II . INTERPRETATION
§ 6. — Est-il possible maintenant de donner de cet ensemble de faits manifestement analogues une explication systématique? Il faut avouer, tout d'abord, que l'habitude, en tant que fait primaire, est inexplicable dans l'état actuel de nos connaissances. Elle est la donnée même de la vie. Précisément par ce que l'adaptation ne peut se greffer que sur un habitas primordial, cet habitas est la matière biologique fondamentale au-delà de laquelle, par une transition que nous ignorons, la science rejoindra peut-être un jour la matière inorganique. Le seul problème que nous puissions al^order ici est celui-ci : comment s'opère le passage de l'habitude à l'adaptation ?
Deux explications se trouvent actuellement en présence.
D'une part, la théorie mécaniste représentée par Lamarck et, plus récemment, par Haeckel. Ce dernier
INTERPRÉTATION 6l
suppose que la masse protoplasmiîiue originaire, — les cytodes, dont la monère est le cas le plus typique, — t^st très instable et susceptible de ressentir les mouidivï^ changements d'un milieu. Or les conditions dans lesquelles deux « plastides-fiUes » nées de la division d'une même « plastide-mère », continuent à vivre diflërent toujours plus ou moins. lien résulte ({iie les nouvelles plastidules (éléments de la plastide), (iiii se forment constamment aux dépens des liquides nutritifs absorbés, ne seront pas de tout point semlilables aux plastidules déjà existantes. Si la variation du milieu persiste ou se répète, Tafllux de plastidules différentes des premières moditîera et fixera le caractère nouveau de la cellule. Et l'hérédité, si elle n'est contrariée par d'autres variations plus forlcH ou plus répétées, fixera cette première « habitude » de la matière vivante. En d'autres termes, radai>tal ion à de nouvelles excitations n'est qu'une adililioii d'habitudes réalisées par des hasards heureux. ( i )
Cette explication, à vrai dire, n'en est pas une* rar elle se réduit à constater le fait universel de V « habitude » ou « mémoire » organique. Or, toute la question est précisément de savoir si les variations (l'un milieu qu'on suppose à tout moment également ins-
(:) Cf. U^CKEL, Essais de psychologie cellulaire^ Irad. S*Miry, Paris, 1880, p. 47 et saiv., et p. 76 et suiv. Cf. du Tiii-me, Anthropogénie, trad. Letourneaa, Paris, 1877, 6' leçon ■ el Le Règne des Protistes, trad. Soury, Paris, 1879. On iieut 8*étonner que Haeckel, si soucieux d'exclure toute idée de tînaLîté, prenne si volontiers à son compte des expressions aussi vagm^s que l*«âme de Tatome», la «volonté », la « mémoire» de la eçlluk% «Sans rhypothèse d'une âme de Tatome, écrit-U, les phénoniëiitis les plus vulgaires et les plus généraux de la chimie ne s'ex|>liquent point». (Psychol. cellul.y p. 40). Mais il ne faut point oubJier qti'à tons les degrés la vie et la pensée ne sont, à ses yeux, qu'une a undo lation ramiflée ».
6î2 HABITUDE ET ADAPTATION ORGANIQUES
table peuvent mécaniquement engendrer des habitudes solides dans une matière plastique également très mobile, si Ton ne suppose pas dans celte dernière une virtualité capable de tirer profit des excitations les plus avantageuses, une spontanéité qui ne réagira pas indifféremment à tous les stimulants. « A des propriétés externes spéciales, dit Spencer, il faut que viennent s'opposer des propriétés internes spéciales ». (i)
§ 7. — C'est le plus grand mérite de la théorie spencérienne d'avoir transporté du dehors au dedans la cause de Tadaplalion. Spencer suppose bien, lui aussi, à Torigine. un protoplasma contractile soumis à des excitations très variées, qui produisent dans la masse contractile des mouvements diffus, également très variés. (2) Mais, parmi ces mouvements, ceux qui se trouvent s'adapter le plus exactement à ces contacts du milieu ambiant, déterminent par ce fait même des réactions plus énergiques. Cet excès d'énergie produit dans la masse protoplasmique des « canaux de moindre résistance». (3) l^ar suite, toute excitation qui a réussi à ébranler l'organisme trouvera, si elle se répète, une voie d'action plus facile, c'est-à-dire un germe d'habitude nomelle, une adaptation. Dans les organismes supérieurs, l'hypothèse se vérifie encore en se compliquant. Darwin, le premier, n'a-t-il pas montré qu'à mesure que la structure nerveuse se complique, les excitations fortes du sensorium sont suivies, outre les contractions musculaires appropriées, de réactions
(i) Spencer, Principes de biologie, trad Gazelles, § 28, t. T, p. 91, Paris 1880.
(2} Spenceu, Premiers principes j Irad. CazeUes,4' éd., Paris 1880» p. 370 et suivantes.
(3) Ibid. § 78, p. 209.