‹ Essai sur l'évolution psychologie du jugementChapitre 18 sur 103 · L ANIMAL ET L ENFANT 7I · texte numérisé non relu

L ANIMAL ET L ENFANT 7I

peau. Si Ton irrite avec un acide la cuisse droite, on voit Textrémité de ce membre essuyer vigoureusement la partie blessée. Mais si Ton recommence Texpérience après avoir coupé l'extrémité du membre irrité, on voit parfois, après quelques hésitations, le membre adverse suppléer à l'impuissance du premier. Ne semble-t-il pas ici que l'habitude soit singulièrement dépassée et qu'il faille, en présence de mouvements improvisés avec une précision aussi soudaine, admettre chez un vivant si gravement mutilé quelque reste du pouvoir d'adaptation ? 11 est vrai que l'expérience, qui réussit rarement, ne peut-être entreprise que sur des sujets adultes, riches de toute révolution ancestrale et individuelle ; et peut-être Torganisme dé ces derniers est-il déjà coutumier des substitutions de centre nerveux à centre nerveux, dont on retrouvé tant d'exemples chez les vivants supérieurs et jusque chez l'homme, (i) Mais il n'en reste pas moins que l'habitude ne saurait à elle seule réaliser une adaptation appropriée à une excitation aussi exceptionnelle, et que Ténergie d'excès intervient encore chez la grenouille privée d'encéphale pour déterminer de nouveaux essais et appliquer une habitude à lui cas nouveau.

§ 3. — Que va nous apprendre à ce sujet l'étude de l'enfant? On sait que, dans la période embryonnaire, les hémisphères ne recouvrent que tardivement l'encéphale moyen et le cervelet, et n'apparaissent pas encore propres à leur fonction organisatrice. En revanche, les appareils inférieurs de l'encéphale,

(i) Notamment dans les cas où l'usage normal de la parole reparait sans que la région corticale affectée soit guérie.

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notamment la moelle allongée, sont aptes, dès avant la naissance, à produire les réactions nécessaires à la vie, circulation, sécrétions et excrétions, etc., qui paraissent répondre au type circulaire pur et simple, (i) Après la naissance, un grand nombre de réactions nouvelles sont encore subordonnées à l'exercice des centres inférieurs et d'un caractère purement mécanique. C'est ainsi que les vagissements du nouveau-né ont, d'après Kussmaul, (2) leur condition dans la moelle allongée, tandis que la région cérébrale du langage n'entrera qu'assez tard en exercice ; il n'y faudrait voir que des phénomènes connexes de la respiration, provoqués par la violence des impressions nouvelles, froid de l'air ambiant, rudesse des contacts, etc.

Toutefois, la transition de la vie parasitaire à l'existence indépendante est trop brusque pour qu'il n'y ait pas lieu d'observer à la naissance d'intéressants phénomènes d'adaptation. Il faut, sous peine de mort, que l'enfant s'accommode au milieu. Mais ici, d'après une règle constante, les anomalies sont plus instructives que la règle. Il arrive que le corps de l'enfant, à la naissance, présente une rigidité cadavérique. La réaction respiratoire tarde à s'exercer. On sait qu'en ce cas l'accoucheur donne à l'enfant quelques tapes légères dans la région la plus voisine du cordon spinal, sur le dos. Il détermine ainsi une réaction motrice d'excès diffuse, et, précisément parce qu'elle est diffuse, cette réaction déterminé, sauf accident, une première contraction des muscles thoraciques. Si

(i) Cf. P. Flbchsig, Etudes sur le cerceau^ trad. franc, de L. Lévi, Paris, 1898, p. 66 et suiv. — Année psychologique ^ 1897, p. 345 et suiv.

(a) Ad. Kussmaul, Les troubles de la parole, trad. Rueff Paris, 1884; P. Plbghsiq, lac, cit.

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cette contraction secondaire réussit à ouvrir à Fair rentrée des poumons, l'excitation nécessaire à la réaction respiratoire est assurée, et le rythme engendré pourra se perpétuer sans arrêt durant un siècle. Chez d'autres enfants, le réflexe de la succion tarde à s'éveiller. On peut y remédier, soit en faisant subir aux lèvres un mouvement rythmique, soit en habituant l'enfant à avaler du lait introduit artificiellement dans la bouche. Cette excitation est, pour le nouveau-né, d'autant plus violente qu'elle interrompt le rythme déjà acquis de la respiration. Il se produit alors dans la glotte un violent mouvement d'occlusion suivi d'une détente également forte, et, de proche en proche, ce rythme de déglutition se transmet à tout l'appareil buccal. En dehors de ces faits anormaux, il est possible d'observer sur le nouveau-né l'eflet de la loi d'excès et la formation de l'habitude. J'ai observé sur mon propre enfant âgé de trois jours, qu'il suffisait, à l'heure de la têtée, de donner de petits coups léger avec un doigt sur la joue, sur le menton ou au au-dessous du nez pour provoquer un mouvement de succion tout aussi net que si Ton mettait le doigt entre les lèvres. L'excitation d'une partie quelconque de la région buccale se traduisait ainsi par une même réaction devenue habituelle. Au cours du deuxième mois, l'enfant ne s'y trompait plus.

§ 6. — De ces faits, nous pouvons tirer les conclusions suivantes :

10 'L'adaptation suppose l'intervention d'une réserve nerveuse assez abondante pour se dépenser en ondes d'excès au-delà de la réaction proprement dite ;

20 Elle se greffe sur une donnée préexistante, sur une habitude. Le fœtus était déjà capable de mouvements d'ensemble. Ces mouvements se spécifient

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en mouvements respiratoires et le rythme respiratoire se spécifie à son tour en rythme de succion ;

3» Elle s'est faite en vue de fins utiles par le moyen de stimulations violentes, capables de susciter une vive réaction de tout Torganisme ;

4° Elle se transforme elle-même en habitude.

Il en résulte que le nouveau-né n'est pas absolument Têtre impénétrable qu'on est tenté de voir en lui. Sans doute, rien n'est inquiétant et mystérieux comme l'œil du nouveau-né. Il semble que ce petit animal aveugle et sourd soit un monde fermé, et qu'il échappe à toutes nos suggestions. Il n'en est rien. Il est possible, il est indispensable, en modifiant ïes excitations, de créer à volonté de bonne heure certraines réactions utiles. On habitue le nourrisson à avoir faim, à s^endormir à certaines heures. Cette dernière adaptation est particulièrement intéressante car elle nous donne la confirmation négative de la théorie. Le bercement des nourrices (i), un peu plus tard les chansons monotones, ont sans doute pour effet, grâce à la succession constante d'ébranlements à la fois égaux et variés, de noyer dans lui flot d'impressions continues, les excitations prédominantes, causes de l'insomnie, comme une couleur vive s'éteint sous des hachures douces croisées en tous sens ; l'excès moteur cesse alors de se dépenser dans un sens unique ; la communication est ainsi rompue avec le monde extérieur au profit des réactions physico-chimiques assoupissantes du « milieu inté-

(i) M. Baldwin, qui a fait des expériences sur ses propres enfants, a obtenu dès la lin du premier mois le sommeil de sa liUe en la couchant sur le ventre et en la frappant doucement dans le dos. Cette pratique devint bientôt, non seulement une provocation au sommeil, mais une condition de sa venue {Développement mental, etc., p. 99).

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rieur » , pour reprendre Texpression de Claude Bernard. On cite de même rexpérience d'un sourd-muet paralytique et borgne qui s'endormait dès qu'on fermait son œil unique. Au reste ce retrait de l'énergie d'excès devient chez l'enfant une habitude, et l'on sait que, même chez les adultes, la meilleure façon de combattre l'insomnie est de ne pas attendre le sommeil, mais de se le « suggérer » par le contact du lit, la détente de la position horizontale, l'occlusion des yeux, le ralentissement de la respiration, etc.

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