‹ Essai sur l'évolution historique et philosophique des idées morales dans l'Égypte ancienneChapitre 37 sur 212 · Voir plus haut, p · texte numérisé non relu

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une infériorité dégradante qui ravalait Thomme au niveau de l'animal; l'acte de la génération ne lui était pas apparu comme une honte qu'il fallait subir, mais à laquelle les âmes élevées savaient se soustraire; en un mot, la virginité ne lui semblait pas de tout point préférable au mariage, et il fallait que les doctrines chrétiennes vinssent encore enchérir sar les idées auxquelles l'Egypte n'était déjà que trop encline à la fin de son existence pour donner au monde et àThisloire le spectacle d'un peuple se perdant par un mysticisme aussi outré que funeste. Il croyait toujours que la faculté de la reproduction était l'une des plus belles dont l'homme pût se prévaloir. Aussi fut-il conduit à donner à la divinité la même faculté, en l'idéalisant et la spiritualisant en quelque sorte par une opération intellectuelle très simple, je veux dire par l'abstraction. Voyant les familles humaines qui l'entouraient et dont les enfants pullulaient autour de lui, l'Égyptien philosopha sur ces familles et voulant attribuer à la divinité la famille divine, il ne lui donna point un nombre considérable d'enfants, mais seulement un. Le père comme principe actif, la mère comme principe passif, et le fils comme fruit de l'union de ces deux principes et gage de leur amour, voilà ce qui suffisait pour constituer la famille divine qui ne pouvait mariquer d'être féconde, mais à laquelle une seule fécondité était suffisante, comme elle était nécessaire.

Aussi à côté des enncades, ou même des familles divines que nous trouvons dans les légendes plus anciennes encore et qui comptaient quatre enfants, comme dans la légende d'Osiris, nous ne trouvons dans cette forme de la famille iivine que trois personnes: le père, la mère et le fils. La )remière triade qu'on voit se former est la triade thébaine. elle était composée d'une manière presque abstraite ; le >ére, c'est Amon, le dieu caché, le dieu mystérieux que ous allons retrouver bientôt: la mère n'a jamais eu de vie ofierête, elle n'est donnée comme épouse au dieu père qu'en

vertu (le son nom qui signifie la mère, Maout; car, primitivement, dans i'Ennéade thébaine, Aràon qui était au sommet de cette neuvaine était solitaire, il n'avait pas d'épouse; ce ne fut que plus tard qu on lui donna comme compagne Maout, la mère divine, comme dans un autre système on lui attribua comme épouse Amonit, dont le nom n'est que la forme féminine du nom d'Amon. Le fils dans cette triade s'appelle Khonsou. Ce nom n'a pas encore, je crois, reçu d'explication sullisante; si je ne craignais de donner aussi une étymologie, je dirais (jue ce mot signifie celui qui est dans, et cette explication se trouverait merveilleusement d'accord avec les phénomènes de la fécondation, de la localisation, de la nutrition et de la gestation dans le sein de la mère. Quoi qu'il en soit de cette étymologie ou des autres à peu près semblables qui peuvent être données du nom de Khonsou, ce dieu est toujours représenté sous la forme d'un enfant déjà grandi ou d'un bel adolescent; on ne le trouve que vers la XVIII® dynastie et non antérieurement, et quand il apparaît pour la première fois, c'est entre son père Amon et sa mère Maout. On lui élèvera un temple à Thèbes où il sera une grande divinité que l'on adorera; mais, même dans ce temple où sa majesté enfantine est maîtresse, il apparaît entre son père et sa mère, tellement sa personne est liée à celles du père et de la mère qui lui ont donné naissance.

Comme tous ceux qui ont créé des idées durables malgré leur imperfection, l'inventeur de la triade thébaine n'a pas laissé son nom à la postérité; il est môme vraisemblable qu'il ne prévit pas l'immense succès que devaient avoir ses spéculations j)hilosophiques, ou peut-être cette spéculation fut-elle le produit lent à éclore des méditations solitaires de plusieurs poètes ou prêtres se faisant part de leurs rêveries ou de leurs succès; celui qui mit la dernière main à cette évolution de l'idée religieuse en Egypte était sans doute n.^devablc à bien des prédécesseurs. Quoi qu'il en soit, l'idée de la triade thébaine fut rapidement adoptée par les autres

centres religieux de TÉgypte ; chacun d'eux se hâta d'extraire de son ennéade ou de ses divinités locales une triade qui répondait point pour point à la triade thébaine, quels que î fussent les noms des dieux qui la composaient, avec cette différence que le fils est remplacé quelquefois par une fille, comme dans la triade qui présidait à la première cataracte où la déesse Anouket remplissait le rôle de Khonsou dans la ; triade thébaine. Cette modification, assez peu importante dans ridée générale de la triade, provint sans doute aucun de légendes antérieures purement locales; car l'Égyptien ou le Nubien qui habitaient près de ces lieux terrifiants pour eux n'auront pas voulu se priver des secours d'une déesse puissante dont on ignorait l'origine et en auront fait le troisième membre de la triade qui veillait sur la première cataracte.

Si je ne m'abuse, la triade, issue ainsi tout à la fois de la contemplation des réalités concrètes et de l'abstraction philosophique, était un grand progrès. L'homme en Egypte était du coup débarrassé de dieux encombrants qu'il ne savait trop comment maintenir réunis ensemble: trois subsistaient seulement et encore ces trois dieux ne formaient-ils qu'une même famille idéale et abstraite, ou même, pour certains esprits plus avancés que d'autres dans les méditations philosophiques, n'ôtaient-ils que le triple aspect d'une seule et même force agissante, c'est-à-dire de la vertu divine. Aussi quand plus tard Platon écrivit sa théorie du Logos ou Verbe de Dieu, n'eut-il pas grand'peine à unir ensemble deux théories égyptiennes, celle qui faisait de la création l'émission de voix d'un dieu quelconque et celle du fils né d'un père et d'une mère, dieu de dieux. Sa doctrine adoptée par un bon nombre de philosophes de l'antiquité classique, répandue ainsi dans les pays les plus divers et devenue le fond de l'instruction philosophique dans les écoles du temps, fut ainsi tout naturellement la doctrine que professaient les premiers Pères de l'Église chrétienne, et elle est devenue

aujourd'hui l'enseignement catholique; mais la première origine de cette idée doit être recherchée dans la triade égyptienne, quelle qu'en soit la valeur philosophique.

Cependant Tesprit égyptien ne devait pas rester sur cette idée déjà bien plus parfaite ; il lui fallait pousser plus loin la conquête qu'il avait si brillamment inaugurée. Si nous n'avions pas de textes péremptoires à cette occasion, on pourrait peut-être, avec une sorte de justice apparente, douter que les Égyptiens aient connu le Dieu unique et soient arrivés au monothéisme dont on a voulu si longtemps faire le don spécial du peuple juif ou des nations dites sémitiques; mais des paroles comme celles que j'aurai à citer plus loin, au cours môme de ce chapitre, ne peuvent laisser le moindre doute dans l'esprit d'un homme qui sait lire et comprendre. Cela est si vrai que les Pores de l'Église, qui eurent à définir au concile de Nicée le monothéisme chrétien et les idiomes de chacune des trois hypostases de la Trinité chrétienne, se servirent d'expressions analogues à celles dont s'était servi, dix-huit siècles avant notre ère, le prêtre égyptien qui, dans l'intérieur de son temple, avait réfléchi au grand problème de l'existence d'un dieu unique et avait trouvé une solution que l'on juge encore croyable et admissible en notre dixneuvième siècle.

Quand on rélléchit d'ailleurs à la marche de l'esprit humain, à son amour pour l'unité, à l'analyse à laquelle il soumet toutes choses, physiques ou intellectuelles, on ne peut s'étonner qu'il en ait été ainsi à propos des questions • philosophiques les plus captivantes et les plus ardues que puisse considérer rintelligtînce humaine. Quel que fût le progrès accompli dans la réduction de la neuvaine divine ou ennéade à la triade, trois personnes divines étaient encore bien incompréhensibles pour un esprit vraiment philosophicpie; une seule énergie divine suflisait, ayant toutes les puissances, tous les attributs nécessaires à l'être divin qui a tout créé, qui conserve et gouverne toutes ses créatures.

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L'ancienne religion de TÉgypte, je veux dire les doctrines religieuses élaborées primitivement dans les temples d'Héliopolis, de Memphis ou d'Hermopolis la Grande, avait à sa manière tenté d'expliquer l'apparition de Thomme sur la terre: elle avait cru à la création opérée par un démiurge qui, sur son tour à potier, avait façonné toutes les créatures terrestres comme le potier façonne et modèle le vase qu'il veut fabriquer. L'école héliopolitaine avait fait un pas de plus et avait attribué la formation de tous les êtres au Verbe divin, le seul démiurge qui avait fait la création entière. Plus tard, sous la XVIII® dynastie, la question de la providence de Dieu et de la conservation des êtres créés est traitée conjointement avec celle de la création dans un conte populaire connu sous le nom de Conte des deux Frères et dont il me faut parler ici afin de donner une idée de ce que pensait la grande majorité du peuple égyptien sur ces graves questions, avant de voir quelles étaient sur le même sujet les pensées des esprits réfléchis méditant dans la solitude sur ces difficiles problèmes.

D'après ce conte, deux frères vivaient ensemble dans une petite ferme de l'Egypte, l'aîné était marié et dirigeait la ferme; le cadet faisait tous les ouvrages que faisaient d'ordinaire les domestiques dans les fermes égyptiennes. L'aîné se nommait Anoup, le cadet Bataou. Ils s'entendaient très bien ensemble, lorsqu'un mauvais désir de la femme d'Anoup qui ivait vu la force de son beau-frère vint mettre le trouble lans cette petite société si unie. Elle désira son beau-frère, out comme dans la Bible la femme de Putiphar désire le el esclave qui, dans la maison de l'Égyptien, remplissait les mêlions d'économe. Bataou, pas plus que Joseph, ne voulut îder aux instances de sa belle-sœur et celle-ci, craignant Til ne parlât à son frère de ce qui s'était passé, prit le parti 16 devait prendre aussi la femme de Putiphar : elle accusa itaou d'avoir voulu lui faire violence. Anoup, enllanimé de 1ère, voulut tuer son frère cadet : il se cacha, un couteau à

la main, derrière la porte de l'étable où le jeune hommo venait conduire et enfermer ses vaches; mais ces muet^ animaux surent trouver la parole pour avertir leur conducteur. Averti par ses vaches et ayant en effet aperçu les pied» de son frère derrière la porte de l'étable, le jeune garçon s'enfuit et son frère se mit à le poursuivre^ tenant toujours son couteau à la main, prêt à venger sur son cadet un crime que celui-ci avait refusé de commettre. « Le petit frère s'écrit vers Perà-Horeinak bout i, disant : Mon bon maître, c'est toi qui juges le faux du vrai! Et Perà entendit toutes se» plaintes, et Perâ fit apparaître une eau immense entre lui et son frère, et elle était pleine de crocodiles; et l'un d'eux se trouva d'un côté et l'autre do l'autre, et le grand frère, par deux fois, lança sa main pour frapper; par deux fois, il n& tua pas son petit frère : voilà ce qu'il fit. Son petit frèr© l'appela de la rive, lui disant : Reste là jusqu'à l'aube- Quand le disque solaire se lèvera je plaiderai avec toi devaaft lui, afin que je rétablisse la vérité, car je ne serai jamais plus avec toi, je ne serai plus dans les lieux où tu seras r j'irai au val de l'Acacia. »

Ce premier passage montre que le dieu nommé Perà- Horemakhonti, c'est-à-dire le Soleil-Hovus dans les deiae Iwruons, celui que les Grecs ont appelé Armakhis, était ^ considéré par le menu peuple comme le suprême justicier devant lequel l'innocent dans le malheur pouvait élever la voix sans craindre de se voir repousser; aussi c'est pour cela que Bataou l'invoque d'abord en l'appelant mon bon maitrt et s'offre à plaider devant hii, contradictoirement avec son frère, la cause de la justice. Et, de fait, quand le soleil est levé à rhorizon, le petit frère expose sa cause et reproche à son aîné la conduite passionnée où ni la raison ni Tamitié n'avaient exercé la moindre influence.

Au val de l'Acacia, Bataou passait la journée à chasser les bétes de la montagne et venait se coucher le soir sous l'Acacia, au sommet de la fleur duquel était placé son

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cœur*. Et beaucoup de jours après cela, il se construisit de sa main, dans le val de l'Acacia, une villa remplie de toute r bonne chose, afin de s'y établir. « Comme il sortait de la villa, [: il rencontra la Neuvaine des dieux qui s'en allait régler les destins de la terre entière qui leur appartenait'. La Neupawe des dieux parla d'une seule voix et dit : Ah! Bataou, taureau de la Neuvaine des dieux*, ne demeures-tu pas seul, après avoir quitté ton pays devant la femme d'Anoup ton grand frère? Voici, sa femme est tuée et tu lui as rendu tout ce qui avait été fait de mal contre toi. )) — Leur cœur souffrit pour lui beaucoup, beaucoup, et Perà-Horemakliouti dit à Ekhnoum : Oh! fabrique une femme ii Bataou, afin que tu ne restes pas seul*. — Ekhnoum lui fit une compagne pour demeurer avec lui ; elle était parfaite en ses membres plus que femme de la terre entière, car l'essence de tous les dieux était en elle. Les sept Hathors vinrent la voir et lui dirent d'une seule bouche : Qu'elle meure de la mort du glaive. » Ainsi, non seulement, on pouvait plaider la cause de la justice par-devant le soleil; mais ce soleil lui-même parcourait la terre, je veux dire l'Egypte, avec toutes les personnes de son Ennéade, pour en régler les destinées, c'est-à-dire pour rendre la justice dans la vallée du Nil. Non seulement il récompensait le solitaire Bataou en lui montrant de la bienveillance et en lui annonçant le châtiment de sa calomniatrice; mais encore il priait le démiurge de lui fabriquer

1. La magie entre pour une part considérable dans les événements de 06 conte; cette observation fera comprendre cette phrase.

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