‹ Essai sur l'évolution historique et philosophique des idées morales dans l'Égypte ancienneChapitre 58 sur 212 · Diodore de Sicile, 1, 75-80, trad. Hœfer · texte numérisé non relu

Diodore de Sicile, 1, 75-80, trad. Hœfer

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avant notre ère, les lois principales qui régissaient l'Egypte. Si Ton veut se donner la peine d enlever toutes lesréll<;xions philosophiques dont il a émaillé son tableau et dont quelques-unes sont d'une justesse contestable, d'écarter aussi ce qui est contraire aux mœurs de l'Egypte, on aura le relevé de quelques lois que Diodore de Sicile avait détachées des coutumes égyptiennes. Quelques-unes de ces lois sont en effet profondément égyptiennes; nous en avons le reflet dans le papyrus moral de Boulaq, et nous les retrouverons bientôt sur notre chemin. Certaines de ces coutumes montrent un adoucissement graduel des m(eurs qu'on est toujours heureux de constater. Il n'est pas jusiju'à la dernière qui paraissait si singulière à l'historien grec qui ne dût reposer sur la nature égyptienne : on en retrouve l'écho dans laconduite du moine Sclienoudi faisant rendre par les voleurs ce qu'ils avaient dérobé moyennant l'abandon de telle partie du butin. Aujourd'hui encore, dans un autre ordre de faits, toutes les aimées de Qéneh sont obligées de se faire inscrire chez un chef particulier qu'on nomme le scheikh des aimées et qui est responsable du bon ordre.

Les châtiments que Diodore de Sicile a mentionnés existaient-ils réellement en Egypte? Pour quelques uns, nul document ne parle pour ou contre les renseignements de l'historien grec : pour d'autres, au contraire, comme la peine de mort ou la biistonnade, ils étaient bien en usage en Élgypte. Nous avons déjà eu l'occasion de voir la peine de mort appliquée; quant à la bastonnad(\ il faudrait n'avoir jamais vu les scènes sculptées ou peintes dans les tombeaux pour ne pas savoir combien elle était fréquente en Egypte. De même nous verrons que les papyrus mentionnent fréquemment l'emploi du bâton. Scribes, surveillants à tous les degrés en usaient largement. De même, il est i)arlé dans le procès des violateurs des tombes sous U) règne do Hamsès IX, de la mutilation du nez et des oreilles ; ce iliâtiment est mentionné dans un serment fait par un ouvrier, il est

vrai; mais il faut observer que cet ouvrier n'eût pas juré par la mutilation du ne^ et des oreilles, si l'on n'avait jamais usé (le ce châtiment.

Ce serait ici le cas d'exaniiner si la torture a été employée en Egypte comme moyen de faire avouer aux coupables le crime qu'ils avaient intérêt à nier. Quelques auteurs Font cru et ont pensé en trouver la preuve dans les actes du procès dont je viens de pai'ler: mais les mots cju'emploie le texte ne donnent lieu à aucune conclusion semblable. Il est vrai (jue Ton peut prendie ces mots comme Tune de ces phrases atténuées qui en disent beaucoup plus long qu'elles n'en ont l'air, mais il reste toujours quelques doutes.

Certains auteurs en écrivant sur l'Egypte ne pensent qu'à faire montre de leur esprit, à propos des documents qu'ils ont sous la main, dans les réflexions que leur en suggère la lecture : ils transportent leurs propres idées de gens qui vivent au dix-neuvième siècle de notre ère dans ces temps lointiiins et trouvent facilement à épiloguer, à faire des ])hrases plus ou moins spirituelles sur les coutumes des Egyptiens, ou encore, tout fiers des progrès accomplis depui^ un siècle, (piand ils voient l'P^gypte employer une certain^ manière de faire qui n'est abolie que depuis cent ans eO France et même depuis moins longtemps dans les autre^ contrées de l'Europe, grâce à la pénétration des idées hu-^ maines dont la France a été la propagatrice, ils semblent n'avoir pas assez de mépris pour la civilisation égyptienne- Ils jugent tout d'après l'idée qu'ils se font de l'Etat et de se^ devoirs: pour l'un ([ui vit dans un État constitué militaire-^ ment, rien n'a de méril(» en Egypte qu'autant qu'il y a con^ — formité avec l'idéal (le l'état militaire; pour un autre, toutes* sacrifié, même la vérité, au désir de faire de la rhétorique- Cette manière de faire ne me semble ni juste, ni appelée^ obtenir un grand succès près de la postérité; elle est peut" être habile présentement, puisqu'elle procure aux unset au ^ autres certains avantages non méprisables au vulgaire, mai =

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elle est injuste et fausse au suprême degré. L'écrivain vraiment

dignede ce nom n'est pascelui qui peut exécuter des variations

légères parfois, lourdes le plus souvent, sur un thème donné;

c'est au contraire celui qui n'est préoccupé que des intérêts

delà vérité, c'est-à-dire de la science, et qui n'a pas recours

à des moyens plus ou moins habiles pour déguiser cette

vérité, ou pour passer à côté sans paraître la voir, quand elle

gène.

Pour moi, je n'ai point caché les verrues ou même les maladies morales de l'Egypte. J'ai dit ce que je croyais être à l'avantage du peuple égyptien, comme ce que je croyais ètreàson désavantage. Je l'ai peint dansson action morale tel que je le voyais, et je ne me suis point extasié sur la duplicité de ce peuple qui savait user de grandes paroles sur les murailles de ses tombeaux et qui, dans la pratique, était un peu trop canaille, qu'on me passe l'expression. Je me suis toujours appuyé sur ce principe qui me paraît bien fort, à savoir que l'on n'eût point pensé à employer ces grands mots qui répondent à de grandes idées, si l'on n'eût point été intime- Dtt^nt persuadé que ces idées étaient au nombre de celles qu'il vautmieux avoir que ne pas avoir; que les vertus exprimées Pî^r les mots étaient plus profitables, ailleurs que sur les P^ois d'une tombe, non seulement à l'individu en particulier,mais à l'espèce en général, que les vices qu'on eût pu tout aussi bien exprimer en des termes qui auraient paru tout aussi pompeux. On oublie qu'une force latente se faisait jour P^u à peu au sein de la conscience humaine, (|ue cette force devait éclater tôt ou tard à tous les yeux par le progrès de la ^'ivilisation qui dépend tout d'abord des idées avant de passer par les faits, et c'est le grand honneur de l'Egypte, je le dis encore une fois, d'avoir été la première à comprendre la Valeur de ces idées, quelles qu'aient pu être les défaillances 'ndividuelles. C'est trop de vouloir percevoir avec une trop grande justesse le mobile qui la faisait agir à une aussi forte "'Séance, et quand même ces mobiles eussent été aussi bas

qu'on le veut bien dire, quand même il n'y aurait eu en eux aucune annonce d'idéal, ce ne serait pas une raison pour croire que Thypocrisie, car on ne peut employer un îiutre terme, eût été aussi dominante qu'elle aurait dû l'être, puisqu'il resterait à expliquer qu'une société où tous les hommes, depuis le plus haut dans réchelle sociale jusqu'au plus bas, eussent été voleurs, grossiers, contempteurs des dieux et des honmies, eût pu se maintenir aussi longtemps, non seulement sur la scène du monde, mais encore dans la prospérité la plus grande, se survivre à elle-même et forcer ses conquérants à lui emprunter quantité de lois, de découvertes ou de coutumes, (jui sont encore en usage aujourd'hui chez tous les peuples européens. L'ancienne Egypte n'a disparu complètement qu'àrépocjue de la conquête arabe : elle a sombré sous le flot envahissant du mvsticisme à outrance et sous les efforts qu'elle faisait pour défendre les idées qu'elle avait depuis longtemps et c|ui étaient d'accord avec la raison humaine; jusqu'alors elle a vécu, et jusqu'à ses derniers moments elle a joué un grand rôle dans les disputes journalières dont l'Orient était alors le théâtre. Pour la bien juger, il faut voir sérieusement les choses sérieuses. Un peuple, tout comme un individu, a droit à certains égards, car il est composé d'homm(^s. On peut ne pas adopter ses idées, les regarder même comme fausses ; mais on ne doit pas s'en moquer, j Quand je visitai la nécropolo d'Akhmîm qu'on avait nouvellement découverte, — c'était en 1885, — je fus saisi de pitié en voyant conunent l'on traitait les restes de ces pauvres gens (jui s'étaient donné tant de peine ])our s'assurer, d'après leurs idées, une heureuse vie après la mort. Non seulement tous les tombeaux bâtis dans le sol sablonneux qui précède la montagne étaient éventrés, mais la chasse aux antiquités avait été la cause d'odieuses profanations. On avait enlevé toutes les bandelettes des momies, et les pauvres cadavres étaient jetés pêle-mêle, les uns entiers, les autres privés d'un bias ou d'une jambe, ceux-ci les pieds en l'air, le crùne pris

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tre deux briques, ceux-là à moitié couchés, tous dans le îiiuement le plus affreux, proie facile pour les animaux uvages, s'ils avaient pu encore être attirés par ces restes isêrables. Je ne discute pas les droits de la science; mais iurais bien voulu qu'on eût aussi respecté les droits de lumanitê. Ces Égyptiens, quelles que fussent d'ailleurs leurs lées, étaient des hommes comme nous, avaient droit aux lêmes égards que nous, même à plus d'égards que nous, car, ans une famille bien née on conserve un atUichement plein 'im juste orgueil pour ceux qui fondèrent cette famille. Le léme fait a eu lieu quand, des cadavres qu'on traitait avec ette désinvolture et des rires significatifs, on est passé aux lées en général, qu'on les a traitées aussi cavalièrement et vec aussi peu de respect. Aussi bien sont-ce les mêmes causes ui ont amené les mêmes effets. Jene saurais étredu campdc es moqueurs, et comme je n'aurais point traité les cadavres lomifiés ainsi qu'on Ta fait, par respect pour la dignité de homme, je ne saurais traiter les reliques de la pensée gyptienne avec moquerie par respect pour la grandeur et 3S pénibles efforts de l'esprit humain.

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