‹ Essai sur l'évolution historique et philosophique des idées morales dans l'Égypte ancienneChapitre 42 sur 212 · Il faut entendre de limites à sa durée · texte numérisé non relu

Il faut entendre de limites à sa durée

de rÉgypte, mais aussi comme assez éloignées Tune de l'autre pour bien marquer Tintention de Fauteur, laquelle est évidemment que la vertu de ce Dieu se fait sentir dans toute rÉgypte.

Il est omnipotent: « Il a élevé le ciel et refoulé la terre;» — « ce qui est, ce qui n'est pas est à sa suite, » dit un autre texte, ce qui signifie que tout dépend de lui, ce qui est comme ce qui n'est pas, le présent comme le futur, futur qui sera peut-être, comme \osJuturs contingents. Un troisième texte nous montre encore mieux cette pensée : « Ce qui est est dans mon poing et ce (jui n'est pas est dans mon flanc. » H n'y a guère moyen de s'y tromper: la théorie des futurs conrtingenis, si en vogue au moyen âge et restée l'un des enseignements de la religion catholique, sinon de toutes les théologies chrétiennes, était connue des sages de TÉgypte-

11 est incompréhensible : (( Il est mystérieux pour les hommes et pour les dieux : » — « il se cache, sa forme n'est pas connue, w L'hymne de Boulaq nous a déjà informés quo « son nom est caché », c'est-à-dire qu'il s'appelle Amon, car Amon signifie le caché.

De même qu'il est incompréhensible par l'esprit, il est intangible par le corps, c'est-à-dire qu'il est spirituel: «On ne le prend point par ses deux bras, on ne le saisit point par ses deux mains.» Sans doute encore, un dieu qui a des bras et des mains ne peut guère être spirituel; mais c'est aussi là une de ces nécessités de langage dont j'ai prévenu le lecteur, et, s'il fallait regarder de plus près les œuvres chrétiennes, nous trouverions que leurs auteurs prêtent au Dieu des chrétiens une bouche pour parler, des oreilles pour entendre, des yeux pour voir, des bras pour frapper, des mains pour prendre, un cœur pour ressentir toutes les passions humaines, sans compter qu'il doit avoir un cerveau dans lequel se marquent toutes ses pensées. Le langage humain est ici bien en arrière des pensées de l'homme.

Ce dieu spirituel ne peut manquer d'être invisible ; aussi

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les Égyptiens n'ont-ils guère eu de peine à priver leur Dieu delà visibilité; un texte dit en conséquence qu' « on ne voit point le gmnd Dieu qui est à Mendès* », c'est-à-dire celui qu'on adorait dans le temple de Mondes.

L'unité de ce Dieu est chose indéniable et j'ai fait observer d(^ paroles formelles à cet égard en citant les deux liynmes que j'ai tenu à faire passer tout entiers sous les yeux de mes lecteurs; mais cependant ils auront vu qu'il n'est pas rare qu'on parle de dieux autres que le Dieu suprême, qu'on les nomme par leurs noms. J'ai déjà averti ceux qui liront cet ouvrage que les divers états par lesquels était passée la |)ensée religieuse en Egypte s'étaient conservés à mesure que la méditation philosophique marchait vers de plus hautes pensées, vers des progrès réels et tangibles. Cette observation doit être rappelée ici : si un prêtre quelconque avait fait fi des pensées où ses compatriotes s'étaient complus depuis des siècles, il se serait attiré tous les désagréments d'une excommunication majeure, ou même il aurait risque de se rendre incompréhensible et de perdre sa pensée. Il devait faire au contraire accepter cette pensée par les esprits à même de la comprendre, et, par conséquent, employer les mêmes termes que ses contemporains. Il devait en outre, pour être fidèle à son génie qui l'emportait sur des sommets non foulés aux pieds par la multitude, imaginer une explication plausible de ce qu'il était obligé d'admettre en son système ; car à quoi lui aurait servi de rester sur une hauteur inaccessible, sans pouvoir exercer aucune influence sur ses concitoyens ? Cette position embarrassante d'un auteur qui avait à faire connaître ses propres idées en se pliant au langage vulgaire s'est souvent rencontrée en Egypte. L'auteur

1. Ce Diea, aux époques fétichistes, était une branche d arbre; plus tard on identifia la branche d*arbre avec Osiris. A une époque que l'on ignore, ce fut Amon qui devint identifié avec le dieu de Mendès: on le représenta sous la forme d'un bouc, et c'est ce dieu qu'ont connu les écrivains classiques, lorsqu'ils parlent du bouc de Mendès.

de l'hymne de Boulaq avait déjà tenté ces cimes inaccessibles à la foule: pour lui, les dieux ont tous été créés par le Dieu unique qu'il appelle Amon-Rà, quoique primitivement Amon et Kâ soient deux dieux locaux, Tun de Thèbes, l'autre d'Héliopolis. Do môme pour tous les grands dieux locaux de l'Egypte, je veux dire ceux qui avaient survécu à la foule des divinités de la première époque à laquelle l'humanité avait eu une vie consciente, on les avait tous fondus en un seul être, on en avait fait des formes différentes d'un seul et même Dieu, si bien que TKtre était un. mais que cet Être avait des milliers de noms, comme s'exprime encore l'auteur de l'hymne de Boulaq. Quant aux autres, comme ils n'étaient que de second ordre, déjà à moitié oubliés, on pouvait les traiter avec plus de désinvolture et en faire ce que les Grecs nommèrent des Génies, des Aaijjiove;, Anges ou Démons. « Les dieux sont ses formes en lui-même ; » — « Les dieux sont en son flanc, » et le grand Dieu les avait ainsi réunies en lui-même. Ce grand Dieu était « une âme sainte qui engendrait les dieux et les munissait de ses formes inconnues». La substance de ces dieux secondaires, c'était son corps même. C'est lui qui avait créé cette neuvaîne des dieux qui fut le premier effort de la pensée religieuse en Egypte, cherchant à sortir des ténèbres de fa première heure. Au fond, c'(Hait le Dieu qui avait été placé au sommet de l'Ennéade; mais on l'avait fait sortir de l'Ennéade pour en faire un être à part dont l'Ennéade elle-même ne fut plus qu'une création. Somme toute, cette explication de la pluralité des dieux admise, non seulement par le vulgaire, mais par une foule d'esprits distingués, revenait, ou peu s'en faut, à la parole que dans la suite on a prêtée à Platon prévenant son correspondant que, dans les lettres destinées au public, il dirait les dieux; mais que, dans les billets intimes, il se servirait seulement de cette expression approchante, quoique tout à fait dissemblable : Dieu. Ce Dieu vivait d'une vie particulière, et c'est ici, je

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crois, que la pensée des poètes et des philosophes égyptiens s'est le plus élevée ; car cette vie particulière à rfttre suprême rappelle de bien près la théorie scolastique de Duns Scott, qui atlirmait que le principe de la vie divine résidait dans son intellect. Pour le Dieu qu'avaient trouvé les prêtres égyptiens, la substance qui le nourrissait, qui le faisait subsister, c'était la vérité. «11 vit de vérité, il s'alimente de vérité, » répètent les textes à satiété. La Vérité était (l'abord pour les Egyptiens l'exactitude de deux objets comparés l'un avec l'autre ; c'est pourquoi on écrivait ce mot en employant soit une coudée pour marquer cette exactitude de Tobjet mesuré avec l'étalon de la mesure, soit par une flûte pour marquer Texactitude du son obtenu avec l'oreille de celui qui se servait de cet instrument ou qui l'entendait. Il y avait deux Vérités en Egypte, ou plutôt le rôle de la Vérité était double, selon qu'on l'exprimait par la parole ou par l'action. Si on l'exprimait par la parole, c'était le rapport exact de conformité entre la réalité et la parole : c'est ce que nous nommons encore vérité; si on l'exprimait par l'action, c'était le rapport d'exactitude saisi entre l'acte posé et les règles qui présidaient à la moralité de cet acte; c'est ce que nous appelons justice. En Egypte, la vérité et la justice n avaient qu'un seul et même nom. Mât, qui veut aussi bien dire vérité que justice, et justice que vérité. Aussi était-elle double, non comme on l'a cru, parce que [oui était double en Egypte, parce qu'il y avait une Egypte lu Sud et une Egypte du Nord, quoiqu'il soit quelquefois [uestion de la Vérité du Midi et de la Vérité du Nord*, mais arce que la vérité avait un double rôle, en tant que vérité roprement dite et en tant que justice*. C'était cette Vérité

1. Dans ce cas, cette double Vérité est amenée par le parallélisme des lées; mais il n'est pas dit que l'une différât de l'autre, bien au con- •aire.

2. J'examinerai plus loin le rôle de la justice, quand je traiterai des lées ayant rapport au composé humain.

qui, sous son double aspect, constituait la vie divine, dieu suprême était le maître de la Vérité, il faisait tout p la Vérité et jugeait tout selon et par la Vérité. Happrocli maintenant cette théorie du but que doit se donner Tespi dans sa pensée, but qui n'est autre que d'exprimer en pe fection les rapports des objets ou des abstractions avec réalité concrète ou abstraite, et vous verrez qu'il ne fautp beaucoup la presser pour en exprimer le même sens que rintellect divin dans Duns Scott, et que les théories d Grecs se rapprochaient beaucoup de celles des Égyptie dans toutes les questions de théodicée.

Je n'ai aucunement dailleurs Tintcntion de prétend après cela qu'il y ait eu emprunt direct fait par laphilosopl grecque à l'Egypte dans toute cette question de la nature des attributs de Dieu ; mais je ne peux m'empêcher de fa observer que ce que nous venons de voir en Egypte, dix-sc ou dix-huit siècles avant notre ère, embrassait déjà tout que la pensée moderne enseigne sur ces grandes questioi Avouons donc que la pensée humaine se meut d'après c lois immuables dans leur diversité qui, à dix, vingt trente siècles do distance, ramènent aux mêmes résulta L* Egypte eut seulement Thonneur de précéder tous ! autres pays dans la solution d'une question qui a toujours vivement intéresse l'humanité, solution que Timmense ma rite des hommes de notre Europe admet encore et qui n'( pas près d'être rejetée par ceux qui viendront après noi

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