‹ Essai sur l'évolution historique et philosophique des idées morales dans l'Égypte ancienneChapitre 45 sur 212 · Diodore de SicUe, I · texte numérisé non relu

Diodore de SicUe, I

raon, dès sa plus tendre jeunesse, élevé avec les enfants des plus hauts officiers de son père, était soigneusement entretenu dans ridée de sa divine descendance par les prêtres, ses éducateurs, qui avaient su Tentourer du réseau de leurs multiples prescriptions. Il était en réalité le premier prêtre de rÉgypte, et de ce chef, il dépendait du sacerdoce. On le tenait ainsi sous la puissance occulte d'un clergé très intrigant qui, à un moment donné, sous la XXII® dynastie, substitua son chef, le grand prêtre d'Amon thébain, à la lignée des Pharaons que nous appellerions laïques. Ainsi entendu, le tableau de Diodore est presque fidèle.

Comme il est facile de le conclure de ce qui précède, le clergé égyptien fortement constitué avait déployé toutes les forces de son esprit pour s'assurer la prééminence dans rÉtat égyptien: la chose était fatale et la société égyptienne était une société théocratique tout autant que le fut plus tard la société juive. Il y avait cependant une différence entre ce qu'était le clergé égyptien et ce que devait être plus tard le clergé juif: c'est qu'en Egypte il n'y eut jamais d'école prophétique comme il y en eut en Israël, et que par conséquent, le clergé de la vallée du Nil ne fut pas soumis à conformer sa conduite aux prédications outrées de quelques esprits aussi sombres que chimériques; qu'il pouvait en ses temples somptueux philosopher tout à son aise et chercher les solutions les meilleures des problèmes qu'il se posait à lui-même dans ses méditations; au lieu que, dans la Palestine, la révélation dite mosaïque avait du premier coup posé en dogme l'unité de Dieu, sinon la spiritualité divine, et que ce dogme était devenu un moyen rigide de juger de l'orthodoxie ou de l'hétérodoxie des membres do la société. Enfin dans le clergé égyptien les charges sacerdotales n'empêchaient aucunement les charges laïques, civiles et militaires; il est presque de règle que les grands officiers du Pharaon soient, en même temps prêtres de quelques dieux; sans dout^, ils n'avaient pas la possibilité de continuer leur carrière dans le sacèrâocej

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parce que leurs devoirs civils les occupaient trop; mais

cepeadant on trouve encore certains dignitaires très élevés

dans l'ordre civil qui étaient en même temps revêtus de

l'une des charges les plus considérables de Tordre sacerdotal.

De plus, je ne crois pas que la charge de grand prêtre fût

hérédittiire ; mais c'est là un point qui a encore besoin d'être

i éclairci. Au contraire, chez le peuple juif, l'ordre sacerdotal

f était complètement séparé de l'ordre civil^ et il était défendu

au roi d'offrir à Jéhovah les sacrifices les plus usuels ou les

moins ordinaires, tandis qu'en Egypte le pouvoir civil et le

pouvoir religieux étaient réunis dans les mêmes mains, à

savoir celles du Pharaon. En cela, l'Egypte se rapprochait de

plus près de ce que furent à Rome certains sacerdoces qui se

pouvaient conférer à de hauts personnages ayant déjà des

charges politiques.

Cependant il ne faut pas oublier qu'en Egypte, comme en Judée, le monachisme joua un certain rôle. Il y eut sans doute, dès le Nouvel-Empire, des hommes qui, poussés par leur nature mystique, se consacrèrent plus spécialement à la divinité, faisant des œuvres particulières en Thonneur de tel ou tel dieu, vivant séparés du reste des autres hommes, sans pour cela qu'ils eussent à oublier tous les biens terrestres. A la fin de l'Empire égyptien, sous le règne des souverains d'origine grecque, mais qui surent parfaitement se faire aux mœurs et aux idées de l'Egypte, on voit quelques-uns de ces pieux maniaques s'enfermer dans les chapelles du Sérapéum de Memphis et y proposer aux fidèles ou aux dévots leurs prières en échange des choses nécessaires à la vie. Mais le temps est encore bien éloigné cil ces pauvres gens devenus légion dicteront à l'Egypte chrétienne le mot d'ordre d'une croyance qu'ils ne comprendront pas et obéiront avec frénésie à l'ordre des patriarches d'Mexandrie toutes les fois qu'il faudra saccager la ville pour imprimer une salutaire terreur aux païens, aux juifs et aux hérétiques.

Les femmes eurent-elles quelques fonctions à remplir dao ce sacerdoce? A première vue, quand on réfléchit à la posi tion supérieure que nous avons vu la femme occuper e Égypterdès les premières dynasties et quand on la rapproch de la théorie que les Pharaons descendaient de la famill solaire, comme des femmes ont occupé le trône d'Egypte, o est tout naturellement amené à se prononcer en faveur de I possibilité qu'une femme ait pu exercer des fonctions saoei dotales dans la vallée du Nil. En effet, nous trouvons toul une catégorie de femmes mentionnées par les monument! qui avaient quelques fonctions de ce genre : les textes le nomment d'un mot que Ton traduit d'ordinaire par chantew d'Amon : ce sont celles que les Grecs avec leur légèrel ordinaire ont nommées pallacides d'Amon. Elles apjM raissent sous le Nouvel-Empire; mais leur rôle estencoi assez mal étudié et par conséquent trop incertain pour que j m'y arrête. D'autres sont appelées femmes divines, ( peut-être ce mot pourrait-il faire penser à la prostitutio sacrée qui fut de règle en d'autres pays; mais jamais on n' trouvé quoi que ce soit dans les textes qui autorisât à donne à ce titre cette explication. Il a pu se passer dans le secn des temples quelques actes privés de prostitution ou d'adul tère; mais jamais ni l'une ni l'autre ne furent officiels\

Le rôle du clergé en Egypte fut noble et magnifique, i Ion s'en tient aux résultats généraux et lumineux, et si Toî néglige les ombres qui sont toujours partie des acte humains. Ce fut au clergé que l'Egypte dut presque toutes civilisation éminente qui l'a placée à la tête des nations qii ont le plus mérité de l'humanité; ce furent ses prêtres qui 1

1. En écrivant ceci je pense non seulement à la naissance d'Am^ nophis III qui est censée se passer dans le temple comme la conoeptioi y a eu Ueu du fait du Dieu, car je regarde cette représentation comiD plus vraisemblablement mythique; mais je pense surtout aux nombreu récits coptes qui font aller les femmes à Téglise où il leur estannono qu'elles concevront, et qui les y font même passer la nuit.

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lancèrent dans le grand courant des idées fécondes qui devaient emporter le monde vers les hauts sommets de la civilisation religieuse et morale, car, je ne saurais assez le redire, le progrès s'accomplit de haut en bas et la religion est à la tête de la morale en ces sociétés primitives, ou plutôt la religion et la morale sont pour moi deux effets corrélatifs d'une seule et même cause. Ce fut en effet le clergé égyptien qui trouva le dogme de l'unité de Dieu et sans doute de Vimmortalité de Tàme bienheureuse, dogmes qui devaient plus tard avoir tant de succès parmi les sociétés ayant remplacé les sociétés primitives et qui continuent encore aujourd'hui à occuper la première place dans les pensées des hommes, dogmes enfin qui, on ne peut le nier, ont présidé à tant de progrès accomplis.

Mais ce tableau de Texcellence du clergé égyptien comporte quelques ombres et je dois à la vérité de l'histoire de les signaler au lecteur. Le clergé égyptien en général, comme tous les clergés, afin de conserver sa suprématie sur la foule, ne se préoccupa aucunement de faire disparaître les superstitions la retenant encore attachée au vieux fonds dldées fétichistes qui avaient été les siennes tout d'abord. Il s'en servit même à son avantage pour s'attirer les offrandes et les aumônes des fidèles ; les anciens livres sacrés qui avaient été inventés aux premières époques ne lui suffirent plus, il en inventa d'autres afin de renouveler la source de ses revenus et de gagner les payements en nature ' qui ont toujours été de règle en Egypte. S'il voyait que la dévotion populaire délaissait peu à peu quelque sanctuaire dont le dieu avait vieilli, pour aller porter ses hommages et ses offrandes à quelque rival plus jeune et plus heureux, les prêtres ne reculaient pas devant les faux les plus manifestes, comptant sur la crédulité populaire pour ramener les fidèles à leur t)ieu, comme, par exemple, les prêtres qui, vers la XXll« dynastie, imaginèrent de consacrer au dieu Khonsou une stèle où ils racontaient comment ce dieu avait guéri une

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princesse de Bakhtan, laquelle était possédée d'ua esprit mauvais; ou comme ceux encore qui, sous les Ptoléméés/i firent graver sur un rocher près d'Asouan. l'antique Syèoe": des Grecs et des Romains, le récit imaginaire d'une famina de sept ans dont leur dieu aurait délivré TÉgypte aur premiers temps de son histoire \

Je ne parle pas des supercheries ordinaires dont les prêtres "i se servaient pour inspii'er aux faibles d'esprit une terreur salutaire, ou pour faire illusion aux fidèles qu'attirait dans [ les temples le désir toujours si vif en l'homme de voir opérer ' des miracles. Ce sont là des faits qui se rencontrent dans toutes les religions, qui ne sauraient aucunement en vicier 11 i portée morale, qui sont l'œuvre de particuliers peu scrupuleux, mais que 1 on ne saurait justement reprocher à une : religion qui ne les commandait pas. Ce qui reste établi, malgré ces ombres, c'est que le clergé égyptien, sauf des cas' peut-être nombreux, toujours trop nombreux, dans sa sphère d'action qui était fort étendue, exerça la plus salutaire influence sur la marche de l'esprit humain. L'or le plus pur est produit en séparant bien des scories qui adhèrent an minerai primitif.

Un clergé si bien organisé que le clergé d'Egypte, où les enfants embrassaient d'ordinaire la même fonction que leurs pères, devait avoir des offices bien déterminés, un cérémonial très compliqué et un rituel des plus complets. Le clergé égyptien avait en eiïet tout cela, et je me contenterai de rappeler ici certaines cérémonies où tous les rites avaient besoin d'être étudiés d'avance pour être bien remplis. Jen'ai pas à entrer dans tous les détails du culte; il me suffira seulement de faire connaître les idées générales qui y pré-

1. Ce récit a fourni à certains apologistes de la Bible Toccasionde trouver dans cette inscription, véritable faux religieux, la justificatioo du récit de la Genèse sur la famine de sept ans dont Joseph dëlivn aussi l'Egypte.

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sidaient et qui touchent à la morale. Au premier rang se

rencontre le sacrifice qui est h la base de tous les cultes :

sacrifice humain, sacrifice sanglant et sacrifice non sanglant.

L'Egypte, je Tai déjà dit, a connu le sacrifice humain

par lequel, à un certain moment de leur existence, toutes les

sociétés ont témoigné leur adoration à la divinité. A l'époque

à laquelle nous sommes parvenus, le sacrifice humain existe

encore en Egypte; mais il a dépouillé, dans les cérémonies

officielles, la plus grande partie de sa férocité : les Pharaons

n'immolent plus à Dieu leur père que les ennemis vaincus.

Ce que l'on considère, quand il s'agit de Rome et d'autres

pays, comme un châtiment politique était en Egypte un acte

religieux au premier chef, et c'était dans le temple que le

Pharaon cassait littéralement la tête aux chefs vaincus dont

il tenait les chevelures réunies dans sa main gauche pendant

jue sa droite frappait de sa massue. Certains autres actes de

)arbarie, comme couper les mains des morts sur les champs

le bataille, les porter en trophée comme des marques de

aillaDce, enlever les parties sexuelles de l'homme afin de

ompter les morts par le nombre de phallus qu'on avait

ecueillis, et d'autres coutumes semblables, sont aussi des

ctes de cruauté ordinaires dans les armées égyptiennes;

nais ils ont pour excuse d'avoir été exécutés dans les

ombats, c'est-à-dire dans l'acte barbare par excellence

ont, malgré tous les progrès réalisés dans nos sociétés

ctuelles, nous ne sommes pas encore parvenus à nous

ébarrasser, ce qui devrait nous rendre plus circonspects

ans nos jugements.

C'étaient là, ai-je dit, les actes officiels de la classe la plus levée de la société égyptienne : hors ces cas de guerre et de ictoire, il n'y avait plus de sacrifice humain en Egypte epuis longtemps; mais le peuple était encore resté attaché ses coutumes de barbarie primitive en certaines occasions ù, croyait-il, il y allait de sa vie. Les êtres les plus doux leviennent souvent les plus féroces, lorsque leur vie est en

jeu ; si leur raison n'est pas aussi développée que leurs sen timents, alors Tégoïsme le plus cruel parle seul en maître Ce phénomène se reproduisait régulièrement chaque anné en Egypte, vers le mois d'août.

A ce moment de Tannée, en effet, le fellah égyptien regai dait anxieusement vers le Midi, comme il le faitencor craignant que le Nil « ne vint pas » et que par conséquei TEgypte entière no fût détruite. Dès que les premières eai du fleuve avaientfait leur apparition et s'étaient assez élevée afin de rendre favorable Sa Majesté, on prenait une jeui fille remarcpuible par sa beauté, on la revotait des plus beai habits et on la précipitait dans le fleuve, afin que le Dieu p jouir des embrassements de sa fiancée et qu'il donnât à s fidèles une inondation qui assurât la vie de rÉgypte. Cef Tarabe 'Amr qui abolit cette barbare coutume, au témc gnage d'un historien ; mais il dut en laisser le souvenir ; peuple égyptien et, encore aujourd'hui, on élève une peti pyramide d<î terre, aux environs du Caire, un peu en avah la digue qui contient les eaux du fleuve et, lorsque la digi est ouverte, la pyramide, qu'on nomme toujours la fîanc du Nil, est emportée, comme autrefois la jeune vierge q devait subir les froides étreintes de Dieu*.

Malgn'ï cette barbarie d(î la populace égyptienne, il 6 certain qu<^ les mcours de IKgypte avaient progressé

1. D'autres r«''cits nous pmuvent encore que les sacrifiées humaii dans cf^tte circonstance, s'étaient conservés en Egypte : tel le récit de qui se pratiquait dans la ville nommée Tri phiou par les Grecs et Atri par les Kgyptiens. On immolait, dit la légende, douze garçons au Di et, si It'ur sang placé dans un immense vase d'airain disparaissait dâ la nuit, le peuple entier s'en retournait dans ses demeures au milieu la joie et du contentement, assuré que cette année-là il aurait une bon n'colte. Les Mgyptiens n'étaient jamais assurés de voir revenir Tann suivante la crue du Nil telle qu'elle avait eu lieu Tannée précédente, les moines célèbres s'occupaient chaque année de cette grave question l'une des premières (luestions que I\aul ranachori'te pose à son visitei Antoine est celle-ci : L'eau vient-elle toujours en son temps ?

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l'époque de la XVIII® dynastie et que le sacrifice humain y était relativement rare, alors que chez d'autres peuples, notamment chez les peuples d'origine sémitique, il était commun six ou huit siècles plus tard et pratiqué avec des raffinements de cruauté qui indiquaient un état voisin de la barbarie originelle du genre humain.

Le sacrifice des animaux était pratiqué en Egypte, nous n'en pouvons douter; car, outre les témoignages que nous fournissent les listes des biens possédés par les temples et qui pouvaient diflScilement être employés pour la nourriture des seuls prêtres, Hérodote nous renseigne sur la manière dont les prêtres égyptiens pratiquaient le sacrifice et nous le voyons en effet pratiqué sur les parois des tombeaux ou sur certains monuments. Les Égyptiens, nous avons déjà pu le supposer d'après ce qui a été dit plus haut de la vie des prêtres, avaient toute une catégorie d'animaux qu'il était défendu d'offrir en sacrifice aux Dieux parce qu'ils étaient impurs. Et môme pour les animaux réputés purs, s'il y avait en leur corps une seule tache, c'est-à-dire une seule chose classée parmi les choses impures, par exemple une seule tache des poils, cela suffisait pour faire exclure l'animal comme impropre au sacrifice. Dans l'animal sacrifié toutes l*îs parties n 'étaient pas également aptes à être offertes aux Dieux; mais c est là un fait très connu aussi chez les autres peuples df^ l'antiquité et sur lequel je n'ai pas à m'étendre plus longuement.

Le sacrifice comportait en Egypte, comme dans les autres pays, trois parties bien distinctes : le choix de Tanimal qui était égorgé, la combustion do certaines parties de la victime <în l'honneur de la divinité et le repas sacré dos prêtres avec <*'^rtaines autres parties de Tanimal sacrifié. Lo dépècemont d^« chairs devait se faire avec des instruments purs, quelquefois avec dos couteaux de silex, comme aux époques i)rimi- ^^ves, alors que le travail des métaux n'avait pas encore été *ïi^<'nté, et étrangers à tout ce ((ui avait paru une pollution

quelconque, surtout s'il eût été de fabrication étrangère\ La victime ainsi découpée était brûlée ou consommée parles prêtres. Je ne m'appesantirai pas davantage sur ces faits asser connus par eux-mêmes: TÉgypte en était sur ce sujet au

1. En effet, ôtre étranger à l'Egypte était encore considéré, vers la vingt-sixième dynastie, comme un crime impardonnable, et ce ne fut gu^îre qu'à cette époque que l'Egypte, par suite de nécessités politiques, ouvrit certaines villes aux étrangers et prit à sa solde des mercenaires, des Grecs, tout comme aujourd'hui la Chine ouvre quelques-uns de ses ports au commerce européen en leur indiquant certaine résidence, (^e liaiuo de l'étranger nés était pas étendue aux tribus nomades sans cesseen contact avec rEgyi>te, ni aux peuples qui vivaient sur ses frontières naturelles: les Libyens, les Bédouins, les Nègres, qui tous avaient des rapportsavec l'Egypte dès les temps les plus lointains et quiétaientsans doute, sous le Nouvel-pjnpire, entrés dans sa population pour un appoint considérable, n'étaient pas pourchassés par les Egyptiens: demémeles peuples d^ la Syrie. Les traditions populaires nous montrent assez souvent leurs héros en contact avec ces {>opulatious ; les scènes de victoire gravées sur les murailles des temples ou sur les parois de certains tombeaux nous apprennent qu'on les regardait avec surprise, qu'on en punissait les chefs, pendant que les inscriptions les traitent de vils ; mais ceux qui étaient réduits en esclavage étaient assez bien traités d'ordinaire : encore maintenant l'Egyptien moderne accueille très bien les individus de race sémitique, les Nègres et toutes les races de l'Afrique ou de l'Extrême- (Jiient. Mais c»i (jui faisait la terreur de l'Egypte ancienne et ce qui met encore en déliancM» l'Egypte moderne, c'étaient et ce sont les gens du Nord. Pour ceux-là l'antique Egypte ne sentait que de la répulsion et, même quand elle eut été conquise, elle garda vivace eu son cœur la liaine qu'elle avait vouée à sesconcjuérants, haine que ne fit pas disparaître l'introduction du christianisme et qui causa la perte irréparable de l'Egypte tombée au poiivoir des Arabes musulmans. I^s Grecs, c'était le nom que l'on donnait à toutes les nations vivant au nord de l'Egypte, étaient en horreur à tous les Egyptiens. « A cause de cela, dit Hérodote, pas un homme, pas une femme d'Egypte ne voudraient baiser un Grec sur la bouche ni faire usage d(i son couteau, de ses haches, de sa lna^ mite, ni manger la chair d'un bœuf découpé par un Grec.» (Hérodote, II, 41.) Ainsi les lois rituelles sur tout ce qui était regardé comme pur et impur venaient ajouter leurs défenses à l'antipathie haineuse qui séparait l'Egypte des populations répandues dans les Iles de la mer et sur certaines côtes du continent asiatique ou européen.

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même point que les autres nations devaient atteindre plus tard; nous pouvons l'attester pour une époque où les autres peuples ne sont guère arrivés à une haute civilisation, même àla civilisation consciente d'elle-même, sûre de ses forces et connaissant la manière de léguera la postérité le souvenir de ce quelle a fait.

Sans entrer en de plus grands détails sur le sacrifice des animaux, ce qu'il comportait, il me surtira de dire qu'il était accompagné de cérémonies figuratives et de prières liturgiques compliquées et soigneusement réglées. Nous manquons malheureusement d'un rituel égyptien en cette partie du culte et nous devons nous contenter do la représent^ation decertaines scènes que nous ont conservées les murailles des temples, telles que les cérémonies de la dédicace des ortices religieux, celle du feu nouveau, etc. Ces cérémonies datent évidemment d'une époque beaucoup j)lus lointaine et remontent jusqu'à 1 époque antérieure à ce que nous nommons l'histoire, s'il faut en croire certaines expressions que contiennent les prières qui les accompagnent. Les purifications par l'eau ou par l'encens y sont fort nombreuses, ainsi que Ie5 formules déprécatoires ou optatives qui forment le fonds detoute prière. Et puisque je viens d'écrire encore une fois ce mot de prière, il ne sera pas hors de propos de dire ce que TÉgypte entendait par là.

Aujourd'hui nous définissons la prière: l'acte religieux qui met l'homme en communication avec la Divinité pour lui offrir ses hommages, lui exposer ses besoins et lui demander ses faveurs. Cette définition aurait aussi parfaitement contenu à la prière de l'antique Egypte; mais elle était prise ians tout autre ordre d'idées que nous la prenons ai)paremnent aujourd'hui. Nous laissons la Divinité libre dans ses ictes: elle peut nous accorder ou nous refuser ses grâces, îomme elle jugera à propos ; elle n'y est aucunement forcée. )e plus le progrès des mœurs a fait que les demandes portées ►ar-devant la Divinité ne doivent guère regarder que l'état

qu'on nomme spirituel de Tàme, et presque point le bien-< corporel, car ce côté de laprièn» est laissé à rarrière-pl sous cette condition : autant que cela pourra être util( salut. Les Dieux de l'Egypte étaient au contraire d' nature bien différente et la notion de la prière s'en ressent ils avaient besoin de certains actes respectueux, coninu Dieux d'Homère (|ui avaient besoin de respirer l'odeur sacrifices offerts [)ar les pieux Éthiopiens « les derniers hommes. » Pour subvenir à ces besoins, ils avaient p avec les créatures inférieures, c'est-à-dire avec les hom d'Egypte, un contrat en partie double, synallagniatique, lequel ils s'étaient obligés à exaucer les prières des fidèle ces prières étaient faites dans les conditions voulues, tt' que les rites les exposaient. C(îs rites étaient nombn difficiles, inaccessibles même à la plus grande partie hommes; mais les prêtres qui les avaient imaginés étaier pour les accomplir avec la perfection voulue. Si, |)our cause ou pour une autre, les rites n'étaient pas parfaiten accomplis, le Dieu n'exauçait pas la demande de celui qi priait. On ne connaissait pas encore les besoins spiritu< c'étaient avant tout des choses matérielles que Ton den dait, comme le grand prêtre Chrysès dans l'Iliade.

Cette manière d'entendre la prière ét^it celle qui fui usage à la première épo(|ue historique; elle le deme jusqu'aux derniers t<împs de l'Egypte ancienne, jusqu' plus belles époques de l'Egypte chrétienne et c'est enc celle que connaissent les fellahs de nos jourSj pour n tenir à la classe la plus arriérée. On donnait à Dieu p recevoir: si on lui offrait des louanges, c'était pour le fia dans ce qu'il avait d(* plus sensible et le rendre plus disf à accueillir les demandes qu'on lui faisait. Les moines cl tiens de l'Egypte pensaient exactement sur ce sujet d même manière que leurs ancêtres : leurs bonnes acti étaient un capital qu'ils pla<;aient sur les promesses divi et qu'ils avaient grand'peur de perdre par un péché qui

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aurait éloignés de Dieu. Jamais ils ne crurent ù la liberté de leur Dieu: ce Dieu s'était obligé par les promesses qu'il avait faites, par les contrats qu'il avait passés avec les hommes daus ses paroles soigneusement recueillies et conservées; riiommc avait donc un droit absolu au paradis s'il mourait dans le bien. Jamais la doctrine de la prédestination gratuite n'entra dans une cervelle égy|)lienne. Donnant donnant, telle était la devise de ce peuple pratique. Jamais aussi il ne lui vint à l'idée que la prière entendue de cette sorte, et il en faut dire autant de la plupart des prières faites aujourd'hui, n'était qu'une tentative de corruption exercée sur la volonté divine, une sorte de bagscliisch qu'on lui offrait afin qu'elle accordât ce qu'on lui demandait. Les meilleurs esprits en Egypte ne se dirent jamais que Dieu, assiégé de tous côtés et assailli par des multitudes de fidèles qui lui adressaient des demandes contradictoires, ne serait pas a.sscz puissant pour accorder les unes et les autres, à moins de faire que les contraires n'existassent à la fois, que le blanc fût noir et que le blanc devînt noir, tout en restant en môme temps blanc ou noir; que pour répondre à toutes ces prières, il lui aurait fallu être juste et injuste à la fois, car, la bonté de l'intention morale n'étant point requise chez le fidèle qui priait, il se pouvait également faire que la prière de l'impie demandant une chose mauvaise arrivât à son oreille gauche avec toutes les conditions requises pour une prière excellente, et alors Dieu était obligé de l'exaucer, — tandis que la prière de l'homme pieux demandant une chose pleine de justice arrivait au contraire â son oreille droite manquant, par exemple, de l'une de ces intonations que les religions antiques, et surtout la religion égyptienne, prenaient si grand soin d'exiger, et alors ce Dieu, quoique juste, quoique porté à secourir le faible ou l'indigent, était dans l'obligation de lui refuser sa demande. Jamais en EgJ'pte, et bien peu souvent même dans le christianisme, la prière ne fut l'hymne d'un cœur pur perdu dans sa

faiblesse en présence de la grandeur infinie d'un Dieu parfait.

Cependant, il no faudrait pas croire que le culte égyptien en soit resté à cotte raanièro imparfaite d'exprimer sa religion, à ces sacrifices grossiers et à cotte prière primitive, k mesure que la religion s'avançait vers des idées plus larges, plus généreuses et plus élevées, le culte s'approchait de plus en plus de l'hommage non sanglant que nous rendons aujourd'hui à Dieu dans notre Europe chrétienne et que d'autres peuples rendent plus purement encore à leurs Dieux sous d'autres latitudes. Des les plus anciens temps, on s'était vservi dans les sacrifices d'encens, d'eau, de lait, de vin et d'huile : l'huile, le vin, le lait, l'eau et l'encens se retrouvent à chaque époque de l'histoire de l'Egypte et, pendant la persécution des chrétiens qui eut lieu sous l'empereur Dioclétien, le Duc de la Haute-Egypte qui faisait sa tournée d'inspection dans sa province, arrivant un jour sur l'emplacement de Tancionno Thèbes, fut tout réjoui do voir qu'il y avait encore un temple en Egypte où l'on offrait le vin et le lait en l'honneur des dieux\ A cette époque, il n'est plus question de sacrifices d'animaux, quoiqu'il s'en offrit sans doute encore (luelquos-uns dans les temples égyptiens; l'auteur du récit regardait évidemment le sacrifice du vin et du lait en l'honneur « des idoles », comme un acte abominable de polythéisme; s'il avait vu, dans le culte ordinaire, offrir d'autres sacrifices spécialement répugnants, nul doute qu'il n'eût éprouvé une maligne joie à les mentionner, et, s'il ne l'a pas fait, c'est que ces sacrifices avaient toUilement cessé ou étaient devenus d'une insigne rareté. Sans doute, il n'y eut jamais en Égy])te une école prophétique répudiant les sacrifices sanglants offerts à Dieu, jamais une voix ne s'éleva, disant : « J'en ai assez du sang de vos boucs et de vos génisses; ce qu'il faut à Dieu, c'est un cœur pur qui le

1. Cf. E. Amélineau : Les Actes des martyrs de V Église copte, p. 42.

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erche, » comme le dit Isaîe; mais il faut se rappeler que le critice journalier continua à Jérusalem jusqu'au moment la ville allait être détruite, malgré tous les avertissements s prophètes, tandis qu'en Egypte, s'il n y eut aucune role semblable, les faits parlaient d'eux-mêmes, puisqu'on lit arrivé à préférer l'offrande à la divinité de choses non iglantes aux sacrifices sanglants et aux hécatombes les is choisies. Jamais, à ma connaissance, on n'a représenté jacrifice d'un animal dans les temples, si ce n'est celui de piques oiseaux lors de la dédicace d'un temple, et ce fait nt en aide au sentiment que j'exprime ici; car, dans litres monuments de la même époque, je veux dire les nbeaux, le sacrifice sanglant est toujours représenté tel il était aux premiers temps de l'histoire égyptienne ; mais est vrai de dire que ce sacrifice était nécessaire pour iinrir les défunts et rendre un culte aux Dieux infernaux, rait-il trop osé de conclure, en l'absence de ce fait dans temples et en sa présence dans les tombeaux, que cette îérence provenait de l'avancement dos idées dans un cas de leur stagnation dans l'autre? Rien n'est moins susceple de changement dans un peuple que le fonds de ses ies relatives à la mort et à tout ce qu'elle entraîne ou )pose; la religion, au contraire, dans la partie de ses ?mes qui se rapportent <à l'existence d'un Être suprême, éminemment mobile, jusqu'à ce qu'elle ait atteint son )gée. Et. de fait, nous avons vu que les idées sur l'exisice et l'être d'un Dieu ont progressé, et nous verrons ntôt que les croyances relatives <à la mort et à toutes ses les ne progressèrent pour ainsi dire qu'à côté, que le fonds 'idées resta presque le même. Je ne crois donc point avoir trop loin en pensant, pour les raisons que je viens de mer, qu'en Egypte les sacrifices sanglants commencèrent isparaitre dès la XVIIP ou la XIX® dynastie, pour finir ^ être d'une rareté très grande, sinon par ne plus être itiqués du tout.

Si maintenant du culte extérieur rendu à la divinité passe au culte que j(î nommerai intérieur, et j'entends par le culte personnel que chacun doit rendre en son for in rieur au Dieu dont il s'est fait le serviteur, je trouve ( maximes d'une sagesse si relevée qu'elle présuppose C€ I)référence des rites non sanglants pour rendre hommag ce Dieu et que, pour trouver quelque chose d'approchant faut descendre jusqu'à l'an 30 ou 31 de notie ère, alors ( le Christ donna dans son Sermon sur la montagne le résu de son enseignenu^nt moral. Nous avons la bonne fortune posséder ici un document remar(|uable, un véritable tra de morale dans la manière égyptienne, procédant ] maximes déUichées, comme nous l'avons déjà vu faire dî le Papyrus Prisse, et nous donnant sur la société de ce époque des vues profondes et personnelles que les aut âges n'ont eu qu'à prendre conune règles de conduite et( sont vraiment remarquables. Sur la (]uestion qui m'occi présentement, il y a plusieurs préceptes dont il me faut ti; parti en les faisant comialtre. Il n'y a pas moins de ci maximes sur les rapports de l'homme avec la divinité: el ont été jetées au hasard de la pensée; mais je les range dans l'ordre que je croirai le plus utile à montrer le progi accompli dans les idées, sans me croire le moins du mon obligé de suivre Tordre dans leciuel les a écrites le scri Khonsou-hôtep, autour du papyrus moral de Boulaq.

Dans ce qui regarde le culte de la divinité, cet autei d'après les données du papyrus lui-même, indique d'abo les actes du culte public avant d'arriver au culte intérieur personnel. Il prescrit tout d'abord de sacrifier à Dieu: « Fî la fête de ton Dieu, dit-il : renouvelle-la-lui en sa saison; si omission irriterait Dieu. Fais ériger les témoignages apr que tu lui as présenté ton offrande. C'est de première 1 que d'agir ainsi \ » C'est-à-dire: Tu dois observer fidèleme

1. Cf. pour le commentaire de cette maxime E. Amëlineau: La M raie égyptienne quinze siècles avant notre cre^ p. 8-10.

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les jours do fête de ton Dieu\ la renouveler chaque fois qu«' le retour des saisons la ramène et ne pas manquer d'ériger en souvenir de ton action picnise les témoignages légaux. De même que, si tu l'omettais, Dieu s'irriterait, de même aussi l'action qui te fera ériger ces sttMes votives en riionnour de ton Dieu est une action éminemment utile pour toi. Il uV a aucune difiiculté à percevoir la nuson pour latjuelle le moraliste égyptien conseille de faire cette action éminemment utile; qu'on se raj)pelle ce (jue j'ai dit sur le caractère utilitaire de la morale du Papyrus Pfisse, au troisième chapitre de cet ouvrage: ici cet utilitarisnïc n'est pas moins évident.

La fréquence des actes du culte est recommandée dans une autre maxime, en même temps que le moraliste prémunit son (ils contre la pensée d'un changement quelconque dans les rites établis, a Lorque tu fais tes ofTrandes à ton Dieu, garde-toi de ce qu'il a en abomination; n'organise pas son cortège, ne l'étends pas après son apparition, ne le raccourcis pas pour ceux qui le portent ; n'agrandis pas ses prescriptions et garde-toi de ce qui serait un surplus dans ses liturgies. Que ton œil regarde vers ses plans'. Applique-toi à faire adoration en son nom; car c'est lui qui donne aux ^î^prits des millions de formes et qui magnifie celui qui le n^agnitie. Si le Dieu de cette terre, le soleil, domine à riiorizon pendant que ses emblèmes sont sur terre, si chaque jour on ofïre l'encens avec les pains, son lever fait verdoyer tout ce qui a été planté : multiplie donc les pains. » Cette maxime se comprend d'elle-même: elle a trait à l'uncî des nombreuses occasions qui devaient se présenter dans la vie

un Egyptien; ce qu'il fallait alors, c'est accomplir de point ^D point ce qui avait été réglé dans les rites divins. Adorer

^- Je reviendrai dans le chapitre sur la famille sur cette expression Ion dieu.

^- C'est-à-dire: Exécute ce qu'il a réglé.

Dieu en son nom, c'est-ii-dire le soleil, le Dieu de cette k dont l'apparition fait pousser tout ce que Thomme a coi au sol, voilà ce qu'il fallait faire, et multiplier les offram afin do faire tout verdoyer, selon l'expression de lautc afin que ce Dieu qui donne aux esprits des millions dcfon magnifie celui qui l'aura magnifié.

Nous passons ensuite au culte personnel dans les t^in] et tout d'un coup nous nous élevons à une grande haute car, par les maximes du sage égyptien, nous pouvons ju du progrès auquel ses rëdexions l'avaient conduit. ( que déteste le sanctuaire de Dieu, dit-il, ce sont les f< bruyantes; si tu implores Dieu avec un cœur aimant, d toutes les paroles sont mystérieuses, il fait tes affaires entend tes paroles, il accepte tes offrandes. » Rapproch ces paroles de celles-ci: «Et lorsque vous priez, vous serez point comme les hyj)ocrites qui aiment ti se t( debout en priant dans les synagogues et dans les pla( afin que les hommes les voient. Je vous le dis en vérité ont reçu leur récompense. Mais toi, lorsque tu prieras, ei dans ta chambre et, après avoir fermé la porte, prie Père dans le secret, et ton Père qui entend dans le secre le rendra. Quand vous piiez, ne faites pas de longs discoi comme les païens qui pensent on effet que leurs nombrei paroles les feront exaucer \ » Sans doute, l'expression d< pensée a gagné en passant par les lèvres du Christ, n n'est-ce pas le même esprit (jui s'observe dans les d maximes? Si Tune mot en avant l'intérêt personnel, con: c'est de mode dans la morale utilitaire de l'Egypte, nous devons pas nous en étonner, et si d'ailleurs, nous vouli rechercher ce qu'on peut demander au Père céleste dam secret de sa chambre, j'imagine que nous n'aurions besoin de scruter bien avant ces paroles pour trouver que choses ainsi demandées sont précisément les mêmes ajffai

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