LE CULTE
Chez tous les peuples civilisés ou non, le progrès dans les idées religieuses trouve son expression immédiate dans le culte qu'on rend à la divinité; mais chez les peuples civilisés, cette expression s'affirme avec éloquence. Du moment en effet qu'un peuple admet un Dieu quelconque, un Dieu triple en personnes, ou un par nature, admet en outre que ce Dieu a créé, gouverne, protège et juge toutes ses créatures sur cette terre, en attendant qu'il les juge encore dans l'autre vie, il est évident que l'homme doit prendre toutes les précautions et tous les moyens pour se rendre ce Dieu favorable, qu'il doit avoir soin dérégler, aussi minutieusement qu'il le peut, sesrapports avec lui, rapports publics ou rapports privés. Nous avons déjà vu qu'à peine sorti de la barbarie primitive, '^peuple égyptien, comme tous les autres peuples, avait subi ^tte loi de l'esprit humain.
Or, l'un des mouvements qui scftiblent innés au cœur de "iomme, mais qui sont cependant le fruit tardif du progrès ^^ns la pensée humaine, porte tout d'abord cet homme à 'Manifester son culte pour la divinité par la construction de ^^^niples capables, d'abord d abriter sa dévotion superstitieuse, de loger ensuite magnifiquement le dieu auquel il ^'^st donné, d'être le théâtre de son culte et de tout ce qui ^'^nsuit : comme il se bâtissait une maison, il bâtissait la niaison de son Dieu. Si nous avions pu trouver encore con- '^ï'vés en Egypte les premiers travaux de l'homme déjà arrivé
à une époque à laquelle il avait la conscience de sa force, k laquelle il était doué des moyens de réaliser ses conceptions, nous aurions certainement vu que les plus beaux édificei bâtis en ces temps lointains étaient des temples à la divinité. La maison de Dieu éUiit toujours plus belle que la maison des hommes, plus même que la maison du chef de la communauté sociale; car ce chef lui-même, ainsi que la communauté à lacjuelle il présidait, se croyait sous la dépendance effectivede ce Dieu, et tous, ils s efforçaient de le rendre favorable à Tassociation en passant avec lui des contrats synallagmatiques donnant des avantages k l'une comme à l'autre des deux parties, obligeant l'une comme l'autre, toutes les fois que les conditions faisant l'objet du contrat étaient remplies. Cette loi générale du contrat existait toujours, sans que rien pût en troubler Texistence ou l'anéantir; mais, de fait, chaque tentative de rapport direct ou indirect de l'homme avec son Dieu constituait un contrat particulier que dominait la loi générale. Toutes les circonstances particulières du culte proviennent du besoin qu'avait l'une des deux parties contractantes de disposer favorablement à son égard l'autre partie. Voilà pourquoi ont été inventés les rites du culte ou du sacrifice sur lesquels on a tant philosophé, tant remué d'idées, le ])lus souvent vides, puis(ju'elles ne répondaient à aucune léalité et que toujours elles n'étaient qu'une sorte de tapisserie plus ou moins serré(\ plus ou moins ornée, chargée de cacher l'inanité du fond.
Le culte de la divinité, comme la religion elle-même, s'est formé peu à peu dans rhumanit<f : pauvre, quand l'humanité était réduite à une presque com])lète impuissance: riche, quand l'homme était au contraire arrivé à posséder ce qu'on appelle la richesse, il a suivi les phases de révolution humaine, conmie le corollaire libre d'un théorème religieux. Lesféticheurs de l'Afrique é(iuatorialenous rappellent encore ))ar leurs pratiques l'une des étapes inférieures des cultes primitifs; les prêtres de toutes les religions existantes sont à
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l'autre bout de la chaîne, chaîne à laquelle il n'a pas manqué
un anneau depuis le commencement de la conscience humaine
jusqu'à nos jours, quoique nous ne puissions pas toujours
voir comment les chaînons se rivaient les uns aux autres et
que nous soyons parfois obligés de constater quelques lacunes
dans leur suite.
Si nous partons du premier anneau que nous connaissions de cette longue chaîne et si nous jugeons de la hauteur à laquelle nous sommes parvenus par ces humbles et grossiers commencements, nous pourrons voir le progrès accompli et conclure en même temps que tout, dans cette longue suite, porte la marque de la facture humaine, sans que nulle part on puisse même soupçonner la présence d'une autre volonté qui aurait influé surcette évolution. L'esprit humain a seul opéré cette transformation et cette spiritualisation des idées les plus grossières et les plus égoïstes, les plus humaines en un mot qui ont existé. Ici, comme partout dans Thistoire de Thumanité, l'Egypte par un merveilleux hasard nous présente le résumé le plus complet de cette transformation successive dans les idées du culte,ou des rapports entre Dieu et Thomme qui se regarde comme sa créature, et l'on peut y prendre sur le fait cette formation dont je parlais tout à Theure.
Sans doute, nous ne pouvons plus appeler à notre aide les monuments des plus anciennes époques pour nous apprendre quelles furent les idées des Égyptiens sur le culte au commencement de leur histoire; ils ont tous ou presque tous disparu; mais par ce que j'ai dit des idées qui dominaient l'Egypte à la première époque de son histoire, on peut très bien juger de quelle nature était le culte rendu à la divinité : c'était le même que les féticheurs rendent aujourd'hui à leurs dieux grossiers dans l'Afrique équatoriale. D'ailleurs certaines pratiques toujours existantes sont identiquement les mêmes que celles des hommes que nous appelons les sauvages de l'intérieur de l'Afrique. Quand, par exemple, on va pieusement enfoncer un clou dans un palmier déterminé
pour se guérir du mal de dents ; quand on croit voir fidélité de sa femme ou de son mari dans la manière d< l'eau qui suinte des rochers de la montagne coule le le d'une feuille de palmier ou d'un autre arbuste bien spéci quand on prétend se guérir de n'importe quelle mala intérieure en avalant une tasse do tisane où Ton a : infuser un morceau de parchemin sur lequel ont été écri certaines formules magiques, certains versets du Coran, vc même des Évangiles, quelque lointains que paraissent pareils actes, si on les compare aux actes du culte tel< nous le comprenons aujourd'hui, on est bien obligé d'avoi que ceux qui agissent ainsi n'ont pas fait de grands prog sur les fétichistes africains. Et de même chez nous, si 1 voulait étudier les idées qui ont cours dans les campagD on trouverait encore bon nombre de faits qui nous repoi raient à un état do choses tout à fait semblable; mais, un orgueil assez mal placé, nous ne voulons pas procède l'examen nécessaire parce que nous tenons à la bonne ré] talion de la nation dont nous faisons partie, que nous voulons pas étaler les misères de nos populations de peur < quelque pharisien étranger ne nous place au plus bas de de la civilisation: nous préférons prendre dans des contr éloignées les exemples dont nous avons besoin pour con mer nos théories, quaiid nous pourrions les trouver s notre nmin, sans crainte d'erreur, ce qui n'est pas toujour cas pour les pays étrangers à notre Europe. D'ailleurs n ne nous occupons guère que de la petite société dans laqu* nous vivons et nous nous laissons fermer la vue par horizon qui peut être très clendu relativement, mais qui définitive est nécessairement borné, puisqu'il ne compn qu'une partie infinitésimale de la société humaine. De coté-lâ encore, l'Egypte nous fournit un vaste champ d' servations scientifiques poui' éprouver ou étayer nos théoi et nos svstèmes.
Quand il sort de la période d'incubation, le culte de
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divinité en Egypte nous est connu avec assez de détails ; en particulier les textes nouveaux découverts dans les pyramides dans ces dix ou douze dernières années nous ont beaucoup appris à ce sujet. Quoique principalement consacrés au développement des idées sur le composé humain après sa mort, il est prouvé que de nombreux points de rencontre doivent se trouver sur ce chemin. Je les ai déjà indiqués dans le chapitre spécial à TAncien-Empire ; d'autres seront encore indiqués, en passant, dans le chapitre suivant à propos du progrès des idées relatives aux morts. Il me suffira de dire ici que le but poursuivi à travers toutes les prières et toutes les cérémonies relatives aux funérailles à cette première époque était Tassimilation du défunt au dieu afin de lui assurer tous les avantages de la vie divine en oflrant au dieu tout ce qu'on imaginait devoir lui faire plaisir. Du coup, voilà bien les deux principaux actes du culte intérieur et extérieur pratiqués en Egypte de cinq à six raille ans avant notre ère, le même sous deux aspects différents, la prière et le sacrifice. Qu'on se rappelle aussi ce que j'aiditausujet des temples bâtis sur le plateau où s'élèvent les trois grandes pyramides. C'étaient hi sans nul doute des Monuments funéraires ; mais il y avait dès cette époque des temples érigés à la divinité, comme il y en eut plus tard.
Les temples construits sous le Moyen-Empire ont disparu; il en reste cependant quelques vestiges qui nous témoignent <l'une manière irréfragable de Texistence de monuments en l'honneur de certains dieux, monuments splendides. si Ton en juge par les quelques débris qui nous en sont parvenus. Ainsi, pour ne citer que les exemples les plus fameux, à Héliopolis, sur le site de la ville entièrement détruite aujourd'hui, un obélisque est resté, qui fut élevé par Tun des Ousortel de la XII® dynastie. Témoin grandiose et solitaire du culte que Ton rendait autrefois au dieu de la ville, c'est-àdire au dieu Râ, le soleil, il a survécu à toutes les révolutions ^t domine de toute sa hauteur la plaine dans laquelle s'éle-
vait la cité autour du tomple que les récits fantaisistes d'Hérodote ont rendu si célèbre. De plus, on a observé que dans presque tous les monuments qui nous sont parvenus d-une époque postérieure, comme les temples de Thèbes, c'est-à-dire Louqsor et Karnak. on a trouvé des pierres sur lesquelles étaient gravés les cartouches des rois de la XII® dynastie, preuve qu'en ces temps lointains le besoin d'élever en l'honneur des dieux des maisons aussi magnifiques que possible travaillait l'humanité alors existante tout comme il la travailla dans les âges suivants.
Si nous jetons maintenant les yeux sur les monuments fameux qui nous sont restés de la XVIII® et de la XIX* dynastie, comme les temples d'Abydos, de Louqsor, de Karnak, de Médinet-Habou, de Déir-el-Bahary, de Rédéaiêh, sans compter ceux qu'élevaient les Pharaons de cette dynastie dans l'intérieur de la Nubie, comme celui d'Ibsamboul, pour ne parler que du plus célèbre, on peut conclure aisément, delà magnificence des monuments qui s'offrent aux yeux du voyageur et du penseur, combien était profond chei tous les membres du peuple égyptien ce sentiment religieux qui faisait rechercher les moyens d'élever, en l'honneur des dieux ou du dieu que l'on voulait honorer, des monuments qui défiassent le temps, les éléments, la folle et stupide fureur des hommes. Celui qui de nos jours peut voir ce qu'on appelle la grande salle hypostyle de Karnak, errer dans cette splendeur au milieu des immenses colonnes qui la décorent; celui-là, même à notre époque, alors que les idées de l'homme sont devenues par le progrès des siècles tellement différentes de ce qu'elles (Uaient autrefois, alors que nous sommes habitués à d'autres formes de l'art architectural et que nous nous trouvions dépaysés au milieu de cet étonnant massif ; celui-là, dis-je, en considérant cet hymne splendide de l'architecture égyptienne, demeure frappé d'étonnement courbé sous cette religion qui subsiste encore, et comprenc combien les Égyptiens devaient avoir un profond respec
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pour le dieu auquel ils construisirent cet imposant sanctuaire. Peu importe que le Pharaon se soit arrogé à lui seul l'honneur de l'avoir élevé à son père Amon : les hommes sont habitués, et l'ont toujours été. d'attribuer toute la gloire d'une action à celui qui le plus souvent n'a rien fait pour l'accomplir ; mais si l'on veut penser à l'armée d'ouvriers qui, pendant des années et des années, furent occupés à construire ce merveilleux temple, si Ton veut réfléchir surtout à l'espèce de terreur religieuse qui dominait tous les ouvriers employés à cette œuvre gigantesque, on ne sera pas éloigné dépenser que de pareils monuments ne peuvent être l'œuvre d'un seul homme, si riche et si puissant qu'il ait été et qu'on le suppose, mais bien plutôt l'œuvre collective de tout un peuple, de toute une époque, œuvre de foi, s'il y en a jamais eu; et je comprends parfaitement, moi qui ai eu l'avantage devoir quelquefois et d'admirer cette œuvre immense, que l'ombre religieuse qu'il projetait se soit étendue autrement loin que l'ombre qui, chaque soir et chaque matin, s'étend supla plaine environnante de ses murailles élevées, de ses pylônes renversés, de ses obélisques encore debout, et qu'il ait été possible dans cette majesté solitaire et cette solitude majestueuse d'avoir et d'entretenir les doctrines philosophiques exposées dans le chapitre précédent.
Rien n'avait été épargné pour rendre ces temples solides et durables et magnifiques. Il y a eu cerUiinement en Egypte des temples dont la construction n'était pas assez solide pour braver les siècles et la ruine; mais ceux-lîi ont péri et nous pouvons seulement juger qu'ils devaient sans doute être en rapport avec la richesse de l'époque, celle du village ou de la ville qui les avait fait construire. Ceux qui nous sont parvenus au contraire sont bâtis en calcaire, en grès ou en granit; ils ont pu résister à tous les ravages. Or, pour qui connaît l'Egypte, pour qui sait la pauvreté de ce pays en matériaux de construction lapidaire, si l'on excepte le calcaire, ce seul fait montrera combien ceux qui construisirent
ces édifices avaient à cœur de plaire à la divinité. Et pour rendre ce don encore plus acceptable, les Égyptiens eurent soin d'appliquer leur esprit à découvrir ce qui plairait le plus à leurs yeux d'abord, aux yeux de la divinité ensuite. Voilà pourquoi on constate encore aujourd'hui que les inventions de l'architecture, à toutes les époques de l'histoire égyptienne, et surtout à l'époque du Nouvel-Empire, sont avant tout des inventions destinées à glorifier les dieux ouïes morts par la belle ordonnance, par la symétrie et le travail admirable des parties, c'est-à-dire des inventions religieuses. Sans doute l'architecture n'atteignit pas en Egypte le même degré de beauté supérieure ((u'elle devait atteindre dans li suite en des pays plus heureux, comme la Grèce qui vintà point pour recevoir les traditions des architectes égyptiens; mais TEgypte eut l'insigne honneur de précéder toutes les nations dans leurs progrès artistiques, de faire des inventions qui sont encore à la base de tous les arts, d'élever des monuments qui étonnent encore le monde et qui ne nous paraissent que peu étrangers à notre manière de faire, et cet honneur, elle le doit à la pensée religieuse qui l'inspirait parce qu'elle la remplissait. Et non seulement l'architecture employa pour bâtir les temples égyptiens ses procédés les plus parfaits, multiplia ses inventions les plus belles, mais encore tous les autres arts connus de l'Egypte furent appelés à venir témoigner aux dicHix leur iKmimage religieux et à concourir, chacun pour sa part, à l'embellissement de la demeure divine. La sculpture fut chargée de représenter sur les murs et de faire ressortir aux yeux les principales scènes des cérémonies qui s'effectuaient dans les temples ou d'adresser aux dieux les actions de grâces du Pharaon pour les succès que, grâce à lui, grâce à son père Amon, par exemple, il avait remportés sur ses ennemis : la peinture venait ensuite recouvrir de ses plus brillantes couleurs les scènes qu'avait gravées la sculpture ; de même les arts industriels furentrequis, pour rornementation et le mobilier des temples, d'exécuter leurs
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produits les plus magnifiques, rien ne paraissant trop beau pour la grandeur divine, de quelque nom qu'elle s'appelât. Aujourd'hui, il n'en subsiste plus que ce que Thomme n'a pu détruire, les matériaux, les sculptures, que l'on n'a pas réussi à marteler suffisamment pour qu'il n'en restât plus rien, les couleurs qui ont survécu à près de quatre mille ans. Autrefois, les temples étaient aussi ornés qu'ils sont maintenant dévastés. Les récits des voyageurs grecs pourraient nous donner une idée encore assez grande de toute leur richesse, si nous n'avions l'heureuse chance de posséder encore la liste des biens de toute sorte que, sous la XX* dynastie, le Pharaon Ramsès III octroya aux temples de Thèbes, de Memphis et d'Héliopolis, et nous pouvons juger par nous-mêmes, d'après les longues énumérations qui sont hites dans ce document, combien ces temples étaient riches et opulents. Non seulement tous les ouvrages les plus remarquables par la matière précieuse dont ils étaient faits, ou par ITiabileté de la main-d'œuvre, y étaient rassemblés avec une profusion incroyable; mais encore il n'y avait pas jusqu'aux portes qui ne fussent faites de bois précieux et recouvertes d'or ou d'électrum. On ne s'étonne plus dès lors que le conquérant Persan, Cambyse, après avoir dépouillé tous ces temples ornés et enrichis à l'envi par tous les Pharaons égyptiens, ait pu transporter assez de richesses dans son pauvre pays pour étonner ensuite les Grecs qui se fourvoyèrent à sa cour. Il aurait fallu, pour juger en suffisance de cause de ce qu'était un temple égyptien, pouvoir être témoin des cérémonies fastueuses qui s'y déroulaient, alors que le Pharaon, vainqueur de ses ennemis, revenait de quelque razzia faite sur les tribus des nègres du Soudan ou sur les habitants de la Syrie et de la Palestine, gorgé de richesses, avec toutes les contributions de guerre que lui avaient payées ses adversaires vaincus, avec ces longues théories de captifs, d'animaux rares transportés tout à coup sous un ciel qu'ils ignoraient, avec sa maison militaire, entouré de ses officiers
civils, de sa famille, de ses enfants, de ses femmes, paraissant enfin lui-même au milieu d'une nuée de hauts officiers qui estimaient à grand honneur de remplir les moindres offices auprès de sa personne sacrée et divine, monté sur un char que traînaient deux coursiers superbes, ou transporté dans un riche pahinquin, venant remercier son père Amon de la victoire que le Dieu lui avait accordée sur ses ennemis et lui ofïrir en sacrifice les têtes des rois subjugués qu'allait abattre sa massue. Alors la magnificence barbare du spectacle qui se serait déroulé à nos yeux en ce temple sans rival dans le monde entier, aurait pu nous donner une juste idée de la force du sentiment religieux en Egypte et de la grandeur du culte qu'on y célébrait en Thonneur de la divinité. Mais quoiqu'il ne reste plus rien de cette pompe que la nudité majestueuse du temple et de ses sculptures, avec sa forêt de hautes colonnes à chapiteaux évasés comme la fleur du lotus, il se trouve que l'esprit est encore plus frappé de cette manifestation grandiose du génie humain, que si toute cette pompe était encore visible; car l'art seul a survécu et l'art est l'expression la plus magnifique de la vérité.
Pour exercer les divers actes du culte, l'Egypte, comme les autres pays, eut un clergé fortement constitué. L'origine du clergé égyptien se perd dans la nuit des temps: aussi haut que les monuments nous permettent de remonter, nous trouvons des membres de ce clergé cités dans les plus antiques inscriptions, et nous n'en perdons plus la trace jusqu'au jour où les temples égyptiens furent fermés par ordre de Théodose et jusqu'à celui où les conquêtes du christianisme firent disparaître les derniers vestiges du culte de la déesse Isis à Philce. Chaque sanctuaire célèbre de l'Egypte avait d'abord son collège sacerdotal, ne relevant que de luimême, ayant toute puissance sur les habitants du nome auquel il appartenait et sur les dévots qu'attirait la réputation du Dieu dont on y célébrait le culte. A la tête de ce collège se trouvait un grand prêtre dont le nom variait avec
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chaque sanctuaire, mais dont les fonctions étaient identiques. A mesure que la centralisation politique s'opéra en Egypte, ces divers sanctuaires, avec leur clergé, devinrent dépendants du dieu de la capitale; car ce dieu avait pour premier grand prôtre le Pharaon en personne, vivante image sur la terre do Râ ou d'Amon dans le ciel. A Tépoque à laquelle nous sommes parvenus, c'est-à-dire à la XVIIP dynastie, cette idée avait acquis toute la réalité dont elle était susceptible, puisque les Pharaons s'élevaient des temples où ils s'adoraient eux-mêmes, se rendant un culte tout aussi détaillé qu'aux dieux Râ et Amon: il est vrai que le plus souvent les temples où l'on prend sur le fait ce fait qui rappelle le culte impérial des Césars romains^ étaient élevés sur la terre étrangère, dans ces régions de l'Afrique, où la barbarie native des habitants demandait à être contenue parla terreur religieuse habilement répandue et entretenue dans les esprits.
Les prêtres avaient un code de coutumes parfaitement réglées, dont malheureusement nous ne trouvons pas mention dans les monuments indigènes, auquel les textes égyptiens ne font que de rares allusions, mais que nous connaissons d'une manière plus précise par les auteurs grecs qui ont traité de l'Egypte. Hérodote nous donne toute une suite de détails que je citerai ici, quoiqu'ils soient mélangés de vrai et de faux. «Ailleurs, dit-il, les prêtres des dieux portent une longue chevelure; en Egypte, ils se rasent. . . Comme Is(les Égyptiens) sont les plus religieux de tous les humains, \% pratiquent les coutumes suivantes: ils boivent dans une oupe d'airain qu'ils nettoient tous les jours, et cela ne se lit pas seulement chez quelques-uns, mais chez tous\ Ils
1 . Cette phrase, où il s'agit des Égyptiens en général, ne saurait ôtre nforme à la réalité, car les fellahs et les pauvres ouvriers ne se servent point de vases d'airain pour boire, si les prêtres et les riches savaient se permettre un tel luxe, ce qui n'est pas démontré.
portent des vêtements de Un et ils ont soin qu'ils soient toujours fraîchement blanchis. Ils sont circoncis par propreté et estiment qu'il vaut mieux être propres que beaux. Tous les trois jours, les prêtres se rasent le corps entier afin que ni pou, ni autre vermine ne les souille pendant qu'ils ; servent les dieux. Ils ne portent que des vêtements de lin et des chaussures d'écorce de papyrus : il ne leur est point permis d'en prendre d'autres. Ils se lavent à Teau fraîche deux fois par jour et deux fois par nuit. Ils accomplissent d'autres rites, on peut dire innombrables; mais ils jouissent d'avantages non médiocres. Ils n'usent, ni ne dépensent ce qui leur appartient ; des aliments sacrés cuisent pour eux; il arrive chaque jour, à chacun d'eux, abondance de chair de bœuf et d'oie; on leur distribue du vin et du raisin; toutefois, ils ne peuvent manger de poisson. Dans toute l'Egypte, on ne sème point de fèves et, s'il en vient, on ne les mange ^ ni crues ni cuites \ Les prêtres n'en peuvent supporter l'aspect, car ils considèrent ce légume comme impur. Chaque dieu n'est pas servi par un seul prêtre, mais par plusieurs, et l'un d'eux est grand prêtre; lorsqu'il vient à mourir, son fils lui succède'. »
Quoiqu'il en soit de ces renseignements, que les prêtres égyptiens aient eu ou n'aient, pas eu ces coutumes*, il n'en reste pas moins vrai qu'ils devaient se tenir dans un état de stricte pureté légale et s'abstenir de toute action qui aurait pu souiller cette pureté. Diodore de Sicile fournit aussi certains autres détails, dont les uns paraissent et sont faux, mais qui concourent tous à établir ce fait que la pureté la plus absolue au point de vue légal était réclamée des prêtres
1. Ce fait peut ùtve vrai: mais il est en contradiction absolue avec ce qui se pratique aujourdliui en Egypte, où Ton cultive d'immenses champs de fèves.