HISTORIQUE DU PROBLÈME
est offerte, et non comme une synthèse créatrice qui pourrait se développer et s'élargir à Finfini. (i)
§ i3. — Si différentes qu^elles soient, ces théories sont peut-être moins opposées Tune à l'autre qu'on ne pourrait croire. Un psychologue français contemporain a montré avec finesse que tout jugement peut toujours être envisagé au double point de vue de la synthèse et de l'analyse. « Extraire un individu d'un groupe, écrit « M. V. Egger (2), c'est abstraire ou, plus exactece ment, diviser ; le rattacher à un groupe, c'est faire « une synthèse ; or le rattacher au groupe c'est pro- <( prement juger. Le jugement est donc toujours une
<( synthèse, mais comme il maintient toujours sé-
« parés les termes qu'il unit, il est, si on le compare « au genre, une analyse ». Il ressort d'ailleurs de ce texte que M. Egger, comme M. Sigwart, aperçoit dans l'acte synthétique le moment essentiel du jugement. Mais cette synthèse lui semble de même nature que celle qui est établie par l'association de ressemblance. Dans le jugement comme dans l'association, (( deux semblables sont luiis dans la conscience par leur seule ressemblance» (3). Toutefois le jugement représente un progrès par rapport à l'association. <( Le jugement est l'association de ressem- « blance connue comme telle... dans sa raison, dans « son essence » (4). Et plus loin : « L'association est une synthèse qui s'ignore, tandis que la même synthèse consciente d'elle-même est le jugement » (5). Cependant, M. Egger ne nous semble pas s'être
(i) WuNDT, Logikf 2- éd., Stuttgart, 1898, in-8, p. i54 et suiv. Cf Psychol. Physiologie, (a) Jugement et ressemblance, dans Revue philos,, 1893, t. U, p. 17. (3) p. 12.
ayibid, (5)ip. i5.
placé d'emblée hors du point de vue logique.
C'est rinsertion consciente de la copule esty « dont le sens précis est ressembler », entre les deux termes comparés, qui lui semble différencier le jugement de rassociatipnpure et simple, (i) Or n'y a-t-il pas de graves inconvénients à n'étudier le jugement que sous la forme de proposition? La pensée vécue et l'action divisent-elles toujours le réel que le langage traduit en termes distincts? Tel n'est pas l'avis d'un éminent logicien allemand, M. Benno Erdmann. En fait, remarque- t-il, la distinction opérée par le langage entre un sujet et un attribut ne correspond à rien de réel dans la conscience. La représentation du sujet contient celle des attributs, et le jugement n'a d'autre fin et d'autre moyen que de développer cette « immanence logique ». Il ne divise ni ne recompose la présentation qui demeure intégrale dans la conscience. Il « ordonne » simplement, au moyen des mots, les éléments du donné complexe et l'ordre verbal exprime, d'une façon purement artificielle, la présence de l'attribut dans le sujet (2).
§ i5. — Sans admettre le nominalisme de M. E. Erdmann, bon nombre de penseurs ont considéré avec lui le jugement comme une transformation de la représentation. Un professeur autrichien, M. Jérusalem, dans une très intéressante élude sur le jugement, aperçoit dans cette « fonction » une « organisation » (Gliederung) d\i représenté telle que l'objet est, par analogie avec le sujet conscient, considéré conmie «centre de force», et devient à son tour, dans la pensée, le sujet
(i) p. la.
(3) B. Erdmann, Logik, Halle, 1899, t. UI, i § 87, p. 197-307.
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actif des modifications qu'il présente à notre expérience (i).
§ i5. — Mais n'y a-t-il rien de plus dans le jugement qu'une représentation transformée? Sans doute, il n'y a rien de plus dans l'idée niée que dans l'idée affirmée ou révoquée en doute, rien, sinon ce que Hume appelait déjà une « manière » de concevoir, mie attitude originale de l'esprit à l'égard de la représentation qu'il accepte ou rejette, en un mot une croyance. Stuart Mill, qui, par son père James Mill, est l'héritier direct de la pliilosophie de Hume, a mis plus que personne en relief cette vérité que la croyance n'est pas dans l'affirmation un accident, mais le vrai fond psychique. A la thèse conceptualiste de Hamilton, qui définit le jugement par la reconnaissance de l'identité ou de la non-identité de deux notions, il objecte avec force que la notion est une pure création de l'esprit (jui n'implique la croyance qu'autant qu'un jugement, implicite ou exprès, en affirme la réalité objective : «Tout jugement consiste à juger que quelque chose est vrai» (2). C'est la croyance aune vérité qui introduit entre la représentation et le jugement une distinction si radicale que Mill semble désespérer de la réduire et de l'expliquer, car il la juge « ultime et primordiale. » (3) Quel que soit d'ailleurs l'embarras visible de ce penseur si pénétrant à élucider un point qu'il avoue à plusieurs reprises « l'un des plus obscurs de la psychologie analytique » (4), c'est à n'en plus douter
(i) Jérusalem, Die Urtheilsfanctioriy Vienne, 1895, in-8, p. 78-106. (a) Philos, de Hamilton^ chap. xvii, trad. Gazelles, Paris, 1869. p. 398, Cf. ohap. V.
(3) Note de St. Mill extraite de l'ouvrage de son père, J. Mill : Analysis ofhuman Mind, annoté par lui, 1. 1, p. 412. Cf. LogiCy Liv. I, chap. 5, § I.
(4) Logic y liv. IV, chap. 5, § a, note.
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à son influence que nous sommes, pour une grande part, rc^deval)les du développement extraordinaire qu'a pris, dans la philosophie du dernier demi-siècle, la psychologie de la croyance. Envisagée à ce point de vue spécial, la bibliographie du problème du jugement est devenue des plus touflues. Nous n'essayerons pas d'en dresser l'inventaire. Qu'il nous suffise d'indiquer l'orientation générale des recherches que ce problème a suscitées.
§ i6. — La croyance, sans doute, n'est pas un acte simple; toute notre conscience y est engagée. Nous croyons « avec toute notre àme ». Mais il est naturel (jue ceux-là même qui n'ont pas contesté la nature complexe de cette opération aient assigné un rôle prépondérant les uns aux phénomènes représentatifs, les autres aux phénomènes afl'ectifs ou volontaires. Nous trouvons ainsi des théoriciens intellectualistes de la croyance. St. Mill lui-même nous paraît, en définitive, appartenir à cette catégorie de psychologues, car le caractère objectif de la croyance s'explique, dans son système, par les lois de l'expectalion et de l'association des idées qui sont, à son point de vue, les lois mêmes de notre organisme mental (i). Avec plus de précision, son disciple Taine estime que la pensée est naturellement « objectivante » , que tout état de conscience, sensation, image ou conception , est l'objet d'un jugement allirmatif implicite, du moment (pi'elle n'est contredite ou rectifiée par aucun élément antagoniste. « L'image , dit Taine, est, de sa nature, hallucinatoire » («j), c'est-à-dire qu'elle s'objective
(i) Cf. Philos, de Hamilton, chap, vi, xi, xrv et xix. (2) Taine, L'Intelligence, Upart , liv. i, chap.i, § 3; 7' éd., Paris, 1895, in-ia, T. U, p. 3i.