ATTENTION SECONDAIRE ET RECONNAISSANCE ICI
sentation qui ne serait pas accompagnée d'un sentiment plus OU moins vague de familiarité, de « déjà vu », équivaudrait à la sensation absolument simple, dont nous n'avons pas la moindre idée. Examinons pour plus de clarté le cas où la représentation est clairement reconnue. Un enfant de cinq à six mois reconnaît manifestement son biberon. Comment en jugeons-nous ? Uniquement aux mouvements de sa joie et aux efforts qu'il fait pour s'en rapprocher. Or il faut voir dans ces mouvements plus qu'un signe. En fait, l'enfant n'a ni le besoin, ni encore l'intention de manifester à d'autres sa joie ou son inquiétude. La réaction motrice fait ici partie intégrante d'un .processus encore indissoluble. L'organisme de l'enfant s'est, en effet, habitué d'abord à réagir d'une façon uniforme au goût du biberon. Mais les sensations gustatives et tactiles qu'il éprouve au contact de cet objet ont été si souvent, dans l'expérience, contemporaines de certaines impressions visuelles, qu'en vertu du principe des substitutions exposé plus haut, la réaction motrice est devenue consécutive indifféremment de l'une ou de l'autre sensation. L'enfant réagit donc à la vue, de la même façon qu'au contact du biberon. En d'autres termes, im même groupe d'habitudes musculaires, relativement stable et défini, s'est constitué en connexion avec des expériences relativement très diverses : car le biberon peut n'être pas présenté de la même façon, ou n'avoir exactement ni la même température, ni le même goût. Cette communauté de réaction nous apparaît donc comme lé véritable lien qui associe entre elles les sensations visuelles , tactiles et gustatives. Mais ce qui est vrai des sensations, Test encore des images qu'elles déposent dans la mémoire, si • l'on admet, — avec la plupart des psychologues
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modernes^ — qu'une sensation remémorée est encore une sensation dont le stimulus est dans les centres supérieurs. Si donc l'enfant tend les bras vers son biberon, avant même d'y avoir goûté, c'est que l'expérience visuelle, tactile et gustative et les souvenirs des expériences antérieures aboutissent à un même système d'efforts musculaires coordonnés. A ces efforts, on ne refusera pas im caractère nettement utilitaire ; car la réaction motrice tend, ainsi qu'on l'a vu plus haut, à hâter le retour de l'excitation agréable. L'enfant reconnaît donc son biberon en tant que ses mouvements répondent à la nouvelle excitation visuelle de la même façon qu'aux premières. Chaque stimulation nouvelle trouve, dans son organisme, un appareil moteur que les précédentes ont préparé à des modes d'expression de forme constante, et variables seulement en intensité.
§ lo. — Plus rigoureusement encore, on peut dire que la reconnaissance est l'analogue conscient de l'assimilation des réactions motrices actuelles à de plus anciennes. Nous avons vu que l'appareil moteur est destiné à emmagasiner des habitudes propres à assurer entre lui et le monde sensible des échanges avantageux, et nous avons ajouté qu'étant routinier par définition, il rejette l'inutile, les nouveautés gênantes et tend à réagir à des excitations variées par la répétition pure et simple des réponses précédentes. La possibilité de rééditer d'anciennes accomodations musculaires devient ainsi pour la conscience le signe d'une identité relative entre le présent et le passé; et l'on peut, croyons-nous, affirmer sans paradoxe que nous reconnaissons les choses, non pas parce que nous constatons la similitude d'une impression et d'une image, mais parce que celles-
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ci exigent ou comportent de notre part des réactions motrices identiques ; que l'enfant reconnaît sa mère en tant qu'il lui sourit et lui tend les bras d'une façon à la fois spéciale et constante. Quand je rentre chez moi la nuit, je reconnais l'escalier si les mouvements de mes jambes sur les marches précèdent, en quelque sorte , sans accident, les vagues perceptions visuelles ou auditives que je reçois de l'ombre et du silence. La sécurité et l'aisance de mes mouvements sont alors pour moi la mesure de l'exactitude de toutes mes perceptions. Si, au contraire, je me suis trompé d'escalier, la contradiction de mes mouvements réels et de mes tendances motrices trouble toutes mes perceptions et les rend hésitantes, à tel point que je perçois plus distinctement les détails de mon escalier dans une obscurité presque complète, que ceux d'un escalier inconnu dans luie demi-clarté. Par les yeux, même, et indépendamment de tout mouvement des membres, je reconnais ma chambre, à la facilité de l'accomodation visuelle qui me fait chercher chaque chose à son plan respectif.
En d'autres termes, la reconnaissance ne s'opère pas au moyen d'une simple superposition de la sensation et de l'image. Pareille superposition risquerait fort, dans la plupart des cas, d'éclipser purement et simplement l'image, généralement plus terne et moins précise. En ce cas, le présent l'emporterait toujours sur le passé par la clarté impérative de ses suggestions. Mais, en fait, la coïncidence parfaite du percept et de l'image est impossible. M. W. James a montré avec force que nous ne sommes jamais le théâtre de deux états de conscience absolument semblables (i). Mais, d'autre part, la simplicité
(i) w. Jam£s, Principles of Psychology, t. X, p. a33 et suiv.
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relative de notre système d'habitudes motrices, — simplicité adéquate à celle de nos besoins pratiques essentiels, — reste fort en deçà de la complexité de Fexpérience sensible, car les nécessités de la vie nous contraignent d'adopter un nombre relativement très restreint d'habitudes, d'autant plus solides qu'elles sont peu nombreuses. C'est donc par leurs communes réactions motrices habituelles que nos sensations et nos souvenirs coïncident, et la reconnaissance n'est que l'écho conscient de cette adaptation d'une habitude musculaire ancienne à une excitation nouvelle.
§ II. — Ce n'est pas d'aujourd'hui, d'ailleurs, que les psychologues ont reconnu l'importance du rôle joué par les sensations kinesthésiques dans la connaissance du monde sensible. Les expériences de Cheselden sur les aveugles-nés otit été suivies de beaucoup d'autres qui ne sont pas moins instructives. Mais, pour l'ancienne psychologie, c'est seulement le toucher, c'est-à-dire la sensation consécutive du mouvement, qui sert de critérium au jugement visuel. Le toucher, a-t-on dit, e^tï éducateur des autres sens. Nous ne tarderons pas à étudier avec plus de détail le jugement localisateur. Mais, dès à présent, nous pouvons souligner l'importance du rôle de la sensation kinesthésique qui sert d'intermédiaire entre le toucher et la vue. En droit, la coïncidence constante de variations tactiles et visuelles n'eût pas suffi à assurer, entre ces deux ordres de sensations, des associations inséparables. Mais pour saisir une orange, la porter à la bouche et voir grossir en même temps la tache jaune qui semble « toucher » l'œil de l'aveugle-né opéré, il faut à celui-ci accomplir une série unique de mouvements du bras. Dès lors, les deux processus, tactile et visuel, s'associent parce qu'ils