‹ Essai sur l'évolution historique et philosophique des idées morales dans l'Égypte ancienneChapitre 63 sur 212 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

CONDUITE DE l'hOMME VIS-A-VIS DE LUI-MÊME

l ne me resk» plus pour avoir achevé Thisloire du dévepement moral de rÉixyptc qu a examiner succinctement qu'on pensait dans la vallée du Nil de ce que nous nomus aujourd'hui devoirs envers soi-même et deVoirs envers Tui. Nous avons en elTet successivement examiné quelles lient été les idées religieuses de TKgypte, dalmrd par •porta ridée de Dieu qui a été considérée jusqu'ici comme ondement sur lequel était édifiée la morale entière de la iétê; nous avons vu ensuite se dérouler d(îvant nous des <î.s parallèles sur le culte rendu a la divinité, culte public culte particulier, sur la croyance à Timmortalité d'une lie du composé humain, autrement dit de 1 ïime, quel <|ue l le nom donné par les Egyptiens à cette pnrtie de »n)me. et sur toutes les cons<Viuences cjui en découlent ir les récimipenses de Taulnî vie et poui* les châtiments attendaient le crime par delà le toml)(\au; enlin nous ns pu considérer les progrès parallèles (|ui s'étaient r<'*sdans la société, dans Tadministration ih*. la justi<'e et s hs rapports oHici(*ls sans lescpirls null<» soci<''t<'* n'est î<ii)le, |)uis<|ue la sociét(i est l'nssociation iVun c<Mlnin iïl)re d'individus trop fail)l(»s pareux-mèm(»s pour ivsist(»r nrs ennemis et qui uK^ttenten commun leurs forces indinelles pour en former un faisceau (|ui les rend(^ plus '»utal>les en les faisant plus dillicihvs à rompre*, ce qui pose d'abord certaines obligations aux(iuelles on se

soumet pour en recueillir le bénéfice. Nous avons trou dans la famille, dans les coutumes qui présidaient m rnariages, dans la condition politique et sociale faite à femme, dans l'éducation des enfants un dévcloppemei progressif qui nous a complété l'idée de la moralité à laquett on était théoriquement arrivé en l^gypte, et même pratique ment, car il eut été moralement impossible d'en concevoirk théorie, si cette théorie n'eut pas dû passer en prati(iue.

Pour faire cet historique du développement des idées morales chez le peuple égyptien, je me suis surtout servi de: renseignements généraux contenus dans les monuments e documents égyptiens et, si i)arfois j'ai usé du contenu dec que nous nommons les pai)yrus moraux, c'est uniquemet pour compléter ce dont je traitais dans les divers chapitresd cet essai. .Mais les |)apyrus moraux n'ont pas dit leur demie mot en cet ouvrage; car ce serait étrangement se trompe cjue de croire que Tesprit égyptien n'avait pas su prévoir le cas multiples où Thomme moral se trouve en face d'un dilïiculté, oCi il entre en lutte entre son devoir, son intérêt e son plaisir : c'est au contraire en cela (ju'il s'est montré d'un fertilité surprenante et d'une analyse subtile. Le caractèr utilitaire (|ue nous avons observé dans le ])remier documer de C(îtte sorte trouvé sur notre chemin ne s'est point perdu (rav(»rs lesâîjfes (4 nous allons \(\ nîucontrer à nouveau sot nos pas. ((U()i(|ue |)eut être moins accentué, dans le pa|)yn; moral de l^)ula(| qui va in<^ fournir presque exclusivement I matici(; des deux chapitres qu'il me reste à exposer. Si je m sers aussi de ce i)apyrus, c'est (juc nous (juittons ici If intérêts g(Miéraux d'une société pour entrer plus |)articuliéit ment dans la région <l<'s intérêts privés, et dès lors il n'es plus étonnant <\\w l'esprit ])rati(iue des Kgyptiens se soi (îlTorcé de détourner la moiale sociale du côté de leurs |)elit intérêts.

Kn outre, j'aurai l'occasion de traiter en ce chapitred centaines idées mystiques cpii commencent d'apparaître dan

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société f'\u:yptionno et qui doininoronl hi suite de son

èveloppeiiKMit moral jusqu'à ce qu't^lles aient envahi h; pays

:^ut entier et l'aient conduit à la ruin(\ Sans doute ces idées

nystiques sont encore à r(5tat embryoïuiaire; mais on peut

parfaitement pressentir (|uel i)rofit sauront en tirer ceux qui

vivent plutôt dans les régions éthérées de quelque? sublime

rèvt>quc sur la terre. Je nc^ nie pas d'ailleurs, et je serai le

premier à le faire observer, (pie ces idées n'ai<Mit (jueUpie

chose d'attravant et d'élevé, et, si l'on s'en (Uait tenu à ces

idées elles-mêmes, je ne doute pas un seul instant (\\u'. ce(pii

estarrivé n'aurait pas eu lieu. Mais il (\st inutile de déplorer

<les faits; on peut seulement en tirer |)Our l'avenir la hîçon

qu'ils contiennent.

Les préceptes que j'ai à examiner à présent sont (exposés dans le. papy rus moral de Boulaq sans i)lan déterminé ; je les ramènerai autant qu'il me sera possible à une sorte d'unité, afin d'en rendre l'exposé plus facile et parlant plus a}j:réa1)le au lecteur. Souvent, il me sera impossible de séparer l'un de l'autre deux sujets (pii se touchent de bien près ; car, tout en cherchant à régler la conduite la meilleure qu'on doit tenir envers soi-même et envers sa famille, il arrive souvent cpi'on parle d'autrui dans la même maxime, (pieUpiefois dans la uieme phrase, et que l'auteur dicte la conduite (|u'on doit avoir envers son prochain.

Les cas multiples où la discrétion est demandée sont d'abord examinés. « Ne regarde pas une seconde fois de ta maison, dit le moraliste, ce que ton (eil a déjà vu : pendant que tu gardes le silence, ne le fais pas dire au dehors par un *'^utre, de peur que cela ne devienne pour toi un crime digne de mort par suite de ce qu'on ne l'avait pas entendu dii'e. » l's'acrit ici d'un principe de conduite privée (jui' devait être "^'lisé encore assez souvent. 11 devait arriver frécpu^nment ^'ï^eflet, dans des maisons aussi peu closes cpie l'entaient les '^^isons égyptiennes, (|u'on saisit im secret, soit secret Politique, soit secret de mceurs ; il fallait se garder de la

(•uriositc qui aurait, pousse à voir ou à entendre une seconde fois ce (lu'on aurait vu ou «Mitendu une proiniêre fois sans le cliercher, et surtout ])rcn(lre garde de le faire répéter par autrui à cause des consécpiences graves qui auraient pu en résulter.

Los paroltîs imprudentes sont Tobjc^t de plusieurs maximes \ tivs succinctes et qui dénotent une observation assez fine. Tout d'al)ord, en gcinéial, « on ne recueille point le bien ca disant du mal », ce (|ui est sous une autre forme la parole côlèbre: A^on ro//i(/u/U tiens super spinis. Puis viennent les elTets des paroles imi)rudentes : « Ne parle pas mal à tout venant : la parole au jour de ton bavardage renverse ta maison, » et tout le monde se peut porter garant de la véritô toujours nouvelle de coiXo vieille maxime. L'auteur insiste encore dans un autre préce|)te sur ce môme sujet : « Gardetoi de pécher en paroles; (pi'elles ne soient point blessantcs?- C'est une chose condaninable dans Thomme qu'un malicieux bavardage qui ne se rei)oso jamais. Tiens-toi à récartdl^ rhomme (|ui a failli; ne le laisse pas devenir ton compagnon. » Il n'est ])as besoin d'insister pour montrer le motif qui a fait écrire cette maxime. La matière est en quelque sorte résumée dans le pnicepte suivant : « Comme le ventre de riiomme' est une salle de grenier public qui est remplio de toute sorte de réponses, choisis pour toi ce qui est bien et que ce (pii est mal soit enfermé dans ton ventre. Répondre avec violence, c'est lever le l^âton. Parle avec la douceur de Tamant. » Savoir retenii* sa langue et son emportement était la première des nécessités dans une vie aussi compliquée que la vie égyptienne.

lVaill(HU"s, d'après le moraliste, il faut se garder de toute parole cpii pourrait être la source d'inconvénients dans la

1. Les Kiryptions plaraioiit lo cumr dans le ventre; de là vient que toutes les opérations physitiues ou morales dont nous plaçons le siège dans le cœur étaient placées par eux dans le ventre.

Le. Ainsi quand on fait une enquête, il faut se garder de mlliplier les paroles, si Ton ne veut être entraîné dans une uite de complications où Ton regretterait plus tard de se bFouver mêlé. L'int<)rôt particulier prime ici Tintérêt général . Ce n'est pas d'ailleurs le seul cas : « Ne te mêle pas à la multitude, de peur que ton nom ne soit sali, » dit le moraliste qui savait peut-être par expérience quels périls on court à se trop mêler avec la multitude humaine, si Ton veut la guider et même si Ton ne veut que la suivre. II insiste encore en disant avec raison : a N'entre pas dans la foule, si tu te trouves excitable en face de la violence. » Surtout il n'aime pas la popularité : « Cherche pour toi le silence, » dit-il, prévenant ainsi le mot de Ylniilation : Ama nesciri, précepte ambigu et à double sens; car s'il est profitable de ne pas aimer le bruit et de préférer la tranquillité, il y a cependant des positions où le premier devoir est de se mettre en évidence lorsqu'une cause majeure fait appel à toutes les bonnes volontés. Le moraliste égyptien excelle même à montrer la vanité de la popularité : « A ton entrée dans un village, dit-il, les acclamations commencent; à ta sortie, tu es sauvé par ta main, » c'est-à-dire tu es obligé d'employer la force pour te tirer des périls que te font courir les mêmes hommes qui t'avaient acclamé.

Certains vices sont dépeints par le moraliste en termes brefs et concis, afin que le précepte puisse mieux pénétrer dans le cœur du disciple. J'ai déjà eu l'occasion de citer les avis qu'il donne pour prémunir contre les pièges des courtisanes; un autre vice auquel les Égyptiens étaient trop facilenent enclins était l'ivrognerie, a Ne t'engraisse pas dans la naison où l'on boit la bière, dit-il, car il est mauvais que les rapports sur autrui sortent de ta bouche, sans que tu aches les avoir dits. En tombant, tes membres sont brisés t personne ne te donne la main. Tes compagnons de bcuerie se lèvent en disant : A la porte, cet ivrogne! Si l'on ient te chercher, on te trouve couché sur le sol, comme un

petit enfant'. » D'ailleurs, ce n'est pas seulement notre moraliste qui montre les effets dégradants de Tivresse: les maîtres qui avaient appris aux jeunes scribes leur Ijeau métier ont reproché assez souvent à leurs disciples les dégradations auxquelles les entraînait Tivresse. aOnmeditquc tu abandonnes les h^ttres. que tu cours de rue en rue, sentant la bière. Toutes les fois (|u'on abuse de la bière, elle fait sortir un homme de soi-même; c'est elle qui met ton unie en pièces. Tues connue un gouvernail arraché de sa place et qui n'obéit plus d'aucun côté'; lu es comme une chapelle sans son Dieu^ comme une maison sans pain, dont le mur est trouvé vacillant et la poutre branlante; les gens se sauvent devant toi, car tu leur lances de la boue et des huées. Sachant (|ue le vin est une abomination, abstiens-toi des outres, ne mets i)as les cruches dans ton cœur, ignore les jarres.

i. Voici comment la traduction de cotte maxime est jugée par mon critique : « Il change également à tort, dans la treizième maxime, U traduction du mot hufL auquel il attribue la valeur en(/raissei\ d'après le copte hfai, hht<d, impiiujunn, pinguescere. Had sigoiUe littéralement donner de la corne, donner tête baissée. » La traduction de M. Brugsch h'uujcbcny s'adonner cîr, rend bien à notre avis, quoique d'une manit'ïre alîaiblie, ce que le scribe a voulu dire. La maxime entière peut donc se traduire ainsi : « Not'adonne pas à boire dans les maisons de bière (liicrhous), afin qu'on ne répète pas les paroles sorties de ta bouche, sans que tu aies conscience de les avoir dites. Si tu tombes, les membres rompus, personne ne te tend la main : tes compagnons de beuverie restent en place disant : Hors d'ici, l'ivrogne! Que l'on vienne to chercher pour tes allai res, on te trouve couché dans la poussière comme un petit enfant. » Il n'est personne qui ne croira que cette traduction diffère beaucoup do la mienne : elle n'en diffère que par la traduction du mot incriminé, et un autre mot que j'ai traduit par silcnrr et que mon contradicteur traduit par rester en place. Il est vrai que je n'ai pas éprouvé le besoin d<' faire suivre lexpi-ession de maisons où l'on boit la bièie du mot allemand Blerhnns. Comme ce mot fait bien dans la j)lnase! Laorili<{ue ainsi entendue me parait misérable.

2. Pour ren»lre cette phrase <'oinpréhensible au lect^'ur, je dirai que le ir<)UNt»rnail des banjues en l\i:ypte était formé de deux rames attachccsi un poteau, qui ne servaient plus à rien lorsqu'elles étaient détachées.

Qstruit à chanter avec la llùle, à moduler avec le kinnor, à

thanter avec la lyre, tu es assis dans une chambre, entouré

de vieilles dames, et tu te mets à dodeliner du cou; tu

es assis en présence de jeunes (illes, oint d'essence, ta

guirlande de menthe au cou, et tu te mets à te battre le

ventre, tu te balances comme une oie, lu tombes sur le

ventre, tu te salis comme un crocodile. » Le i)ortrait n'est

pas flatté, il est même légèrement poussé au noir; mais,

satirique ou non, il avait réuni en un seul tableau des faits

que chacun pouvait et peut encore observer.

D'ailleurs les moralistes égyptiens cherchaient en plus à prémunir leurs disciples contre les possibilités de circonstances qui peuvent conduire à l'intempérance. « Si un homme est ivre, dit l'auteur du papyrus moral de Boulaq, n'entre pas en sa présence, quand même ce serait un honneur pour toi d'être introduit. » La décence et la fuite des occasions doivent ici passer avant l'honneur; car avec un homme ivre on peut craindre les pires événements.

A côté de rivresse, le moraliste range la paresse. « Que ton œil soit ouvert, dit-il, de peur (lue tu ne deviennes mendiant. Il n'est point d'homme, s'il est paresseux, dont on ailpu dire que c'était un homme de sa volonté. « Dans les sociétés primitives, ce précepte se comprend aisément : le paresseux non seulement s'exposait à la pauvreté, mais encore, comme la situation cju'il occupait le rendait dépendant, il s'exposait à toutes les misères et même à la mort, sanscompter que la sujétion la plus absolue excluait la liljre ^position de sa personne. La condition du ])aresseux dans cette occurrence devait être plus misérable (jue celle de l'esclave.

Ce qu'il faut à l'homme, c'est l'activité. Le moraliste ^-^prinie d'abord cette vérité par des sentences générales : *Sans se pres.ser arrive le bon marcheur, » ou « t'elui (jui "îiit le retard arrive sans avoir été appelé. » Il entre ensuite ^^nsle détail : « De quoi parle-t-on chaque jour? demande-

t-il. Les fonctionnaires parlent de leui's oflîces ; la conversation (le la femme roule sur son mari et la conversation de riiomme sur sa jn-ofession. » C'est-à-dire qu'il faut avant tout s'occuper de ce (jui intéresse l'individu, et quelle chose plus intéressante i)Our un fonctionnaire que son office, pour une femme que son mari, et pour un homme eu général, chargé de subvenir aux besoins de sa famille, que sa pro- ^ fession? Surtout, il faut se donner garde de se montrer accessible au découragement. « Ne te décourage pas en face de toi-même; il suffit d'une heure de malheur pour renverser de fond en comble les faveurs dont on a joui. » Si donc il ne faut qu'une heure mauvaise pour renverser une fortune cpii semblait solidement établie, comme la roue de la fortune tourne et que sa mobilité est extrême, il ne faut quunc heure de bonheur pour faire retrouver ce qu'on a perdu- D'ailleurs, h quoi bon regretter ce qui peut se perdre si vite? « Prends garde, ajoute notre auteur, que ton existence soit misérable ou élevée, il n'y a point de bien assuré : en maf" chant droit à elle, tu foules la route, » c'est-à-dire la route que tout homme doit fouler sans regarder ni à droite, ni 5 gauche de ce inonde périssable. Cette même pensée es' exprimée en des termes plus pittoresques encore : « Le coure du fleuve s'est écarté les années passées; une autre direction se forme l'année suivante. Les grands océans se dessèchent; les rivages deviennent des abîmes. Il n'y a point d'homme d'un seul dessein : c'est ce que répond la maîtresse de 1» vie, » c'est-à-dire la mort. Qu'on examine en effet la vie de tous les hommes qui ont passé sur la terre, on verra que pas un seul d'entre eux n'a jugé bon de poursuivre un sculel même but, s'il prévoyait un insuccès. A quoi bon s'achame» en effet à la ])oursuite de projets irréalisables? Ne vaut-il pas mieux tourner sa barque au souffle d'un vent propice ei se laisser voguer tranquillement au gré des flots? C'est le conseil qui est donné on ces termes : « L'occasion étaaf passée, il faut chercher à en saisir une autre. » Ce qui

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mporte le plus dans les diverses chances que peut nous

offrir la vie, c'est d'aller droit son chemin et de se montrer

sourageux, supérieur à Tadversitc. Ces conseils sont donnés

par noire auteur en termes fort sages : « Si tu te trouves

\aillantau temps de la prospérité, Tadversité venue, tu la

supporteras, » ce qui montre une connaissance déjà grande

ducuîiir humain, car évidemment l'auteur savait qu'il faut

toujours se tenir prêt à carguer la voile de sa barcjue, cjuand

le vent est trop favorable, si l'on veut lutter contre l'adver-

«ité quand elle parait; car celui qui s'est laissé nmollir dans

la prospérité se trouve tro[) faible [)0ur supporter le malheur

une fois arrivé. « Marche chaciue jour dans le chemin do la

rectitude, ajoute-t-il, et tu atteindras le lieu où tu vas; » le

plus court chemin est toujours la ligne droite dans une

société très primitive, ou dans une société idéale dans

laquelle l'intrigue ne démontrerait pas par des exemples

péremptoires que le plus court chemin d'un point à un autre

n'est pas toujours cette ligne droite. Notre auteur conclut

toute cette série de préceptes, en disant : « Si tu es bon, tu

seras regardé ; que tu sois dans un cercle nombreux ou que

tu sois solitaire, tu trouves tes gens et l'on exécute ce que tu

dis. » Ainsi, d'après lui, le grand secret pour se faire obéir,

c'est la bonté : vérité profonde et toujours vraie qu'il est

bien regrettable de voir méconnue aujourd'hui des deux

çôtésde la société, a gauche comme à droite^ par celui où

sont relégués tous les malheureux et par celui où sont rang()s

tous les heureux de la vie, les uns montrant tous les elîets

<lcs misères sociales, les autres étalant tout l'orgueil de leurs

biens, les uns et les autres ne voulant i)as céder un pouce de

^qu'ils nomment leurs droits, ne parlant que peu ou point

de leurs devoirs et recherchant tous les movens de se rendre

^'^xatoires à leurs adversaires. Si les uns et les autres étaient

^imésde sentiments conciliants, si la charité pouvait aller,

^Ne et indépendante, de l'un à l'autre camp et exercer sa

'ïîédiation sans la moindre entrave d'orgueil ou d'ambition.

selon les cas, si chacun, en un mol, se montrait bon, toutes les réformes sociales dont on ne peut nier la nécessité seraient faciles, parce que tout le monde y mettrait du sien. Les riches et les pauvres^ les patrons et les ouvriers ont également des droits et des devoirs, si les devoirs sont plus grands chez les uns et les droits chez les autres.

D'ailleurs la société égyptienne, pour être plus primitive que la nôtre, ne reposait pas sur d'autres fondements que nos sociétés occidentales; le chef de famille qui avait reçu de ses ancêtres une petite propriété dont il avait Tusufrail par la grâce du Pharaon, ou celui qui était arrivé par une longue suite d'elTorts personnels à se faire le chef d'une grande administration, sous l'autorité suprême du roi, devait alors, tout autant que ses semblables le doivent aujourd'hui, se montrer zélé a conserver ce qu'il avait reçu ou ce qui lui avait été confié. II devait donc avoir l'ceil observateur et juste du père de famille. Aussi l'un des premiers préceptes qui regardent cet ordre de choses a-t-il trait au choix d'un économe qui doit avoir soin de tout ce qui est dans la maisoi^ de son maître, sans que celui-ci cesse d'observer ce qui se passe à ses côtés et de se réserver un petit coin où nul ne le pourra supplanter. Cet intendant, ou plutôt ce remplaçant du maître, ce vicaire, le moderne ouakil des Égyptiens modernes, devait être juste en tout et actif. Le mêmepré^ cepte se trouve donné d'une façon un peu différente dans la maxime que voici : « Ne te la'sse pas dépouiller par l'homma que tu ne connais pas: il vient à toi pour la ruine. Quand les biens sont mis au lieu où ils doivent être rassemblés, il vient à toi comme un vicaire, il fait emmagasiner pour toi-même les choses qui t'a])i)artiennent: tes hommes le trouvent sur Ion chemin. » La race de semblables personnages ne s'est pas perdue depuis le temps de notre auteur et, s'ils emploient leurs aptitudes à d'autres besognes, ils n'en arrivent pas moins au même résultat qui est de dépouiller autrui pour s'enrichir eux-mêmes.

Cependant l'attention soigneuse qu'on doit apporter à biller sur son bien ne doit pas rendre injuste envers l'intenlaat qui administre une maison; s'il est bon d'être rigide, l n'est pas moins bon de tempérer la rigidité par la charité, ou du moins par une conduite qui a toutes les apparences de la cliarité tout en ne s'éloignant pas de la stricte justice. «N'humilie pas celui qui fait les fonctions d'économe, de vicaire pour ta maison: ne permets pas qu'il coure après ton oreille, donne-lui audience pendant qu'il est dans ta maison, ne fais pas que sa prière soit vaine: parle-lui honorablement, s'il est honorable sur terre et sans reproches. Certes, s'il n'a point de part dans ta maison, il n'a point de vivres: sa vie est un jour de fête renversé; lorsqu'il trouve ton. . . il est rejetéàta bontéV» Il règne dans cette maxime, surtout dans la dernière partie, un véritable souflfle de miséricorde et le malheur de l'individu dont il s'agit semble devoir faire oublier les légers reproches qu'il aurait pu encourir. La modération est prèchée au maître et, avec la coutume qui régnait en Egypte de payer en nature, puisque l'usage de la monnaie y était inconnu, il est facile de voir que, sans la charitable modération qui est ici préchée, le malheureux économe était destiné à mourir de faim.

Outre ces préceptes, il y a toute une série, petite à la vérité, de maximes détachées se rapportant à des faits singuliers ou à des positions spéciales de la vie. Je dois les faire connaître aussi, car elles ne sont point les moins instructives poumons.

Tout d'abord se présente une maxime rappelant l'une de celles qui font partie du premier ouvi'age contenu dans le f^(ip!/nts Prisse. «Ne sois point avide pour remplir ton Ventre ; car l'on ne sait point |)our(iuoi tu cours ainsi. Lorsque tu es arrivé h l'existence, jo t'ai donné d'autres con-

1. Il y a une lacune dans le papyrus, ce qui ne |)erinet plus de traduire complètement la dernière phrase.

seils. )) Il faut croire que les conseils de l'éducation première n'ont pas suffi, puisqu'on est obligé de les répéter ici.

Une circonstance qui devait se présenter assez soureot dans la vie est celle où quelqu'un va demander conseil i ; celui qu'il juge plus expérimenté ou plus savant: «SiTofl vient te demander conseil, que cela te soit une raison pour consulter les livres divins. » Sans doute, cette maxime dam . les cas particuliers qui pouvaient se présenter en Egypte, ' était par elle-même peu relevée, si l'on songe que les Uvm j divins étaient le plus souvent des recueils de recettes m^ giques ; mais ici l'on ne distingue pas entre les livres, et les livres de morale étaient aussi divins: voilà pourquoi ce précepte est susceptible d'une haute explication.

L'expérience doit aussi servir et ce qui a été fournir une leçon pour ce qui sera. « Ne sors point de ta maison. Si l'on t'ignore, n'y fais pas attention ; dévore tout ce que tu aimes. Rappelle-toi ce qui a été et sache-le. » Cette maxime peut j sembler obscure au premier abord: mais, si on l'examine de ; près, le sens en apparaît clair et précis. L'auteur y conseilte ■ de ne pas se prodiguer au dehors et de ne pas se mettre en évidence. Cette maxime paraîtra fausse à ceux qui cherchent avant tout le succès; mais les mots qui la terminent doivent faire prendre patience tï celui auquel elle est adressée, en lui mettant sous les yeux les exemples fameux de ce qui s'est passé.

On no saurait nier, je crois, que non seulement dans les maximes qui précèdent il y a une connaissance profonde du civwv humain, une obsiM'vaiion minutieuse des phénomènes moraux qui aujourd'hui sont devenus l'abécédaire du philosophe, après avoir exigé d'abord une étonnante et merveilleuse sagacité ; mais encore qu'on y sent passer un souffle (jui soulève peu à peu l'homme en particulier et les peuples j en gc'uiéral de l'égoïsme utilitaire que nous avons trouve dominant les ])réeeptos du Papyrus Prisse. Évidemment la pensée morale de riiomme s'est élevée, en même temps que

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>ensé« religieuse et sociale. Mais il y a encore plus, et par la morale égyptienne se rapproche plus près encore de nos bes modernes.

S'il est un sentiment que nous soyons portés à regarder >mme propre aux derniers siècles de notre civilisation, c'est Bsurément le sentiment mélancolique et triste que nous fait «prouver la vanité apparente de ce monde où rien n'est itable, où tout passe avec une rapidité vertigineuse et d'où Ton ne peut rien emporter de ce qui a fait le charme de notre vie. La rêverie s'en mêlant, ce sentiment peut être très funeste à l'homme qui s'y laisse aller ; car il le porte à douter de tout, à faire fi des plus nobles et des plus saintes causes, ou bien il le jette dans un mysticisme qui n'est pas moins périlleux. Rien n'apparaît comme durable aux esprits superficiels qui jugent de tout d'après leurs petites et pauvres lumières, qui rapportent tout à eux dans leur égoïsme naïf et qui ne croient pas à la perpétuité immortelle de l'homme, parce que leur propre existence leur semble cesser avec la vie, qui ne savent pas que la plus petite des actions qu'ils posent peut être grosso de conséquences qui atteindront des générations dont celui qui agit s'inquiète très peu. L'Egypte wissiaconnu ce sentiment désenchanteur de la grandeur de la vie et de sa beauté réelle: le moraliste du papyrus de Boulaq l'a exprimé au moins quinze cents ans avant notre *re et en des termes presque semblables à ceux que nous emploierions aujourd'hui. « On t'a fait des lieux de plaisir, ^it-il, on a placé des cactus au-devant de ce qu'on a labouré pour toi à la houe, on a planté à l'intérieur des sycomores qui relient tous les domaines qui dépendent do ta maison ; tu ''emplis ta main des fleurs que ton œil contemple ! On devient ''^lade au milieu de tout cela. H<Hireux celui qui n'abandonnerait rien de tout cela ! » Il y a une double conclusion â ^'ï*er de cette maxime: d'abord C(^lle que j'ai exprimée tout ^ l'heure, le désenchantement qui nous porte, soit à user de ^wt ce que Ton possède avec une violence qui ne respecte

rien et qui se voit bientôt à bout, soit à ne vouloir jouir d'aucun des plaisirs légitimes qui sont la joie et la récompense de la vie bien entendue ; i)uis la conclusion philosophique et satirique tout ensemble que la richesse ni le bonheur n'empochent point de subir les atteintes de la nature. Les richesses, les villas bien aménagées, comme celle qui est décrite en ce passage, n'empochent aucunement d'être malade, i)as plus que les écus du gros financier de La Fontaine ne lui amenaient le sommeil et ne lui enlevaient la '

goutte dont il soulTrait. Le goût de la satire, des conclusions exagérées qu'elle comporte et des comparaisons qui tirent 1 l'ceil n'était donc point inconnu aux auteurs égyptiens d'un ] côté ; de l'autre, le sentiment de la mélancolie était tout aussi le bienvenu chez eux qu'il l'a été chez nous à la fin du ^ XYIII*^ siècle, au commencement et durant toute la suite de . celui qui achève maintenant son cours. Fort heureusement, \ ce n'est guère qu'un sentiment de dilettante ; la grande masse du genre humain s'y montre réfractaire par suite du bon sens (jui est sa grande force, et rien ne l'a fait dévier de sa route, si l'on juge les choses on gros sans s'arrêter aux détails : sa marche ascensionnelle s'est continuée vers le progrès indéfini. Les beaux esprits déraisonnent en ce cas et la masse des esprits vulgaires a raison contre eux.

Un autre état d'âme tout aussi capable de détacher complètement du but de roxistence, mais qui a en revanche une assez grande puissance pour faire avancer dans les voies de la vertu mystique, est ce qu'on appelle la méditMion de U mort. Les mysticpies clinHiens ont tour ii tour paraphrasé les mots célèbres: Souviens-toi, ô homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière ; ils en ont tous conclu f|U(î la vi(», comme on l'a dit, ne vaut pas la peine d'être vécue et que l'homme devait l'employer à avoir toujours présente à ses yeux la pensées de la mort et du jugement final (|ui pèsera les œuvres de cIukmui avant de déterminer le sort (pli doit lui échoir, d(* bonlimn' ou de malheur éternels.

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L'Egypte, comme les pays chrétiens, a connu aussi cette

méditation de la mort et c'est là, je crois, l'un des premiers

indices de ce mysticisme qui lui a enlevé sa force et sa

vigueur, pour la précipiter dans la ruine et l'anéantissement

comme nation. Ecoutons plutôt le moraliste qui nous a fourni

la matière de presque tout ce chapitre : « Place devant toi,

dit-il, comme but à atteindre une vieillesse dont on puisse

rendre témoigiiagc\ afin que tu sois trouvé ayant parfait ta

maison qui est dans la vallée funéraire, quand sera venu le

matin de cacher ton corps*. Place cela devant toi dans toutes

les fonctions que tu as à surveiller*. Lorsque tu seras un

grand vieillard, tu te coucheras parmi les vieillards. Il n'y a

point de surprise pour celui qui agit bien, il est préparé :

ainsi, quand viendra pour toi ton messager de mort, qu'il te

trouve préparé*. Certes tu n'auras pas le temps de parler;

car, en venant, il se précipite sur toi : Ne dis pas comme un

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