‹ Essai sur l'évolution psychologie du jugementChapitre 48 sur 103 · DOUTE KT CROYANCE · texte numérisé non relu

DOUTE KT CROYANCE

se fait de Dieu revient à sa pensée avec la même aisance que les mots de sa prière du soir, si tant est qu'en ce cas l'image verbo-motrice n'envahisse pas sa conscience tout entière. En d'autres termes, ses croyances premières offrent ce caractère d'être acceptées, dès Tabord, comme de simples imitations d'une habitude sociale, et ces imitations deviennent sans effort 4es habitudes individuelles. Il y aurait avantage, semble-t-il, à refuser le nom de croyance (belief) à ces développements parasitaires dont le germe est venu entièrement préformé du dehors; mieux vaut leur réserver le nom de foi, et entendre par croyance l'affirmation que l'épreuve du doute a rendue plus profonde et plus originale.

Pour être utile, au reste, cette distinction ne doit pas être trop rigide. Le contrôle qui transforme la foi en croyance peut être sommaire ou minutieux, à peine ou clairement conscient; il peut être l'affaire d'un instant ou d'une vie entière. Il est impossible de définir avec exactitude ce qui, dans une croyance, a été soumis au contrôle du doute. En matière morale et rcligieiis(î, notamment , l'inquiétude ne s'étend guèrr d'ernbhu; aux principes généraux de l'action et de la foi ; c'est aux petits côtés, aux exagérations, aux difllcidtés secondaires de la pratique ou du dogme, (|ue le «loiitt» s'en prend tout d'abord. Nous aurons ro(;caHion de; revenir sur cette influence dissolvante du doute sur rensemble des croyances; tout ce qu'il importe de retenir pour l'instant, c'est que les termes de foi et de croyance, désignent ici, non pas deux parties séparéiis du contenu de la conscience, mais plutôt deux attitudes successives à l'égard d'un même conteim, attitudes entre lesquelles le doute établit des transitions souvent peu apparentes.

LE DOUTE SECONDAIRE l'j'J

§ 8. — Gomment s'opère le passage du doute primaire au doute secondaire ? Nous venons de voir que le retour spontané de Tappétit suffisait déjà à troubler l'attention accordée aux excitations actuelles, en y mêlant un sentiment plus ou moins vague d'attente, d'irréalité, et nous avons aperçu dans ce cas un premier conflit du percept et de Thabitude. Or le percept luimême se charge d'infliger à Tliabitude des démeùtis souvent douloureux. Le biberon de Tenfant est ordinairement tiède et sucré ; que le lait soit un jour bMlant ou amer, un conflit s'établit entre l'image et le percept, et voici du coup l'attention en désarroi, les muscles buccaux sollicités contradictoirement en faveur de la succion et du cri. Sans doute, chez le nouveau-né, ces conflits sont peu sensibles, parce que le percept inattendu est d'ordinaire assez puissant pour efl*acer totalement l'image. Le bébé que le lait du biberon a brûlé crie à perdre haleine, arrive à oublier qu'il a faim, . et l'agitation douloureuse de tout le corps supprime toute autre réaction spéciale. Mais il n'en est plus de même chez l'enfant de plus de six mois, et rien n'est alors plus aisé, plus amusant même, que d'observer la naissance du doute. Le petit A..., âgé de ~ sept mois, fait la connaissance de son oncle paternel, dont la ressemblance avec son père est frappante ; sa surprise est extrême : c'est, au sens propre, une véritable consternation, qui se traduit par la suspension de toutes les manifestations joyeuses avec lesquelles il accueille ordinairement son père ; l'attention visuelle est très vive ; évidemment l'effet produit sm* lui est celui d'un dédoublement de l'objet ; mais l'impression sensible est fortement combattue par le souvenir d'une image unique à laquelle ses mouvements habituels sont adaptés. Qu'est-ce, d'autre part, que la timidité si caractéristique qui paralyse et

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rend muets presque tous les enfants d'un an et plus ? On ne saurait l'expliquer par un sentiment de crainte, car elle affecte souvent dos enfants qui ne sont nullement peureux et n éprouveraient que du plaisir à apcr^cevoir un animal inconnu, un clieval emporté, une machine bruyante. Mais les enfants ont adopté, vis-à-vis d'un nombre très délini de personnes familières, des réactions halntuelles également très définies ; et la vue de personnes étrangères, très semblables, en somme, aux parents, à la nourrice, aux domestiques, leur suggère d'agir à leur égard en vertu des habitudes sociales déjà acquises. Mais, en même temps, les différences individuelles des personnes frappent d'autant plus l'enfant qu'elles se présentent sur un fond solide de ressemblances ; de sorte que les habitudes motrices de l'enfant sont à la fois vivement sollicitées et déconcertées (i). De là son embarras craintif, ses gestes gauches, sans but et sans coordination. Mais que l'étranger ait lui-même l'habitude des enfants, qu'il reproduise le parler puéril, les gestes caressants, les jeux des parents : il vaincra, en général, cette timidité purement motrice et, dès qu'il aura obtenu le premier sourire de l'enfant, deviendra pour lui, comme un jouet nouveau, l'objet d'une attention, ou même d'une préférence toute spéciale. Le doute s'est résolu en confiance, et la confiance n'est-elle pas, par excellence, suggestive de croyance ?

§ 9. — A tous les degrés du développement mental, le doute provient, de même, d'un conflit entre une

(i) C'est un fait constant que les habitudes les plus précises sont celles aussi que la moindre variation sufÛt à déconcerter. Rien de plus semblable, pour le profane, que deux violons ou deux pianos ; mais un virtuose ne dispose de tous ses moyens que quand il joue sur son instrument.

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