‹ Essai sur l'évolution psychologie du jugementChapitre 6 sur 103 · II. OBJET DU LIVRE · texte numérisé non relu

II. OBJET DU LIVRE

§ 20. — On le voit, métaphysiciens, logiciens, psycliologiies, ont abordé le problème du jugement et de la croyance sous toutes ses faces ; et nous pourrions, si nous ne craignions (rallonger démesurément ce chapitre d'Iiistoire, montrer comment, de leur côté, l'histoire, la science des religions, la sociologie et la physiologie même révèlent au philosoplie une variété inattendue de points de vue et de moyens d'investigation. Comme tous les problèmes de psychologie générale, celui de Faffirmation est trop complexe, il est trop étroitement solidaire du problème même de la vie et de la pensée, pour comporter une solution unique et simple. La vérité psychologique ne se laissse pas circonscrire dans la précision d'une définition ; il faut la serrer de près, par tous les moyens d'enquête dont nous disposons, par la réflexion intérieure et la physiologie, par l'observation et par l'hypothèse, par la psychologie individuelle et parla sociologie.

En abordant à notre tour, après tant d'autres, l'étude psychologique du jugement, nous avons eu moins que personne la prétention d'épuiser une matière aussi ample. Nous ne prétendons pas davantage ne présenter ici que des faits inobservés et des théories inédites de toutes pièces. Nos recherches ont été, il n'est que juste de le reconnaître, directement inspirées par les travaux des psychologues qui ont mis en lumière le rôle de la volonté et, notanunent, de l'attention, dans la croyance. Il nous a paru, cependant, qu'il était pos-

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sible, après ces maîtres, d'employer dans la psychologie du jugement une méthode génétique qui n'a guère encore été appliquée à ce point particulier de psychologie. La plupart des philosophes dont nous avons brièvement esquissé les conclusions nous semblent avoir cédé à ce que M. W. James appelle le « sophisme du psychologue », c'est-à-dire qu'ils se sont empressés, pour définir la nature du jugement, d'analyser avec soin leurs propres jugements ; et il est naturel qu'ils aient discerné au premier plan, dans cette enquête sur leurs croyances d'hommes adultes et réfléchis, l'intervention de facultés adultes, qu'ils aient attribué un rôle à l'intelligence, un autre au sentiment, un troisième à la liberté ou a l'attention. Or il faut bien avouer que cette « composition » des forces mentales est loin de donner l'image approchée du réel. On ne s'avise pas assez, en effet, que chacun des jugements que nous formons, chacune des croyances nouvelles que nous adoptons, suppose une croyance préalable et que, d'étape en étape, c'est à la seule psychologie de l'enfant qu'il conviendrait de demander le schéma authentique de la genèse d'une croyance originale. On a beau nous dire que l'affirmation est, par excellence, l'acte de la vie, on oublie d'en suivre le développement tout au long du cours de la vie elle-même.

De leur côté, les psychologues de l'enfance ont bien noté avec quelque précision que l'enfant, à dater d'une épocjue constante de son évolution, est capable d'affirmation. Mais, en vérité, cette constatation soudaine de l'exercice d'un pouvoir nouveau dans la vie mentale dénonce par trop ingénument cet autre « sophisme du psychologue », qui consiste à concevoir la vie mentale comme un drame où des personnages entrent à point voulu en scène, disent leur

mot, et s'éclipsent. Il est vrai, cependant, que la phi* losophie évolutionniste a introduit en psychologie ridée précieuse d'une genèse des facultés. Mais si Ton excepte les constructions très suggestives, mais tout à fait générales de Spencer, de Romanes, de Bain et de M. Baldwin, un petit nombre de psychologues ont abordé la tâche ardue, mais nécessaire, de reprendre en détail Texamen des opérations de Tesprit admises par la psychologie traditionnelle et d'en reconstituer rigoureusement la généalogie avec pièces à l'appui.

§ 21. — C'est cette genèse de la faculté de juger que nous avons entrepris de retracer, ne gardant de l'hypothèse évolutionniste elle-même que ce qui nous a paru propre à éclairer ce devenir. Sans nous préoccuper des questions purement métaphysiques des rapports de l'âme et du corps, nous avons demandé à la fois à la physiologie et à la psychologie introspective toutes les indications qu'elles pouvaient nous donner, estimant qu'il y a toujours profit à pousser aussi loin que possible une explication fondée sur une série de faits observés. Plus nous avancions dans cette étude, plus il nous semblait superflu, pour expliquer l'affirmation, de supposer au service de la conscience un organisme de facultés indépendantes et hiérarchisées, et plus nous croyions comprendre que cet organisme lui-même se modèle au contact de la spontanéité du moi et du mécanisme extérieur ; de sorte que deux principes, qui président aux toutes premières démarches de la vie dans son effort pour subsister et croître, nous ont semblé suffire à la continuité et au progrès de la vie mentale, depuis l'adaptation sensori-motrice jusqu'aux réactions de l'attention et jusqu'à la croyance elle-même. Ces deux

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principes, auxquels nous n'attachons aucun sens métaphysique, mais simplement la valeur de relations très générales entre les faits, sont V habitude et V adaptation,

§ 22. — En résumé; le métaphysicien se demande : Que valent nos affirmations ? Le logicien : Quels sont les éléments verbaux et les lois formelles du jugement? Le psychologue s'est demandé jusqu'à présent : Comment se font nos croyances ? Il lui reste, selon nous, à se demander : Comment se forme notre crédulité elle-même ? en n'attachant à ce terme d'autre sens que celui d'aptitude à juger et à croire. Sous quelles influences physiologiques, psychologiques, sociales, se développe en nous l'habitude de juger, d'affirmer et de croire ?

Ainsi posé, le problème n'exclut pas les autres méthodes de recherche. Il nous faut, tant est grande encore l'incertitude de nos procédés d'investigation psychologique, marcher au vrai par des voies multiples qui, parfois, ne semblent pas orientées vers le même point de l'horizon. Aussi bien l'habitude unitaire de noire esprit n'cst-elle point troublée par cette apparente dispersion du travail psychologique, et nous n'avons pas de croyance plus obstinée que la foi en la convergence idéale de tous les efforts désintéressés qui tendent vers le vrai.

Quels que soient donc les résultats de l'enquête toute psychologique que nous avons entreprise, nous les offrons avec confiance à la réflexion et à la critique des métaphysiciens, des logiciens et des psychologues. Certaines de nos conclusions heurteront quelques-unes des conceptions le plus généralement admises dans l'école philosophique française ; elles ont surpris, nous l'avouons, nos propres prévisions

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et nous ont obligé à renoncer à plus d'une théorie que nous avions crue solide et enseignée comme telle. Mais s'il est vrai, comme nous voudrions le démontrer, que les croyances sont choses vivantes, qu'elles naissent du passé et s'adaptent au présent à la façon des organismes, n'est-il pas dans l'ordre de la vie qu'elles aient, dans les consciences comme dans les sociétés, un déclin et une fin, et que le champ sur lequel se heurtent les systèmes soit jonché des débris de nos croyances mortes ?

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