DIFFICULTÉS ^I
ment ? Le plus fort et le plus riche des sentiments, Tamour, n'est-il pas de tous celui qui se dérobe le plus jalousement à l'analyse et à Texpression ?
Il resterait d'ailleurs à déterminer la nature du lien qui, dans le jugement, unit les états forts. L'Ecole anglaise ne s'est pas fait faute de chercher cette explication dans le principe habituel qui domine toutes ses théories, dans l'Association des images et des idées. « Lorsqu'une impression nous devient présente, dit Hume dans le célèbre chapitre des Causes de la croyance, non seulement elle fait passer l'esprit aux idées qui sont en relation avec elle, mais encore elle leur communique une partie de sa force et de sa vivacité » (i).
Kant (2) et Stuart Mill lui-même (3) qnt fait définitivement justice de cette explication, bien que la méthode critique ait conduit le premier à laisser de côté toute théorie proprement psychologique du jugement. Il est clair que Vappel mécanique d'une représentation à l'occasion d'une autre ne saurait constituer une affirmation, une croyance. Stuart Mill remarque avec raison que nous pouvons très bien, par association, concevoir les choses d'une manière et les croire d'une autre ; c'est ainsi que le mouvement apparent du soleil autour de la terre, fixé dans notre imagination par de très vieilles habitudes, ne nous empêche pas d'affirmer que la terre tourne autour du soleil. L'association constitue une série purement subjective, soumise aux hasards de l'expérience jour-
(i) Traité delà Nature humainey trad. Renouvier et Pillon, p. 184. Cf. J. Mill, Analysis of Human Mitid^ t. I, chap. xi.
(2) Raison pure y trad. Barni, p. 168-170.
(3) Notes de Touvrage de J. Mill cité ci-dessus. Cf. J. Sully, Belie/y dans Sensation and Intuitiony Londres, 1874» p. 1^ et suivantes. — Fr. Paclhan, U Activité Mentale, Paris 1889, p. 402 et suiv.
42 POSITION DU PROBLÂME
nalière et aux caprices de la mémoire ou de Timagination. D'autre part la série des représentations évoquées par association s'écoule indéfiniment, comme il arrive dans la rêverie ; le jugement, au contraire, nous apparaît comme un arrêt dans la série des associations possibles. Quand je dis : «La terre est ronde », j'exclus de tout contact avec l'idée de terre les autres formes géométriques. Mais celles-ci peuvent, par association, se présenter en même temps à mon esprit, si bien que je puis parfaitement, en affirmant que la terre est ronde, imaginer des planètes cylindriques ou pyramidales (i). Ainsi, l'affirmation n'ajoute ni n'enlève rien au contenu de la série des images et des idées. Elle énonce simplement une attitude nouvelle de l'esprit à l'égard de celte série.
§5. — En quoi consiste cette attitude? Dans l'exemple choisi, qui répond à la plupart des cas de jugements complets, elle implique, comme nous le disions au début de ce chapitre, une énonciation verbale, et la question a été posée de savoir si la liaison des termes, si la proposition ne serait pas un élément indispensable du jugement. Personne, sans doute, n'est plus tenté de soutenir, avec Hobbes, que le jugement consiste simplement en une conjonction ou une séparation des mots. Mais les théories nominalistes modernes de l'idée générale aboutissent nécessairement à une théorie nominaliste de l'affirmation : Point de concepts sans images verbales, point de pensée sans langage (2).
(i) C'est ce que rallemand exprime énergiquement par le terme Abschluss, qui signilie à la fois clôture et afjivmation, à peu près comme le français conciasio/i. Platon (lisait déjà du jugement qu'il limite : Tîepaivet (Soph., 262 d). — Cf. Paulhan, ouv. cité, p. 248.
(2) Max Mullkr, Das Denken im Llchte der SprachCy chap. 11 et IV, Leipzig, i888, p. 70-115, 139-164.— Taink, De V Intelligence, livre I, chap. n et m.