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CONDITIONS DE CE PROGRES

Quelles sont d'abord les conditions physiques et nerveuses de ce progrès ?

§ 2. — Nous retrouvons ici une condition extérieure, commune à la vie physiologique et à l'activité mentale. Une certaine constance du milieu est , disions-nous, avec une certaine variété, requise par la réaction circulaire essentielle à la vie. Un développement mental, de même, est inconcevable au sein du pur devenir ou de la permanence absolue. La synthèse mentale serait impossible dans un univers rigide, faute de diversité, et dans un univers absolument instable, faute d'unité. Cette synthèse de l'un et du divers se réalise dans le milieu ambiant parla répétition des excitations.

§ 3. — Pour exposer en détail les conditions nerveuses du progrès mental qui va nous occu-

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per, il faudrait reprendre ici les discussions engagées récemment sur la base physiologique de la mémoire et de Tassociation des idées. Il suffit à notre sujet de constater que, de Faveu de tous les psycho-physiologistes, le processus nerveux de la mémoire n'est que la reproduction du processus nerveux impliqué par la sensation, de sorte que la loi énoncée à propos de la réaction circulaire se vérifiera de nouveau : le processus, une fois commencé, tendra, sauf empêchement, à se reproduire tout entier et à provoquer la même réaction que la sensation ; seulement, le point de départ de la réaction circulaire se trouve transporté du monde extérieur au cerveau. De sorte que, si une cause purement interne excite les centres cérébraux, la réaction motrice se produira semblable à la première, et cette similitude ira croissant à mesure que Thabitude fixera plus fortement le processus dans la masse nerveuse.

Ces causes internes de réaction se trouvent, selon toute vraisemblance, dans les liaisons subcorticales établies par les fibres pyramidales, qui sont comme la base biologique de Tassociationdes idées(i). On est d'accord pour admettre qu'un nombre considérable de fibres d'association peuvent relier entre eux les processus sensoriels et 'moteurs. Nous avons déjà rencontré, à propos de la réaction sensori-motrice, un cas simple d'association nerveuse : chez l'enfant qui s'est brûlé, la vue de la bougie est organiquement associée avec un mouvement de retrait, sans que l'intermédiaire originel , l'excitation douloureuse, ait besoin de se renouveler. Grâce à cette pre-

(i) V. ci-dessus, chap. iv, p. 74-75. Cf. Année Psj-chologiqae, 1S94, p. a57 et suiv. et Zeitschrift fur Psychol. u. Physiol. der Sinneaorgane, I, p. 4^ et suiv.

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mière simplification, il se forme des connexions nerveuses entre processus sensoriels et moteurs, et les fibres d'association superposent à ces premières connexions de nouvelles connexions qui peuvent, dans certains cas, se substituer aux premières.

§ 4. — Nous avons de ces substitutions y — dont nous aurons bientôt le plus précieux parti à tirer, — des exemples nombreux et précis. C'est ainsi qu'après avoir' appris tout d'abord, par l'oreille, le son des mots, nous acquérons de ces mots une représentation visuelle qui, dans la lecture, rend inutile la représentalion auditive. L'association s'établit directement entre la mémoire visuelle et la mémoire motrice qui commande le processus d'articulation. L'enfant qui apprend le piano commence par copier les gestes de son professur, sans avoir le souci de produire la succession des notes de la gamme. Plus tard, l'oreille, et, plus tard encore, la vue de la note musicale suffiront à conduire ses doigts. On sait quel parti Darwin (i) et Wundt (2) ont tiré de ces phénomènes de 'substitution pour expliquer certains cas difficiles d'expression des émotions. Un homme embarrassé se gratte la tête parce que, dans les cas d'extrême embarras, l'effort d'attention se signale par une tension pénible des muscles du crâne. Chez certains animaux, chez le chien et le lapin notamment, la ^ vivisection a démontré la réalité de cette substitution. Un chien à qui l'on enlève le centre cortical de la vue recouvre ce sens, après être resté quelque temps aveugle, ce qui permet de supposer qu'un autre centre a assumé la fonction de l'organe disparu.

(i) Express, des émot.y tr.Pozzi et Benoit, Paris, 1874» P- 3o et suiv. (2) Psychologie physiologique, t. U, chap. xxu.

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§ 5. — Dans les manifestations physiologiques de l'attention secondaire, d'autre part, nous retrouvons, une fois de plus, une simple dérivation des réactions propres à Tattention primaire. Celle-ci était caractérisée par une réaction plus ou moins' diffuse, capable, si l'excitation est suffisamment forte, d'intéresser de proche en proche tout le système musculaire. Examinons, dès qu'il est capable de quelque reconnaissance, vers l'âge de 4 ou 5 mois, un enfant soumis à une excitation qui l'intéresse vivement, non plus en tant que joie immédiate, mais comme promesse d'une joie possible : son biberon, son hochet. Rien de plus maladroit que ces premières adaptations ; et pourtant il s'y donne de plein cœur. Il remue bras et jambes, il crie, ses veines se gonflent, toute sa personne physique est tendue. Et quand, au milieu de ces efforts incohérents, se distingue, par sa réussite, un mouvement particulier, la tension musculaire est loin de se limiter aussitôt à l'organe intéressé. Il semble, au contraire, que la réussite du mouvement approprié augmente d'abord la tension générale : les mouvements diffus de l'enfant redoublent d'ardeur tumultueuse. En d'autres termes, nous retrouvons ici l'application éclatante du principe de l'excès moteur, avec cette différence, que la décharge a, cette fois, pour point de départ, un processus cérébral, une image, un souvenir. L'énergie suscitée par l'image agréable cherche des canaux pour se dépenser utilement ; et l'ouverture de l'im de ces canaux, bien loin d'épuiser cette énergie, lui donne une tonicité nouvelle. Mais, en même temps, et sous l'effet même dé cette énergie expansive, le mouvement qui a permis à l'enfant d'atteindre l'objet reconnu bénéficie de la tension générale ; il se précise, tandis que les mouvements diffus inutiles (mouvements du torse et des jambes) demeurent sté-

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précises de l'appareil moteur tout entier dont elles diversifient fçraduellenient Tunité fonctionnelle. Si le son d'iui mot est étroitement associé au souvenir visuel de ce même mot écrit, et réciproquement, c'est que la vue, aussi bien (|ue le son, tendent, quand je suis attentif, à décharger une même énergie nerveuse vers le même appareil nmsculaire de Tarticulation verbale.

La coordination plus ou moins étroite des multiples processus musculaires, spécialisés et perfectionnés par l'action de l'énergie d'excès, nous donne ainsi la traduction physiologique des associations plus ou moins inséparables établies entre les représentations dans la mémoire. L'unité organique du corps devient ainsi le symbole de l'unité organique de la pensée.

§ 7. — Notons une fois de plus ici la vérification des deux principes directeurs établis plus haut. D'une part, l'accommodation est moins une acquisition nouvelle qu'une application à des usages nouveaux et plus délicats des habitudes préalables. J'abaisse mécaniquement les coins de labouchequand j'absorbe un remède qui répugne à mon goût ; mais je n'emploierais pas d'autres muscles pour signifier volontairement qu'une proposition me déplaît (1). Ainsi, les fonctions supérieures s'approprient les fonctions inférieures et les assouplissent pour les adapter à des usages nouveaux et plus élevés. — D'autre part, cette malléabilité n'est pas indéfinie. L'habitude est, par définition, plus conservatrice que progressiste, et l'appareil moteur, qui en est le siège, ne se prête pas à tout âge avec la même facilité à des essais nouveaux. On peut dire que l'organisme se plie d'abord aux grandes adapta-

(i)Gf. WuNDT, Psychologie physiologique, i, I, chap. xxii.

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lions utilitaires: mouvements de la nourriture, de la marche, de la parole, etc., et que, par la suite, il s'y tient le plus possible. Il oppose ainsi à la variété des excitations venues du dehors une forte unité et une tendance à n'accepter du monde extérieur que les satisfactions dont il a déjà fait l'épreuve. Il est routinier pour son plus grand bien. L'utilité préside ainsi à l'acceptation, mais aussi au rejet de toute adaptation nouvelle. Nous verrons bientôt que la vie mentale n'obéit pas à d'autres lois.

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