‹ Essai sur l'évolution historique et philosophique des idées morales dans l'Égypte ancienneChapitre 62 sur 212 · Hérodote, II · texte numérisé non relu

Hérodote, II

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La place qu'occupait la femme dans la sociétô égyptienne ait donc une place éminemment honorable et respectable, t, s'il fallait juger de la hauteur de cette civilisation de .'Egypte par ce seul point, elle mériterait à coup sûr les plus grands éloges dans l'histoire de la pensée humaine. Mais, à CïMé (le ce tableau plein de lumière, n'y avait-il point place pour des ombres? Si l'on en croyait certains auteurs qui ne veulent reconnaître aucune belle action en dehors du christianisine, les mœurs de l'Egypte auraient été déplorables : lasodomie, ce que saint Paul appelle la fornication, l'adultère, y auraient été des crimes communs, sans compter toutes les autres vilenies, qu'il iifest im])ossible d'éiuimérer. Sur la foi d'un texte mal compris, on avait déjà dit que la femme était un sac d'iniquités, le réceptacle de tous les vices, etc.; de plus, dans certaines (ouvres populaires, comme le conte des Deux Frères ou celui de Satru\ les femmes jouent un rôle c(ui n'est pas des plus honnêtes; car la paysanne, femme d'Anoup, fait à son beau- frère la même proposition que la femme de Futiphar fait à Jose|)h , et Tabouboui se livre à tous les excès de la vie galante, sans compter celle que nous avons vue condamnée à mort |)our adultère dans le conte de KIwufou et les Magiciens, K\idemment le même ospi-it régnait en Kgypte (jue chez nous

je veux dire Tesprit de c/mrf/e qui fait |)eindre en noircie qu'où pourrait i)arfaitement peindre sous d'autr(\s couleurs plus véritables; mais, en outre, janiais les nupurs d'une s<X'iété tout entière n'ont été responsables de c(*ll(\s d'untî

'puiorité mauvaise. Non que je veuille prtMendre <|ue les ^'.Vptiens aient tous été de petits saints; mais je crois (pie, ^^uiuie toute, le total des actions utiles à la société (*t à '^'^dividu, et par consé(|uent bonnes, était beaucoup plus '^'ïîsidérable que ne l'était celui des actions nuisibles. La '''^Uvela plus simple et la plus convaincante de ce fait se '^Uve dans la durée de la société (égyptienne, car cette ^'Oté pourrie, comme on dit, dura plus de six mille sept

cents ans dopuis le moment on elle apparaît dans l'histwe jusqiiVi eehii ou Tinvasion arabe achève une décadence commencée <lepiiis lonyt(MTii)S. Mais il sulFisait (luc certains vicies s(Mnontras.sent do temps en temps à la surface do la société pour que les moralisl4/s s'en préoccupassent et. par des conseils appropriés, tentassent d'en éloigner ceuxaux- (|uels ils s'adressaient'. 1

En Egypte, comnie aill(»urs et peut-être plus qu'ailleurs, si l'on veut, les hommes ont toujours estime meilleure l'eau qu'ils allaient chercher chez le voisin : leurs femmes avaient beau posséder toutes les qualités désirables, les femmes qui n'étaient pas les leurs ne les attiraient que davantage, soit ])ar le plaisir qu'elhvs leur donnai(»nt, soit simplement par suite de l'attrait acre (»t plus s(Misible qu'otîre la chasse sur les ternîs d'autiui. Aussi n'est-il point de sujet sur lequel l»îs moralistes appuient avec |)lus de force. Les femmes, dans ces temps do guérie, d(îvaient souvent être livrées â ellesmèm(\s; (piehiues-unes, ayant perdu leur mari, restaient dépourvues de toute assuiance de la vie du lendemain: d'au1n»s d(»vaient également se trouver dans la misère pour toutes sortes de raisons : il n'est pas étonnant (pie c^.\s miilbeureuses aient été cofiduites à la prostitution par le besoin de gagner leur pain et celui d(î leui's enfants. En outre, la catégorie des femmes h'^gères, inconstantes, désireuses de passer d'un joug :i un autre pour nulle autre raison que leur propre mobilité, sans compt(îr celles chez qui un sang trop chaud ou diverses intirmités remportaient sur toutes les considérations de l'intérêt et de la morale, cette catégorie, disje. devait encore être assez nombreuse en Egypte. Ce sont 1* de ces verrues, comme on a dit, (juo toute société présente à

1. Ce qui vicie la plupart de nos jugements sur cette question, c'est l» confusion constante que l'on semMe établir entre les crimes nuisibles * la sooi(^t*> et ceux qui ne sont que hi violation de règles établies p*' l'homme, à mesure que ses progrès lui ont montré quid dccct ci quidnocct.

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:térieur, et il serait au contraire étonnant qu'une société menient constituée et lloriî^sante ne fournît pas matière à s folles excroissances par lesquelles se manifeste un sang Dp généreux ou une santé trop exubérante. Les moralistes égyptiens n'ont pas manqué â leur tâche et ous savons déjà que les simples récits populaires avaient ondamné à une mort honteuse les femmes qui s'y écaitaient lu droit chemin. Les moralistes, eux, s'expriment d'une lutre manière, mais nrrivent à une conclusion toute sem- )lable. « Garde-toi de la femme que tu aurais au dehors, dit e papyrus moral de Boulaq, quand même cela ne serait pas ;onnudans sa ville. Ne fais pas inclination vers elle après >es pareilles, ne la connais pas, n'en remplis pas ton cœur : :'estune eau profonde et l'on ne connaît point ses détours. Si une femme eu l'absence de son mari t'cMivoie des écrits, îielle te parle chaque jour sans témoins et toute prête à iettTses filets, c'est un crime digne de mort par la suite, si on vient à l'apprendre, quand même elle n'aurait pas »ccompli son dessein en réalité. Les hommes accomplissent Ma les crimes pour ce seul plaisir. » L'on ne saurait j)as lûeux dire aujourd'hui et le moraliste qui a écrit cette naxiine(*n a voulu <linî long par ces parol(\s : C'est une (»au Hofondr (*t l'on ne connaît point s(\^ détours. Dès ce tempsâ sans dout43, les femmes de cette»- espèce méritaitînt h^s '"aikdont on les a criblées dans toutes les littératmes. Chez (>us les peuples on a aussi craint la courtisane oi les livres i^ifsl ont dépeinte en des termes (|ui se ni|)[)r()ehent beauoupde ceux (pie je viens de citer.

Outre ce crime de l'adultiM-e ou de la simple foiniention, '"'Sypte n'a pas su, comme tous les peuples de TOrient ^tif^l et en général ceux de l'anticjuité classi(|ue. se» garder ■'*' crimes conti'e nature, de la sodomie et de la bestialité: Condition de s(>s habitants et le sang vigounnix (pii coulait ^î5 leurs v(?ines la prédisposaient à cette fureur des sens ^t l'antiquité grecque ou romaine nous fournit aussi des

exemples célèbres. Cependant on ne trouve pas mentionnée une seule fois ces deux crimes dans les inscriptions; seule Tapologie négative que 1 ame devait faire par-devant Osiris nomme le premier. Cependant ces deux vices étaient tellement répandus à l'époque chrétienne parmi les moines de l'Egypte qu'on ne peut guère douter que les mœurs du peuple dans l'antiquité n'en aient été contaminées. Je n'en dirai pas plus long. Mais on ne peut avec justice accuser les mctnirs d'une société de la faute de quelques individus de la plus basse classe. Si j'en ai parlé, c'est afin qu'on ne m'accuse pas d'avoir fait un panégyrique enthousiaste de la famille et des mœurs égyptiennes : je ne voile aucun de ses vices^ afin d'avoir liberté complète de montrer ce qu'il y avait de bon dans ses actes ou ses coutumes, et, plus encore, toutes les conclusions dont étaient grosses les sentences de ses sages.

J'ai déjà défini en passant la condition des enfants dansl» famille égyptienne. Le père en attendait la venue comme une bénédiction, la mère les regardait comme le tendra fiuit do son amour et en prenait le plus grand soin jusqu'au moment où ils échappaient à son contrôle. Nous avons vu par les préceptes que j'ai eu occasion de signaler au cours de ce chapitre combien hi père recommandait à ses enfants d'avoir de la reconnaissance pour leur mère. Nul doute que l'enfant n'oixîît à ces préceptes (|ui sont si doux au cœur de riionune: c'éUiit la base même de la famille en Egypte que le respect d(^s parents. D'ailleurs, il suffit de lire la fin du second ouvrages cont(Miu dans le Papyrus Prisse pôuv voit connnont le |)èro (>nt<Mi(lait la joie d'avoir un fils digne de lui, c'<'st-îï-(lire avant tout obéissant. L'obéissance était en elïet la preuiièi'e qualité (|u'on cherchait à inculquer à l'enfant, et cela se comprend aisément quand on sait quelles étaient la constitution de la famille et les habitudes de l'administration égyi)tieune. [/enfant devait être soumis, ou, s'il ne l'était pas, on employait les moyens de le réduire à la

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)umission qu'il fuyait. « C'est une vie que la discipline Lans la maison, dit l'auteur du papyrus moral de Boulaq ; la réprimande est salutaire à ton état futur \)) Cet état futur, c'était là ce que le père en Égypt-e tenait avant tout à assurer à son fils, et il ne reculait devant rien pour arriver à 8on but.

Nous ne savons pas grand 'chose do l'éducation de l'enfant égj'^ptien; nous n'en saurions môme rien si nous n'avions sur leur enfance les (hîtails que nous ont conserves certains scril)es égyptiens dans leurs lettres. On les entend affirmer à plusieurs reprises que la manière dont on les traitait leur a laissé quelques souvenirs. C'est (|u'en effet la correction physique, ou, pour le dire en un mot, le bâton, était le grand éducateur employé vis-â-vis de l'élève. L'enfant était misa l'école de bonne heure, quelquefois dès cinq ans, le plus souvent vers sept ou huit ans, et. dès qu'il y avait mis le pied, il apprenait ce que c'était que le bâton, s'il l'ignorait encore, à tel point qu'un scribe parvenu peut écrire à son maître: a Mon dos conserve encore le souvenir des coups de felon qu'il a reçus. >» Espérons (jue c'était pour son bien. Non que l'enfant égyptien fût de tête dure et de cci^ur indo-

1. Mon critique trouve mauvaise cette traduction, et il propose do traduire ainsi: «('/est la vie que la morale dans la maison; oai- la rêpri- Dande est saluUire lorsque tu la trouves. — M. AnuMineau a rendu le erbe qîni « trouver », par état (à venir), sans que rien justi lie cette nouelle valeur. » Il aurait sulfi a ce critique perspicace de lire la note que ai mise au l)as de la page où se trouve cette maxim(», pour voir qu(^ je 'accordais d'autre valeur au mot 7//;/, que celles de trouver et que la aduction qu'il cite n'était qu'une paraphrase pour être intelligible. ans m'attacher au mot morafc qui n'est guère à sa plae(^ je ferai )server à ce critique que sa traduction ne signifie rien et que c'est bitrairement prêter ses propres pensées au scribe égyptien : c'est une 'rite de La Palice qu'il place ainsi dans la bouche du m(»ralistt*, ce qui est guère dans les habitudes du dit moraliste, tandis que, d'après ma iduction, c'est la raison [>our laquelle la réprimande est salutaire qui trouve écrite dans la maxime égyptienne.

cilc; il est rare de rencontrer au contraire, encore aujourd'hui, une mémoire plus souple et plus tenace, une plus grande envie de s'instruire; maison lui demandait beaucoup et ses maîtres exigeaient de lui une perfection très grande en tout ce qui touchait au beau métier de scribe. On le pénétrait tout d'abord de rexcellence surabondante de ce métier sur tous les autres; on lui faisait transcrire des modèles où il n'était question que des misères, non seulement des métiers manuels, mais aussi de ceux qui, plus brillants, auraient pu attirer un moment l'attention de Télève, comme le métier d'oHicier de cavalerie, celui d'olficier d'infanterie ou de courrier royal; il valait bien mieux rester en Egypte, le calame derrière roreille. puiscpi'on arrivait ainsi aux plus hautes fonctions. Et si le raisonnement ne sutlisait pas, le biUon avait vite fait de venir à bout de ceux qui se inon^ traient récalcitrants. Il faut dire, à la décharge du maître d'école ou du chef do division dans les multiples adminis^ trations du Pharaon, ({ue, bien loin d'oublier les élèves qu'il avait ainsi formés, il les suivait dans la carrière, leur donnait des conseils, Uvs protégerait, les admonestait en termes viohnits, s'ils venaient à s'écarter de la route, faisant le portrait caricatural dos excès où la débauche entraînait ceux qui auraient dû n'être occupés (|ue de la cultiu'e des lettres. D'ailleni's, il n'y avait pas i\\u) le futui* scribe qui apprenait son métier sous la férule, les Icîxtes nous montrent aussi que l'appriMitissage du futiu* soldat n'était pas moins pénible. Il nous est n^sté daris le ])apyrus moral de Boulaq comme un écho de c(^tle sorte», d'instruction dans la mîixime suivante: (( Si tu es habile dans h?s écritures, si tu les as pénétrées, plac(>-les en ton cceur ; tout ce que tu dis devient alors parfait. Si le scribe est employé dans une profession quelcon(|ue, qu'il discoure d'après les écrits. Il n'y a poini de lils pour le chef de la double maison blanche, il n'y a point d'héiitier poui' le chef du sceau. Les grands apprécient te scrilxs sa main, c'est sa profession : on ne la donne point aux

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fants. Leur misère, c'est son bien; leur {j;randeur, c'est son Livre. » Evidemment le scribe ne devait compter que sur •n habileté pour parvenir aux plus liants postes, et lien ne li servait d être le fils d'un grand personnage, s'il n'avait as riiabileté professionnelle.

L'éducation une fois t(îrinin6e, l'enfant entrait dans la vie

àous l'égide de son père et de son maître. II serait puéril de

nier que. dans la pratique, les considérations de famille

n'entrassent pour beaucoup dans l'avancement accordé à tel

ou tel sujet : le mérite personnel était bi(în compté pour

quelque chose ; mais, pus plus alors qu aujourd'hui, il n'était

seul à ein|)orter les charges, les honneurs et les distinctions:

c'est là un mal de toutes les époques et qui durera sans doute

autant que Thomme. La soni)lesse du caractère, les flatteries,

les basses intrigues avaient en Egypte tout autant de ])oi(ls

que dans nos sociétés actuelles ])our Tavancement dans les

diverses carrières, avec cett(î différence en faveur de TEgyple

qu'on n'avait pas mis en tête des lois que le mérite ])rimait

toute autre considération.

Quoi qu'il on soit, tant que le père existait, le fils vivait dans un respect plein de soumission à son égard ; sans oublier lîi propre famille qu'il s'cîtait faite, il restait toujours dévoué i son père et à la famille dont il était issu. Ai)rès la mort de '^^s parents, il leur rendait les honneurs et les d^^voirs ((ui lui incombaient et qui étaient dans la pensée (»gyptienn<' plus

un|H)rtanls qu(^ tous les autn^s. Il resp(ytail (.*t aimait sa "icro, pondant (pie la t(Mulre femme jouissait en sil(Mice du '>«mheur et des succès de ses enfants.

Ainsi les relations d(\s divers membres de la famill<» les ^ns envers les autres étaiiMit très bicMi définies : cliarun huvait s*v mouvoir avec, aisance. Le li(Mi familial, w pense lavoir montn'î suilisamm<inl, était très fort encore^ à l'épocpu* du Nouvel-Empire thébain: il hî d(?vait être beauronp plus "^uslos promières époques de la vie soeiah* en Egypte. (\; ^|u on avait cru juscju'iei le patrimoine des nations d'origine

hindo-europécnne s'est retrouvé dans la valloe du Nil, et personne ne doit s'en étonner, puisque Thomme est partout le même et que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. J'aurais voulu avoir plus de textes à citer et par conséquent plus de preuves à donner. Ce n'est pas ma faute si le temps a détruit les uns et par conséquent les autres.

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