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habitude et une représentation nouvelle, et, par suite, d'iuie oscillation hésitante de Tattention. J'aperçois de loin ime personne dont le vêtement et Tallure évoquent Timage d'un ami. Est-ce lui ? Je doute quelque temps ; car le souvenir n'est pas, avons-nous dit plus haut, un cadre rigide qu'un percept devra remplir parfaitement sous peine d'exclusion, mais une indication générale de certains caractères, dont le retour rendra possibles certains modes particuliers d'adaptation attentive. Je puis donc douter tant que mon attention discerne, dans le percept encore confus, des indications qui suffisent à diriger mon attention dans un sens général, sans la fixer encore. Dès qu'une indication précise déconcerte mon attente, (coupe de la barbe, un binocle sur les yeux alors que mon ami n'en porte pas), l'attention cesse brusquement de balancer entre l'image et le percept, et se porte toute entière sur celui-ci. Très souvent même il advient que la figure d'un passant que nous reconnaissons nous être inconnu nous apparaît plus nette quand nous avons cessé de douter. « Comment, se dit-on après coup, ai-je pu le prendre pour un tel ! Voici tel ou tel détail qui m'aurait dû frapper. » Le cas est plus frappant encore quand nous croyons reconnaître une personne de dos. Dès que l'erreur est reconnue, l'illusion disparaît totalement : le percept gagne en netteté tout ce que l'image antagoniste p.erd en force suggestive.
§ lo. — En est-il autrement des formes plus relevées du doute ? Galilée douta pour la première fois que la nature eut « horreur du vide », le jour où son attention fut partagée entre le postulat traditionnel de la physique aristotélicienne et la constatation expérimentale de l'impossibilité d'élever l'eau dans les
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pompes au-delà de dix-huit brasses (i). D'autres fois, au contraire, c'est la force même de l'habitude qui entraîne un doute sur l'exactitude de l'observation. On en trouve un exemple frappant dans les expériences de Pasteur sur le paratartrate et le tartrate de soude et d'anmioniaque. Mitscherlich avait cru remarquer que ces sels, tout en se comportant diiréremment à l'égard de la Imniëre polarisée, avaient rigoureusement la môme constitution moléculaire , la même disposition géométrique. Cette observation contredisait évidenunent le principe de raison sulTisante qui exige que, toutes choses égales d'ailleurs, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Pasteur douta alors de l'exactitude des observations du savant berlinois, qui dérangeaient si violennnent les habitudes mentales sur lesquelles repose la science de la nature. On sait le reste (2).
§ II. — Plus douloureux et plus intimes, les mêmes conflits divisent la conscience morale et religieuse. Dans ce cas encore, le doute peut s'en prendre soit à l'habitude, soit à l'expérience. La confiance que j'éprouve depuis longtemps envers un homme est inconciliable avec l'acceptation d'im bruit calomnieux répandu sur sa réputation et je doute, tout d'abord, de l'exactitude d'mie pareille imputation. Mais si je me convaincs qu'en fait sa loyauté n'a pas résisté aune épreuve banale, il pourra m'arriver de douter, non seulement de tout son caractère, mais, comme on dit, de «douter delà vertu». C'est alors l'habitude qui succombe. Tout croyant, de même, est dès l'abord enclin à
(i) Voir, à cet égard, le passage très caractérisque des Dialoghi délie scienze nuovey dans Lalande, Lectures sur la philos, des scienceSf Paris, 1898, p. i3'j,
(a)LALANDB, ibid., p. i4i>
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traiter cavalièrement les arguments d'ordre physique, exégétique ou moral, qui ont établi entre lui et d'autres esprits un malentendu intellectuel permanent; du jour où il aura reconnu le sérieux et la bonne foi de ces arguments, il ne sera plus en sûreté dans ses retranchements. Aussi bien, les croyants de la libre pensée, qui a aussi ses fanatiques, ne sont guère moins attachés que les autres à leur routine mentale, à moins qu'ils n'aient fait du doute lui-même une méthode constante, une habitude : habitude malaisée à prendre et, plus encore peut-être, à entretenir, si l'on songe que, même entre savants, littérateurs, philosophes ou érudits, le ton le plus ordinaire de la critique est le dédain, — indice de la répugnance qu'éprouve plus ou moins tout esprit à s'adapter à ime pensée étrangère. L'inaptitude à changer de point de vue est le défaut le plus commun de beaucoup d'esprits, par ailleurs vigoureux et sincères ; peut-être même les plus vigoureux et les plus sincères sont-ils les plus rigides, les plus solidement fixés dans une attitude traditionnelle et définitive.
§ 12. — En résumé, le doute n'est pas simplement, comme le croit M. Baldwin (i), une « attitude de l'esprit à l'égard d'une image nouvelle », car il peut arriver, si l'image est très forte, que le doute porte plutôt sur l'habitude que surle contenu expérimental, sur le possible plus que sur le réel. Mais il y a doute toutes les fois que l'attention oscille entre une attitude habituelle et une adaptation à un objet nouveau. Il va sans dire que ce « balancement», — image très imparfaite du rythme intérieur de la vie mentale, — n'a rien des mouvements isochrones du pendule. Celui-ci n'obéit, en réalité, qu'à une seule impulsion et l'angle
(i) Hand, of PsychoL, t. ii, p. 157.
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parcouru à gauche de la verticale n'est que la répétition symétrique de Tangle parcouru à droite. Mais que le pendule soit en fer doux et soumis à l'action variable d'un aimant : l'action constante de la pesanteur se composera, dans des proportions variables, avec celle de l'aimant, et la deuxième pourra, après de capricieuses oscillations, neutraliser la première. De même, dans le domaine mental, le doute peut aller de la quiétude à peine troublée au tâtonnement angoissé en passant par l'indifférence. Il peut osciller, par exemple, du rêve un instant confondu avec la veille, à la terreur de l'halluciné. Quant à l'indifférence, elle est sans doute assez rare quand il s'agit du conflit entre le percept et le souvenir. Le plus souvent, nos souvenirs coïncident assez exactement avec nos sensations pour faire corps avec elles. On trouve pourtant un exemple très précis de doute indifférent dans le phénomène de diplopie : le malade n'a aucune raison de se laisser guider par l'ime ou l'autre des deux images visuelles. De là son extrême embarras, et parfois son angoisse (i).
§ i3. — Cette coïncidence de l'habitude et du percept est la condition nécessaire du succès de nos actes les plus usuels et les plus essentiels à la vie. Il n'en est pas de même du doute moral. La plus grande activité mentale est conciliable avec l'inconsistance des
(i) Le diplopique retroure facilement les objets lorsque les images divergent faiblement et suffisent à déiinir une région dans laquelle le sens musculaire et le tact se retrouvent aisément. Mais dès qu'il s*agit d'un travail précis, d'écriture par exemple, l'indécision est très grande. S'il s'agit d'images plus éloignées, l'exercice peut devenir impossible. Nous avons connu un diplopique que sa maladie a contraint de renoncer à la bicyclette ou de ne s'en servir qu'en fermant un œil.
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croyances ; elle peut, bien plus, en être la condition même. Montaigne avait trop lu et trop bien remarqué la diversité des opinions humaines pour croire en aucune autorité. L'indifférence était devenue chez lui riiabitude d'une attention plus amusée par le mouvement que séduite par le repos. Mais chez un Jouffroy, la lutte entre la tradition et la réflexion critique devient une crise dramatique dont le dénouement nécessaire sera une croyance nouvelle. Un Renan, au contraire, dans la sécurité que lui inspire sa foi très forte en la science positive, éprouvera de moins en moins, à mesure qu'il vieillira, le « tourment de rinfini » ; son probabilisme n'est que Tachèvement d'un dogmatisme très assuré.
Ainsi, jusque dans le domaine moral, l'acceptation définitive du doute est l'exception. Il ne serait pas malaisé de montrer que, chez Montaigne même, elle est partielle, limitée, d'un côté, par une foi religieuse prudemment mise hors des prises de la réflexion, de l'autre, par la pratique. Pascal a dit de lui avec finesse : <i II suit le rapport des sens et les notions communes, » parce qu'il faudrait qu'il se fît violence pour les » démentir... Ainsi, 11 n'y a rien d'extravagant dans » sa conduite ; il agit comme les autres hommes. » (i). On ne saurait dire plus clairement que l'habitude trace à l'avance, pour Montaigne, les frontières que le doute ne franchira pas. Ce doute n'est au fond qu'amusement intellectuel, c'est-à-dire encore une attitude de l'esprit qui se comptait dans le mouvement, parce qu'il sait n'y courir aucun risque. Montaigne a pu dire de sa philosophie ; « Il n'est rien de plus gay, plus » gaillard, enioué et à peu que iene dis foUastre. » (2).
(i) Entretien avec M. de Sacyy Ed. Brunschwicg, p. 167. (2) EssaiSy I, 35.
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En fait, le pyrrhonisme pur, celui ([ui « s'emporte eu lui-môme », comme « la rhubarbe qui poulse hors » les mauvaises humeurs et s'emporte hors quand et » quand elle-même » (i), ne saurait être qu'une fantaisie psychologique ou une maladie. Le doute est une crise transitoire entre deux attitudes et, comme toute crise, il appelle les solutions les plus promptes et les plus radicales.
Gomment se résoud celle crise ? Nous n'aurons guère pour le montrer qu'à recueillir, dans les deux chapitres suivants, les résultats de notre analyse de Tadaptation à ses divers degrés.
(i) Montaigne, Apologie de Raymond de Sebonde,