DÉVELOPPEMENT DES IDÉES REGARDANT LE COMPOSÉ HUMAIN
L'esprit humain ne se développe jamais dans un sens sans se développer aussi parallèlement dans les autres : les faits de développement anormal sont tout aussi monstrueux dans l'ordre intellectuel ou moral que dans Tordre physique. Aussi serait-il bien étonnant que l'esprit humain qui, en Egypte, avait su atteindre les plus hauts sommets de ce que nous appelons aujourd'hui Théodicée ou religion naturelle, se fût borné aux découvertes que nous avons constatées dans les deux chapitres précédents et fût resté stationnaire sur les autres points. On pourrait presque affirmer a priori qu'il D'en a point été ainsi, et cette conclusion recevrait ensuite, par l'examen détaillé des idées qui s'y rapportent^ la plus éclatante confirmation. En particulier, il serait bien surprenant que rÉgypte n'ait rien trouvé de correspondant aux idées que nous avons examinées sur une question qui en est très proche, c'est-à-dire sur l'immortalité de l'àme et tout ce que cette croyance suppose. Elle eût été vraiment un nionstre moral, si elle avait peu ou point progressé sur cette (jueslion qui l'intéressait au moins autant que les autres. De ce côté encore, nous allons voir que la doctrine égyptienne sur la survivance de l'une ou de plusieurs des parties du composé humain n'est pas moins élevée, à notre point de ^'ue, que ses idées sur la divinité et le culte qu'on lui doit rendre. C'est même cette question de la survivance de l'àme ?"'i dès l'antiquité, a rendu l'Egypte célèbre. Je vais donc
traiter la question avec tous les développements qu'elle comporte, quoique ce soit Tune des plus généralement' connues et que cette célébrité môme doive me peiinettr^ de ne pas trop multiplier les textes.
Nous l'avons vu au premier chapitre de cet ouvrage. l'Égyptien, comme tous les hommes, préoccupé de son origine, ne rétait pas moins de ce qu'on appelle aujourd'hui ses* fins dernières. Il avait Tintimo persuasion que la mort n'était pas le dernier mot de rexistencc. parce qu'il ne^ pouvait s expli<iuer, autrement que par une cause moinst grossière et plus spiritu(»lleque ne Tétait son corps, les acte;* dont il ne pouvait sans elle comprendre l'existence. Ainsi, (juand son corps serait mort, momifié et placé dans 1^ tombeau ou ganlé dans sa maison, quelle serait la destinée de cetto autre partie de lui-même, voilà la question qu'il se j)osait. Pourhi résoudre, l'Mgypte avait inventé les croyances au double, au kliou et à rame: mais par la suite des temps, toutes les idées primitives sur ce multiple sujet s*ailinèrent et se spiritualisènmt. Sans doute le changement ne se fit pas tout entier sous le Nouvel-Empire, il était commencé depuis bien longtemps: mais c'est sans doute sous le Nouvel-Empire que l'on trouve le plus de documents s'y rapportant, et c'est ici (|u'il m'a semblé préférable d'examiner ce progrès sou3 toutes ses faces.
Pour commencer par le cor|)s, l'Egypte avait accompli sous la XVIli® dynastie un progrès immense dans les idées de dignité de la pei'sonne humaine et de confraternité des divers membres de la famille. Le tombeau qui avait été concédé par le IMiaraon sous l'Ancien et le Moyen-Empire était demeuré strictement j)rivé, sauf pour les Pharaons et leurs familles. On y déposait seulement le cadavre de celui auquel il avait (jté attribué : il n'y a guère a cette règle qu'une ou deux oxce|)tions connues en faveur de la femme du défunt. Sous la XVIII'^ dvnastie, nous vovonsau contraire (|u<* le tombeau sert à toute la famille, et nous y
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trouvons en effet des quantités considérables de momies. L'honneur qui a été accordé au chef de la famille rejaillit sur sa famille entière. C'est ainsi que chez nous la sépulture de famille sert ÛL tous les membres de la même famille. C'est là un progrès incontestablement très grand. On a de même perfectionné les procédés de la momification, et Tembaumementdes corps est devenu si parfait qu'ils nous sont parvenus intacts depuis plus de trente-cinq siècles. Il n'y a donc plus sujet de craindre que la vie du double puisse périr par la décomposition du cadavre.
Le double naissait avec l'enfant : dans le temple de
Louqsor. on le suit dans toute son histoire et Ton voit qu'il
apparaissait avec l'enfant sorti du sein de sa mère. Lorsque
le petit enfant qui devait être plus tard Aménophis III fut
né, dans le temple même de Louqsor où sa mère l'avait
conçu des œuvres du dieu Amoh, selon la légende, les
déesses nourrices se le passèrent de main en main et se
passèrent en même temps son double, lequel est représenté
avec des traits et une taille exactement semblables à ceux du
petit enfant. Ce double grandissait avec l'enfant, était de
toutes ses actions, devenait homme avec lui et faisait toutes
ies actions de Thomme. Chaque homme avait ainsi avec lui
Un double de son être qui entrait comme partie agissante
dans toutes ses actions physiques ou morales \ Lorsque la
mort venait, le corps mourait, c'est-à-dire cessait de vivre
la vie que nous vivons tous: le double mourait aussi dans ce
sens et, quand le corps était soumis aux procédés de la
momification, mis dans le natron, couvert de bandelettes, le
double l'était aussi; mais il avait l'avantage de l'être par
l'entremise de la déesse bandelette en personne, tandis que le
cadavre était préparé par les taricheutes et les choachytes.
Il restait ainsi attaché au cadavre jusqu'au jour des funé-
1. On le représente quelquefois au bout d'une hampe que l'on tient près du Pharaon.
railles, c'est-à-dire environ soixante-dix jours, au témoi^ gnage d'Hérodote, sa vie étant momentanément suspendu^ et no devant lui être rendue qu'au jour des funérailles pa^ Tune des cérémonies qui se célébraient, laquelle était appelée Ouverture de la bouche. Le cadavre ne pouvait plus en effet faire aucune des fonctions de la vie; le double les faisait comme si rien ne s'était passé; c'est ce qu'on a appela Résurrection; mais ce mot a pris de nos jours un sens si spécial qu'on ne peut aucunement l'employer quand on parle de l'Egypte qui ne connut jamais la résurrection des corps'. Quand le corps avait été momifié, il était placé soit dans l'enceinte des maisons particulières, soit dans le tombeau qu'on avait eu le tom])s do lui préparer. C'est la qu'avaient lieu lesfunéraillcsot, en i)articulier, cette cérémonie de Vou- (oerture de la bouche i\\\\, par une suit<î de purifications, d'encensements, do sacrifices et d'opérations magiques, rendait l'usage des membres au double embandeletté, lui ouvrait la bouche, les yeux, le constituait homme parfait, lui rendant la faculté de manger, de boire, de faire en un mot tous les actes de la vie, grâce au cœur qui avait été replacé dans le lieu qu'il occupait primitivement, non un cœur quelconque, mais le cœur mémo qui avait animé le corps et le double avant la mort. Quand ce double avait été ainsi rendu à la liberté de sivs mouvements, il pouvait voyager, aller, venir; mais le soir, il devait être de retour à l'en-
1. Je n'ignore pas qu*en parlant ainsi je me sépare de la théorie communément reçue pour en donner une nouvelle; mais ce que je disse trouve expressément dans les oraisons des funérailles. Si l'on veut réfléchir à Tintervalle qui sépare la mort de Tenterrement en Egypte, intervalle qui n'a pas pu être expliqué dans l'autre théorie, on verrafacilement combien l'explication que je donne ici, d'après les textes, est préférable. D'un autre côté, je connais la vignette où le cadavre est représenté germant et produisant des plantes nouvelles, vignette où l'on a vu le symbole de la résurrection des corps, mais cette vignette, à mon sens, ne signifie rien de semblable.
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droit ou était son cadavre. Quelques savants ont cependant pensé qu*il ne pouvait pas s'éloigner du lieu où était déposé le cadavre, mais il le pouvait au moins pendant le Nouvel- Empire, car l'un de ses premiers soins était de retourner dans sa maison pour présider au festin des funérailles, sans compter qu'il pouvait et devait en certaines circonstances aller chercher sa nourriture et par conséquent sortir du tombeau'. Pour lui donner la force d'exécuter ses diverses actions, il fallait le nourrir, et largement. C'est pourquoi le peuple égyptien avait pris l'habitude de porter dans la salle des tombeaux où tout le monde pouvait pénétrer^ des offrandes solides et liquides, des parfums, des essences, un 'flobilier coûteux et splendidepourrépoque,atîn que le mort, ^t par là il faut entendre le double, puisque le cadavre restait 'nimobilisé dans le cercueil où on l'avait étendu, pût manger, wire, prendre toutes ses aises dans la vie de la tombe comme "3,118 la vie réelle. Il pouvait continuer indéfiniment sa vie, ^1 les provisions ne lui manquaient pas, ou si son cadavre ne ^'^nait pas à être détruit. Dans ce dernier cas, les Égyptiens avaient eu l'esprit d'obvier à la destruction du double qui ^Urait résulté de la destruction du cadavre : ils avaient dans ^^ but sculpté des statues en bois, en pierre, quelquefois en ë^'anit ou en des pierres d'une dureté extrême, reproduisant ^Ussi exactement que possible les traits du défunt, afin que ^•^s statues pussent servir d'appui au double, si le cadavre, pour une raison ou pour une autre, venait à être détruit*. Si leur idée eût été juste, quelques-uns, et même un assez
1. Je 06 serais pas étonné que ce fût cette idée qui eût donné naissance à l'attribut d'impénétrabilité dont jouissent les corps bienheureux dans la théologie chrétienne.
2. C'est là la cause du réalisme extraordinaire que Ton observe dans les statues de l' Ancien-Empire égyptien, statues en bois, de pierre ou de matière dure, qui nous paraissent encore vivantes, comme la statue du pharaon Khafrà et celle connue sous le nom de Schetkh-cl-boled du Musée de Boulaq que l'on a pu admirer à l'Exposition de 1878, oa comme le scribe accroupi du Louvre.
gmnd nombre de ces doubles, eussent vécu jusqu'à nos jouf^^^ car, si les momies ont disparu, et elles sont loin de l'être toutes, les statues ont subsisté. Il est vrai que depuis plus de dix-huit cents ans, ils seraient restés sans nourriture; mais jusqu'à Tépoque romaine on i)ortait régulièrement à quelques-uns d'entre eux ce dont ils avaient besoin, et un prêtre spécial, noininô prêtre du double, éUiit chargode veiller à ce qu'ils ne manquassent do rien, ayant en suffisance, quelquefois en abondance, les fondations qui devaient lui fournir les moyens de remplir ses fonctions. La nourriture leur était portée, comme nous l'avons vu dans les inscriptions du Moyen-Empire, à certains jours lixes et quelquefois avec une abondance stupéfiante^. Le menu du repas funèbre du pharaon Pepi I^*" est une pièce àconviction d'une rare éloquence; sous le Nouvel-Empire la table d'ofîrandescon tenait soixantequatre mets différents, sinon plus. Mais il pouvait so faire que lefils aîné négligeât ce soin qui lui incombait, ou qu'il le déléguât â quelque prêtre peu scrupuleux qui sût parfaitement bien faire la part des prolits, tout en laissant de côté les obligations de sa charge, ou enfin que la famille vînt à déchoir ou s'éteignit : les Égyptiens avaient prévu ces différents cas. Ils avaient imaginé do faire des représentations en pierre des principales pièces qu'on offrait aux morts et de faire graver sur les tombeaux d'interminables listes d'offrandes où étaient dénommées toutes les bonnes choses qui pouvaient (lattcr le palais d'un Egyptien : quand le mort avait été trouvé /V^s/f.» de voir, il n'avait qu'à réciter, ou l'on n'avait qu'à réciter pour lui, une formule destinée à faire que tous les mets appelés vinssent se présenter â sa voix, comme dans les contes de Fées, ou dans les A////c ef une A^uits,\es repas les plus succulents apparaissent à l'appel du magicien qui tient sa baguette : la baguette pour les Égyptiens était l'un des nombreux instruments que l'on voit employer dans la cérémonie de Voiirerture de la bouche. Ainsi le double était assuré de ne jamais manquer de vivres. Si cependant il
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venait à en manquer, il avait pour dernière ressource de parcourir les rues, les places, les chemins, à la recherche de ^^us les détritus possibles, môme des excréments humains et en dernier ressort de se nourrir de sable. Mais il est facile de comprendre qu'une semblable nourriture n'empêchait point la seconde mort de venir. Et cette seconde mort était Tannihikiion complète. Il se dégage de ces faits un ])rogr('S très réel, à savoir que la table copieuse d'ofîrandes réservée aux Pharaons sous l'Ancien-Empire était devenue peu à peu le partage des grands; en outre, il ressort de cette conception delà vie humaine une idéephilosophi((ue très vraie, à savoir que le néant est la pire des conditions pour l'homme après la vie active qu'il a menée sur cette terre et que tout est préférable à l'annihilation. Voilà comment les Égyptiens en proie au besoin de se survivre à eux-mêmes résolurent primitivement ce problème. Dans cette solution, il n'est pas le moins du monde question d'un autre monde. Elle ne suffit pas longtemps à l'esprit investigateur des Égyptiens. Ils observèrent en effet relativement assez vite que cette expliaition du phénomène de la vie n'expliquait rien, et d'ailleurs le progrès de leurs idées sur les autres points de lar religion les forçait aussi «i marcher de lavant sur cette question. On imagina un second être d'une nature plus ténue que le double lui-même et qu'on nomma Ba, d'un mot que l'on a pris rhabitude de traduire par âme, mais qui ne répond pas même au sens primitif du latin anima, souffle. Cette àme avait sans doute un rôle pendant la vie, mais on ne le connaît pas encore que je sache\ son rôle connu ne commençait qu'après la mort. Elle était évidemment corporelle, ainsi que nous Talions voir; mais c'est tout ce que l'on sait.
Quand la mort était arrivée pour le corps inanimé, lïime
1. l^sesprits des Dieux ou des Phafaons sont cependant nommésdans les documents; mais jusqu'ici le mot Ba, au pluriel Biou, n'a pu ùtre suffisamment expliqué dans ce sens.
s'en détacliait naturellement, et alors se passait pour elle ce qui suit. D'après les légendes les plus anciennes , elle s'acheminait au Nord-Est de TÉgypto, vers certains lacs ou certains canaux qu'il lui fallait traverser. Elle s était munie de ce qui représentait le prix du passage pour le donner au pilote, et elle avait le choix entre l'aile de Thot et le bac du passeur, c'est-à-dire entre deux barques. Ces barques, grâce à certains rites magiques, la conduisaient vers des îles fortunées, placées dans les marais du Nord-Est de l'Egypte, où tous les bienheureux menaient une vie aussi agréable que possible, en cultivant les champs d'Osiris et en faisant pousser du blé haut de sept coudées dans les Champs de Souchets\ Ces âmes étaient les^ëa/es d'Osiris, elles s'étaient faites les vassales du dieu, cultivaient pour lui ses terres et avaient droit à la nourriture que tout être appartenant à un maître devait recevoir. C'étaient là les Champs-Elysées de l'Egypte*. Cet engagement de vassalité du mort, ou plutôt de son âme, îi Osiris. donna lieu à un changement dans les actions faites au profit du double; on n'offrit plus les offrandes directement au double; on les offrit au Dieu des morts, qu'il s appelât Osiris, Khonet-Amenti, Sokar, ou de quelque autre nom, aliii que celui-ci les emmagasinât dans ses greniers et les distribuât au mort, non pas seulement au double qui était dans le tombeau, mais encore à cette âme qui était parvenue aux Champs-Elysées et qui devait vivre, par conséquent manger, puisqu'elle était matérielle. Afin
1. Sept coudées font plus de trois mètres. La mention de ces champs de souchets comestibles, en égyptien lalou, avec la récolte du blé. montre combien l'idée primitive avait dû changer.
2. Il y avait plusieurs lieux dilTérents dans cet Elysée égyptien, comme il y avait plusieurs Champs-Elysées; mais je ne peux m'attacher aux détails sans me condamner à faire de cet Essai un ouvrage dépassant de beaucoup les bf^rnes que je me suis prescrites, et sans discuter en môme temps un grand nombre de questions controversées, quand je ne peux donner ici que les points généralement admis.
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que cette distribution fût la plus abondante possible, on fit usage d'une formule qui obligeait le Dieu à cette distritulion : on avait remarqué sans peine que les offrandes des rois étaient plus considérables que celles des simples particuliers et on résolut de s'assurer après la mort le bénéfice d'offrandes royales, et, comme il ne coûtait rien d'employer l'expression la plus magnifique, on s'accoutuma à dire : Faire royale offrande à Osiris, ou à queftjue autre dieu\ C'était là une manière assez gaie et assez consolante de se figurer son passage et sa vie dans le monde souterrain (jui venait d'être invente ; tant qu'à inventer quelque chose que • l'on ne connaissait pas, il valait mieux faire une invention agréable que se mettre sur la conscience une explication sombre et désagréable. C'est là la solution osiriaque.Elle est très ancienne, puisqu'elle remonte pour le moins à Tépoque des Pyramides.
Mais à côté de cette explication qui était particulière à la Basse-Egypte, il s'en forma une autre plus composée, plus triste, etpar conséquent moins agréable à l'homme : c'était l'explication de la vie d outre-tombe par la légende de Kâ. D'après cette légende, le soleil ou Rà apparaissait radieux au ïnatin par-dessus la chaîne Arabique et, dès son apparition, dissipait le brouillard qui s'était formé à l'intéritmr de la vallée. Il parcourait l'espace céleste, monté sur sa barque où il était accompagné du Dieu Horus qui, sa pique à la main, sondait la profondeur du Nil céleste qu'il traversait, pendant que le Dieu Thot se tenait à l'antique gouvernail auquel la barque obéissait et que la déesse Vérité était debout près du Dieu. La barque était tirée à la cordelle par une série de Personnages qui lui faisaient parcourir le ciel d'Orient en Occident.
t- C'est là l'explication de la formule habituelle en Egypte de ce qu'on * appelé le /)rosr///iéme ; Souton ti hôtep. Le mot Souten ne se trouve placé d'abord que par suite des règles de la préséance, comme c'est le ^ pour d'autres expressions.
Lorsque le soir était venu, la barque disparaissait à l'horizon occidental, prenait le chemin du Nord, suivant un0 cosmogonie particulière à TÉgypte, et se retrouvait le lendemain matin aux portos do l'Orient, ayant parcouru pendant la nuit un espace evactomont semblable à celui qu'elle avait parcouru pondant le jour. Ainsi le mond(»^ était divisé, selon les Égyptiens, on quatre zones que parcourait la barque céleste, doux diurnes et doux nocturnes. Celles du jour étaient les zones lumineuses, celles do la nuit les zones ténébreuses, i Le jour, le soleil n avait aucune dillicultéà fournir sa navi- -i gation aérienne, car il était dans son propre royaume et avait ^ un pouvoir absolu sur les Dieux dos deux contrées qu'il \ traversait, ces Dieux étant depuis longtemps des vassaux ■] assujettis à sa loi; mais, quand il entrait dans son parcours ] nocturne, qvCh chaque heure il traversait des territoires ennemis, il devait sortir de toutes les embûches et de tous ' les obstacles qui lui étaient drossés. Pour cela, il devait savoir les mots de passe et posséder la connaissance de tous les mystères, ce qui lui était relativement facile, mais ce qui était radicalement impossii)lo à ceux qui n'avaient pas le môme privilège que le Dieu.
Il semble au ])r(ïmior coup dVeil que les ^imes ayant laissé le corps dans le puits funéraire ou dans leur maison torrosti'o et le double prôs du cadavre n'avaient absolument , rien à faire avec ce mythe ; cependant le destin dos âmes fut rattaché do très près au mythe solaire tel que je viens de . l'exposer brièvement. Chaque âme, au moment où elle était séparée du corps pai* la mort, était tenue, avait-on imaginé, de se rendre a Vourcrtnre de la fente , c'est-à-dire à l'endroit même où le soleil semblait s'enfoncer dans la montagne, endroit qui variait selon l(\s districts du pays d'Egypte. Là, elle arrivait aux confins des doux royaumes du jour et delà nuit: elle devait l)ravement entrer dans le pays des ténèbres, ou pour mieux dire elle devait attendre le passage de la barque solaire afin d'y monter. En effet, pour avancer dans
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ce royaume, il fallait être initié aux mots de passe et n'avoir rien à redouter des diverses heures de la nuit. Il arrivait queUjuefois que les âmes ainsi parvenues dans le royaume des ténèbres pouvaient du premier coup monter dans la banjue solaire et passer dans le district suivant; quelquefois aussi elles étaient obligées d'attendre qu'il y eût de la place, ou peut-être étaient-elles obligées d'attendre (ju'on oûtcélébré les funérailles, comme dans les croyances grecqu(ss, ou encore leur admission dans la barque solaire dépendait-elle du degré de justice auquel elles étaient arrivées dans la vie. Quand elles avaient réussi à passer les premières portos, elles devaient renouveler cet effort autant de fois qu'il y avait de portes à traverser: douze; c'est-à-dire qu'elles devaient réciter les formules magiques et répéter les mots de passe si elles les savaient ; si elles ne les savaient pas, elles restaient emprisonnées dans l'un des domaines des heures de la nuit. Aussi lorsque la barque solau*e arrivait dans Tun de ces domaines, elle était saluée par un concert de plaintes et et d'implorations: chacune des âmes emprisonnées s'efforçait sans doute d'apitoyer le dieu ou quelqu'un de ses compagnons, comme on voit les ombres dans V Odyssée et Vlùicide s'adresser au héros qui a pu parvenir vivant dans U) royaume des morts. Si elles étaient ass(»z heureuses pour être exaucées, elles remontaient sur la barque, et toujours ainsi
jusqu'à ce qu'elles eussent achevé de franchir les douze domaines des heures de la nuit; après quoi, elles étaient hors de l'atteinte de leurs einiemis et montaient sur la barque de Rà, si elles en étaient dignes, ou simplonioni allaient se placer parmi les nonibnuix hâleuis, amis du Dieu qui tiraient la barque à la cordelle.
C'est ainsi que dans la légende de Hâ on avait r('solu In question du sort futur des âmes. Cette seconde théorie semble en progrès manifeste sur la légende osiria(iue à laquelle elle était liée; mais on ne peut nier qu'(»lle ne fût )lus sombre que la précédente. Elle n'avait point été ima-
ginée par un peuple agricole, ami des scènes cbampétrwq elle devrait être le fruit d'imaginations plus sombres et ph avancées. Elle fut sans doute inventée dans le tein| d'Héliopolis et de là s étendit en toute TÉgypte; mais el ne devait pas le moins du inonde être le dernier mot croyances égyptiennes relatives aux morts. Elle sup] un certain nombre de difTicultés dont il était assez facile dej venir à bout, si Ton avait soin de munir la momie de quel-l ques-uns de ces papyrus qui contenaient les mots de passée et les formules magiques jugées nécessaires dans l'autre monde.
Ces deux solutions d*un cas embarrassant ne furent sans j doute pas les seules qui eurent vogue en Egypte: il y eut ^ aussi le paradis de Sokari, de Khonet-Amenti et d'autrwl Dieux encore qui régnaient primitivement sur les mort». 7 Mais bientôt, quand TÉgypte conquit son union politiqueet^ que le Pharaon régna sans contestation sur la Haute et 11 j Basse- Egypte, que les anciens Dieux furent relégués ao * second plan et qu'il n'y eut plus déplace pour un autre Dieu que le Dieu Amon-Râ, fait de la dualité Amon et Râ réum en une sorte d'unité factice, alors les croyances relatives aox morts se développèrent aussi dans le sens d'une fusion générale et Ton en arriva généralement à en croire ce qui suit.
Quand Tâme était séparée du corps, elle se rendait, souf la forme d'un oiseau à tôte humaine, à la Bouche de la fente, gravissant avec peine les pentes escarpées de la montagne, ou sous une forme humaine un bâton à la main. Là, elle disparaissait, comme dans le mythe solaire; elle entrait dans la royaume des ténèbres et commençait un long et difficile voyage, sujet à péripéties et à catastrophes de tout genre. A chaque instant, elle était arrêtée par des puissances monstrueuses qui lui refusaient le passage et qu'elle ne pouvait vaincre qu'avec les formules magiques et les mots de passe dont on avait dû avoir soin de la munir sur terre. A mesure
u'elle traversait l'un des territoires des divinités infernales, lie était soumise à une série d'épreuves dont elle devait ortir victorieuse. Ainsi dans les champs d'Ialou elle devait laltiver le blé d'Osiris et, comme elle ne pouvait le faire à slle seule, étant une âme de qualité, car les âmes de conlition inférieure ne comptaient pas, elle appelait à son aide une foule de personnages qui avaient nom répondants , parce qu'ils devaient répondre à l'appel qui leur était fait. Ces répondants avaient été placés dans la tombe sous la forme de petites statuettes en terre cuite, recouvertes le plus souvent d'un émail bleu, habilement ou grossièrement faites, tenant daus leurs bras croisés sur leur poitrine deux houes; c'étaient les restes d'un usage barbare qui voulait qu'à la mort d'un dief on ensevelît avec lui la plus grande partie de sa domesticité. Au lieu de cette coutume disparue avant l'époque historique, sans doute, ces petites stiituettes représentaient tes serviteurs jadis mis à mort avec le maître, et ces serviteurs s'éveillaient, s'animaient à la voix de l'incantateur peur travailler dans les champs d'Osiris. C'est là un progrès moral qui ne saurait être plus évident.
Lorsque l'âme avait ainsi accompli avec succès les travaux que lui demandaient les Dieux des districts infernaux, elle •rrivait devant une série de portes gardées par des génies à têtes de serpents, armés d'un long couteau; non seulement elle devait savoir leurs noms et donner les mots de passe, niais elle devait connaître en outre une foule de choses dont l'ensemble forme un total assez fort. On ne lui faisait gn\ce de rien. Les portes franchies, il fallait aussi traverser les pylônes; puis elle arrivait devant un grand lac de feu où ittendaitune barque fée dont il lui fallait connaître tout le jréement et qui lui faisait subir un examen détaillé. Ce lac me fois traversé, l ame arrivait à la porte de la grande salle le la double Vérité-Justice et l'examen reprenait de plus belle. .orsqu'elle avait réussi à passer cette porte, elle se trouvait ans la salle du Jugement, devant le tribunal sur lequel
siégeait Osiris entoure de ses quarante-deux assesseurs doi il fallait encore savoir les noms. L'âme était introduit devant ce terrible sanhédrin par Horus psychoporape. jufife se tenait sur un trône placé sous un grand édicule bois soutenu par des colonnesV Devant lui étaient les quai génies funéraires, primitivement génies des quatre pointii cardinaux. Ainsct, Hapi, Tiaoumaoutef et Qebehsonnouf;.] derrière lui, les doux déesses Isis et Nephthys; autour dfr lui, les dieux asscssein-s, vingt et un de chaque côté. Au.^ milieu do la salle était une balance, près du fléau de laquelle se tenait Anul)i>;', le dieu de rembaumemcnt primitif..] chargé de régulariser la pesée. Près du plateau de gauche tenait le greffier divin, Thot. sa palette de scribe à la nuûfti gauche et le calame dans la main droite: près du plat^udo droite, accroupi sur une sorte d'édicule en forme de faussa j)orte, était un monstre h tète d'hippopotame, appelé d'un nom qui signifie grande dévorante,
II or us, tenant aussi un rouleau de papyrus à la main gauche et levant la main droite dans la posture de quelqu'un qui adresse la parole îi un autre, amenait devant Osiris IVimo représentée sous les traits de son corps parce quelle était corporelle. Lame alors dans un long discours faisait son apologie : c'est ce qu'on a appelé la confession négaiice, parce (ju'elle y énumérait les péchés qu'elle n'avait pes commis. Cette contossioii négative, pour employer un terme assez mal venu, est un morceau de haute moralité, sur lequel je reviendrai plus d'une fois, car c'est l'un des documentsoà l'on trouve le plus fidèlement résumées les idées de TÉgypIe sur la plupart des devoirs qui incombaient à l'Égyptien en tant qu'homme et en tant qu'habitant de la vallée du Nil.
1. Ce dt'tail niontro que cette partie de la légende était censée avwf Hv! cn'Mîe à une ôpoquo ancien ne, où les colonnes architecturales se fiîsait'nt encore en bois.