I. L ANIMAL ET L ENFANT
§ I. — Les deux chapitres qui précèdent ont établi les principes généraux que nous croyons nécessaires à Texplication générale du jugement. Nous avons cru trouver, à l'origine même de la vie, un processus circulaire caractérisé par la double tendance à perpétuer les excitations vitales et à répondre, avec lui excès d'énergie, aux excitations les plus favorables au vivant. Il s'agit maintenant de suivre jusqu'au terme de notre recherciie les conséquences de ces prémisses.
Est-ce à dire que nous devions rechercher les traces de l'adaptation à travers toute la série animale, en allant « des plus simples aux plus composés », des infusoires à l'homme ? Pareille méthode serait, croyons-nous, sans profit. Nous ignorons, en fait, s'il y a une série animale, et nous n'avons aucime donnée certaine sur les antécédents biologiques de notre race. Nous observons, entre les espèces, bien moins une séquence qu'un parallélisme. En revan-
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che, le développement de l'individu, de la période embryonnaire à l'âge adulte, est une histoire progressive dans laquelle nous pouvons distinguer des chapitres ; et c'est ce devenir que nous pouvons retracer, en nous aidant d'ailleurs des données fournies par la psychologie comparée.
§ 2. — Ici se pose, cependant, une dernière question préalable. Le jugement complet est un acte conscient ; or la réaction circulaire que nous avons décrite ci-dessus ne décèle pas la présence évidente d'une vie psychique, et seule une hypothèse métaphysique peut poursuivre jusqu'à la cellule le parallélisme des processus psychiques et physiologiques. Allons-nous donc, au cours de notre développement, découvrir soudainement la cons- <îience, comme une lampe dont la clarté inonde toutà-coup les ténèbres? Et si nous ne le faisons, si nous prolongeons indéfiniment l'explication physiologique sans tenir compte des premiers symptômes de vie intérieure, ne nous exposerons-nous pas à rester jusqu'au bout en dehors même de cette vie psychique dont TafRrmation est peut-être la fonction essentielle?
Il est, sans doute, impossible de lever entièrement cette ditïiculté, désespoir du psychologue. Mais peutêtre sera-t-elle amoindrie parla distinction suivante. Oui, à un moment relativement précis, et d'ailleurs très précoce, de révolution de l'enfant, nous aurons à noter l'apparition d'une connaissance distincte de luimême, c'est-à-dire le clair éveil d'une conscience qui saisit son unité. Mais nous éviterons de faire intervenir -cedeusex machina tant que la réaction circulaire nous paraîtra se suffire à elle-même. C'est ainsi qu'il nous semble prématuré d'expliquer les mouvements • du fœtus par l'effort de l'organisme pour se défaire de
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certains états conscients de gêne (i). Quand, au contraire, la réaction se compliquera au point que, derrière le processus physiologique, il soit plus simple de supposer l'intervention d'ime représentation qu'iuie invérifiable liaison nerveuse, alors nous ne craindrons pas de traduire ce processus en termes psychologiques et de parler de sensations ou de tendances conscientes, sans prétendre fixer par ce terme le signal d'un commencement absolu.
§ 3. — Les réactions motrices, dans lesquelles on s'accorde à reconnaître les premières manifestations de la vie, sont, à cet égard, très instructives. Leur forme la plus simple est le réflexe. Or, nous trouvons, dcuis les réflexes des suçoirs de la sèche, le schéma typique de la réaction circulaire : un seul centre nerveux, une seule paire de muscles, une seule paire de nerfs. Cette disposition antithétique des nerfs et des muscles est, à notre point de vue, des plus importantes. Elle n'est, croyons-nous, ni plus ni moins que l'équivalent physiologique de l'affirmation et de la négation, car elle est, vis à vis de l'excitation, l'instrument constant de l'adhésion ou du refus. Chacun des suçoirs de la sèche est pourvu de son ganglion ; aussi quand l'un d'eux est mis, seul, en contact avec un objet, il manifeste le mouvement rythmique de la succion, et nous n'observons en ce cas aucun processus physiologique central. Toutefois, les ganglions de tous les suçoirs sont liés à la fois entre eux et avec les centres supérieurs de ce céphalopode, et l'on ob-
(1) Celle réserve n'affaiblit en rien l'hypothèse que la conscience est fonction de la vie et concomitante de tout processus biologique. Mais il n'est pas d'une bonne méthode de faire intervenir cet élément d'explication tant qu'il est invérifiable et inutile.