiments, TÉgypte fut un pays prédestiné à réclosion plus ou moins tardive d'une société où tout aurait été marqué au coin de la plus stricte égalité ou de la plus généreuse charité. Prétendre qu'il en était ainsi, ce serait complètement ignorer l'histoire des sociétés humaines et méconnaître du tout au tout les lois du cœur humain. Pour un maître qui se montrait bon, zélé pour le bien de ses semblables, il y en avait sans doute encore un bon nombre qui ne cherchaient que leur propre intérêt et qui ne voyaient le profit de leurs semblables qu'à travers le bien immédiat qui devait en résulter pour eux-mêmes. Celui qui voudrait voir de plus près l'état de la société égyptienne à cette époque n'a qu'à lire une sorte de petit pamphlet écrit par on scribe du temps sur les misères des métiers manuels. A entendre cet auteur, chacun de ces métiers est très bas d'abord et ensuite n'a aucun droit à la récompense que peuvent obtenir les heureuses gens qui se destinaient aux professions libérales, comme nous dirions aujourd'hui, c'est- Hlireà ceux qui apprenaient les lettres. Évidemment cet uiteur a poussé au noir la peinture qu'il fait des divers Détiers passés en revue; mais évidemment aussi les ouvriers ece temps étaient loin d'être heureux, non seulement heu- Mix du bonheur compatible avec nos civilisations modernes ais encore heureux comme seulement ils pouvaient l'être. baque métier, même les professions libérales, comportent I certain nombre d'inconvénients inhérents à l'office même l'on remplit ou au métier que l'on exerce ; de ceux-là il ne lUt être question dans un livre de morale; car prétendre t'en donnera aux ouvriers le moyen de travailler, par emple, sans se salir pour un maçon ou pour leh^ gens qui isaient de la brique, ou sans se fatiguer ou sans avoir les %ins calleuses, c'est donner en appât à la foule des impossi- Lités manifestes qui ont le don d'attirer d'autant mieux

qu'elles sont plus irréalisables ; mais quand, outre ces incon*" vénients, il y a encore mépris, peine, douleur qu'on pourrai* éviter et qu'on se plait au contraire à faire retomber sur l^s malheureux soumis au joug et à leur rendre plus sensibles, alors la morale intervient pour conseiller à l'employeur qu'il fera bien de se rappeler que son employé est son sem — blable et que d'après la loi de charité. — ne pas faire autrui ce qu'on ne voudrait pas se voir faire à soi-même, il ne doit pas demander de lui une plus grande somme d^ travail qu'il n'est juste et doubler par les mauvais procédfefi l'ennui de l'humiliante position à laquelle le travaillen-i pour autrui est soumis. Or, si l'on no tient pas compte dan-S ce que les Égyptologues appellent la Satire des métiers d^s inconvénients du travail, il reste encore assez d'injustices pour nous montrer que, sous la XIP dynastie, malgré l vertus prônées dans les inscriptions que j'ai fait connaîtra ^ il y avait encore beaucouj) d'abus de la force ou de I puissanpe et un plus grand nombre encore de coups d bâton qu'on appliquait, souvent h tort, au malheureux délinquant.

Le tableau que j'ai tracé des sentiments de douceur et de? quasi-fraternité dont firent parade les nomarques de la XII^* dynastie après leur nic/rt, avait besoin de ce correctif de la vie ordinaire pour ne pas être pris comme un panégyrique dédaigneux de tout ce qui aurait pu jeter une ombre quelconque sur sa beauté. La vérité exigeait de moi, et aussi le souci que tout auteur doit prendre de la bonne renommée de ses ouvrages, que je lisse connaître le pour et le contre. Oui, la société égyptienne étant une société humaine et primitive par rapport à notre temps était loin d'être parfaite: mais cela ne saurait aucunement empêcher que, théoriquement parlant, liîs qualités morales n'aient été hautement appréciées de cette société, qu'on n'ait cherché à se les faire attribuer où à S(î les attribuer soi-même quand on en avait été dépourvu, et ce fait seul m'est un sûr garant

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que, dans la conduite journalière, les maximes qui supposent les qualités auxquelles je fais allusion avaient une plus grande influence qu'on ne veut bien le dire. Ce n'est pas impunément, s'il m'est permis de parler ainsi, qu'on peut habituer les oreilles humaines à la louange de la vertu, quand on en est dépourvu : l'homme qui entendra louer dans autrui ce qu'autrui ne possède pas en viendra bientôt à se demander ce que signifie ce mensonge, et ensuite pourquoi son maître ne possède pas cette justice qui lui est attribuée ; de là à exiger cette justice, il n'y a qu'un pas à franchir, même pour des hommes peu cultivés et encore grossiers. Aussi ne doutc-je pas un seul instant que, si l'on respectait et louait autant la vertu, c'est qu'on la pratiquait un peu, non seulement dans les classes élevées, mais encore dans les classes moyennes et jusqu'aux classes les plus humbles de la population, et que par conséquent les Égyptiens, comme tous les peuples qui marchèrent plus tard sur leurs traces, ne se contentaient pasde louanges et d amour purement platonique envers leurs semblables : il y avait aussi un peu de vertu et d'amour réel. Ce que nous verrons dans les chapitres suivants en sera une preuve surabondante.

Je puis donc , en terminant saluer le Moyen-Empire égyptien comme une ère féconde en résultats pour les sociétés humaines et comme l'ère nouvelle qui clôt l'enfance de la société et inaugure des temps nouveaux.

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