‹ Essai sur l'évolution psychologie du jugementChapitre 7 sur 103 · I. DIFFICULTÉS · texte numérisé non relu

I. DIFFICULTÉS

§ I . — L'instrument le plus habituel de la pensée réfléchie est la parole. Aussi, quand le psychologue se demande à lui-même : Qu'est-ce que juger? et se propose Texamen de quelques types de jugement, les modèles qui se présentent à son esprit sont presque nécessairement des affirmations sous forme verbale : « La terre est ronde, Forigine de la vie est un mystère. »

Il est d'ailleurs évident, à première vue, que, si la parole est peut-être indispensable au jugement, elle ne le constitue pas tout entier. Une affirmation n'est pas une liaison de termes vides de pensée ; elle énonce ce qu'on croit être la vérité, et, si l'on retient de la vérité cette définition classique : « l'accord de la pensée avec son objet », on peut, semble-t-il, caractériser le jugement : l'affirmation de l'accord du sujet pensant avec l'objet pensé.

§ 2. — Cette définition, toute provisoire, répond sans doute assez bien à la conception populaire qui fait de juger le synonyme de croire. Mais il suffit d'im rapide

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examen pour se rendre compte que, sous son apparente simplicité, cette formule dissimule mal de graves difficultés et conduit à deux nouveaux problèmes.

D'une part, le sujet pensant n'est pas, dans Texpérience, — ce qu'il est peut-être à un point de vue métaphysique, — un absolu qui se laisse définir, une substance qu'on apercevrait à travers ses modes. C'est un ensemble extraordinairement complexe d'états présents, de souvenirs et de tendances, de modes actuels, relativement peu nombreux et circonscrits, et de possibilités innombrables et flottantes. Et, dans cet ensemble, le caractère de subjectivité est très inégalement réparti. Ma connaissance du monde sensible et social, mes notions scientifiques sont loin dem'étre « intérieures » au même degré que mes convictions morales et mes émotions d'art. Dire que ce moi, dont le centre m'échappe aussi bien que les contours, affirme son accord avec un objet, est, sinon un pur non-sens, du moins une définition beaucoup plus obscure que le défini.

D'autre part, l'objet pensé n'est pas davantage un absolu simple et définissable. Par une série d'abstractions nécessaires, nous découpons dans le monde de l'expérience externe ou interne, des objets de pensée plus ou moins complexes : arbre, pesanteur, humanité. Mais, en tant (pi'ils relèvent de l'espace et sont régis par des lois universelles, ces objets appartiennent à un milieu continu dont on ne les isole que d'une façon tout artificielle, pour la commodité de la réflexion et du langage ; et, en tant qu'ils sont connus dans le lenips, il nous apparaissent, — ainsi que nous le verrons plus tard avec plus de détails, — comme des condensations d'un nombre variable d'expériences antérieures, de sorte que, dans l'objel, quel qu'il soit, d'une croyance, il n'est guère i)ossible de discerner

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ce 'qui est donné de ce qui est retrouvé , ce qui est <i autre» de ce qui est déjà a moi». Ce que j'appelle objet est déjà mien dans une certaine mesure. En d'autres termes, il n'y a pas plus, dans Texpérience, d'objet pur que de sujet pur ; et si ces deux termes, discernés par le logicien, peuvent lui suffire à définir le jugement, le psychologue est tenu de pousser plus loin son analyse.

§ 3. — Mais de ces considérations mêmes, nous pouvons retenir des indications importantes. Si le sujet pur et l'objet pur nous échappent également, de l'un et de l'autre nous avons une représentation ; or, que je les attribue ou non au moi, mes représentations sont également des contenus de ma conscience, et personne, sans doute, ne contestera, que le jugement normal ne consiste en l'accord de certaines représentations dans la conscience. Si, regardant ma montre, je dis : « Il est trois heures », j'énonce l'accord établi dans ma conscience entre l'image visuelle de la disposition des aiguilles sur le cadran et la notion habituelle que j'ai de la division du temps.

Ainsi, tout jugement implique une représentation multiple. Mais il est évident qu'il ne saurait s'y réduire. Juger et avoir conscience sont deux. Deux voyageurs sont assis dans un même compartiment. Tous deux se taisent et semblent suivre des yeux le décor mouvant qui se déroule sans fin devant eux. Mais l'un, fatigué, absorbé, insensible peut-être au pittoresque de la route, voitsans regarder. Les impressions se succèdent sur sa rétine, monotones et indifférentes, aussi confuses que les mille l)ruits du train en marche qui se succèdent dans son oreille. L'autre, artiste, géologue ou simple touriste, épie, observe et distingue dans le panorama certaines qualités ou

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caractères : il admire Tharmonie des lignes et des couleurs, reconnaît la nature des roches, combine un plan d'excursion. S'il est de tempérament expansif, il traduit ses impressions par des gestes, des exclamations, des phrases entières. S'il aime à lixer ses souvenirs, il crayonne cfuelques mots sur un carnet. De ces deux consciences. Tune a été le théâtre de simples représentations, VsiiiivG l'auteur de jugements,

§ 4. — Suffira-l-il, pour caractériser ces deux attitudes, de recourir à la distinction, chère à l'Ecole anglaise, des « états forts » et des « états faibles ? » Dira-t-on que les impressions vives, nouvelles, sont comme un appel qui provoque la réponse de l'organisme physique et mental, à la différence des représentations incolores et fugitives qui laissent l'esprit inerte ? Nous aurons plus tard à insister sur l'importance capitale de l'attention dans la formation de la croyance. Mais il suffit, pour dénoncer l'insuffisance de l'explication fondée sur la différence intensive des états de conscience, de rappeler que, chez l'adulte au moins, — seul vivant que l'ancienne psychologie ait observé avec quelque méthode, — certains états très « forts » abolissent précisément ou amoindrissent la faculté déjuger. Telle est la peur, qui affole et rend impossible toute appréciation saine du danger et des moyens de s'en défendre. Les plus hautes jouissances de l'art, « l'extase » musicale, les transports du mystique, rîiccablement des grandes douleurs (i), comme la stupeur des joies trop fortes, n'entraventelles pas le libre exercice de la réflexion et du juge-

(i) Cf. Tadmirable pièce de Siilly-Prudiiomme, le Dernier Adieu:

« Quand Tèlre cher vient d'expirer,

On sent obscurément la perte....

La stupeur clôt rame et la bouche. »

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