‹ Essai sur l'evolution psychologique du jugementChapitre 39 sur 115 · IV. LA GENERALISATION · texte numérisé non relu

IV. LA GENERALISATION

§ 22. — Nous sommes amenés ainsi à considérer une quatrième forme du développement mental de Tenfant, et celle-ci encore est vme adaptation active au milieu.

Il y a longtemps déjà que, dans une page bien connue (i), Taine a mis en évidence Taptitude précoce des enfants à généraliser. Tel mot appris à propos d'une expérience particulière est, sans retard, étendu à une classe d'objets, fort différents d'ailleurs, mais identifiés en vertu de ressemblances accidentelles. Toutes les formes « en paletot, avec une barbe et une grosse voix », sont des papa ; un bateau à vapeur, une cafetière à esprit de vin tous les objets qui sifflent, font du bruit et jettent de la fumée sont des « /«/^^ » (chemin de fer). De même, à Tàge de ii mois, mon enfant appliquait le mot black, le premier dont il ait fait usage, à tous les chiens, aux gros chats gris ou noirs, à des ânes, à des fourrures, et même à une bonne dans la chevelure noire de laquelle il aimait à plonger ses mains. Il est bien fâcheux que Taine, hanté par le préjugé nominaliste, n'ait cherché que dans le langage, c'est-à-dire à une période relativement tardive du développement de l'enfant, le premier indice de la généralisation. Car il était sur une bonne voie quand il observait chez l'enfant « une » certaine tendance (2) correspondante à ce qu'il y a

(1) V Intelligence, liv. I, chap. 11 (7* éd., t. I, p. 4» et suiv.)- Cf. J. Sully, ouvr. cité, p. aaS et suiv.

(2) C'est Taine qui souligne, p. 46. — Cf., p. 38 40, Texceilente,. analyse de la tendance qui, au sortir d'une galerie de tableaux

l3a ÉTUDE DE QUELQUES ADAPTATIONS

» de commun entre les divers personnages mmiis » d'un paletot, d'une barbe et d'une grosse voix ». SU eût analysé ce terme équivoque de tendance , il ^ût, sans doute, au lieu d'écrire une phrase à peine intelligible {i), aperçu et signalé le processus d'adaptation motrice qui est le point de départ des premières généralisations.

Or, des observations que nous venons de consigner sur la localisation dans Tespace, Timitation et le langage, il résulte précisément que la nécessité d'agir en s'accommodant aux excitations du dehors, contraint l'organisme à se spécialiser en réactions nurtiériquement limitées et propres à suffire à un nombre indéfini d'excitations analogues. C'est en ce sens qu'il est -exact de dire, avec la psychologie classique, que les sens sont , à leur manière, des^ instruments d'abstraction. Non pas que les sens dissocient les éléments d'un tout offert à leur prise ; car les objets, avant la sensation, ne sont pas présentés à l'expérience <îomme des synthèses de qualités ; c'est, au contraire, l'œuvre tardive de l'attention d'agencer les données propres à chaque sens en blocs solides. Mais il reste vrai que chaque ordre de sensations représente, dès l'abord, des classes irréductibles d'excitations auxquelles l'appareil moteur doit opposer des réactions spéciales. Dans chacune de ces classes, les nouvelles sensations, sonores, visuelles ou autres, ne peuvent, ■s'adressant aux mêmes organes, provoquer des réac-

^énitiens, nous porte à fixer en expressions verbales, ou même à traduire par des gestes, Fimpression générale « d'épanouissement, <le bonheur, de volupté noble » que nous retenons de notre promenade.

(i) Gomme cette autre que nous lisons à la page tfl : « Un nom j» que Ton comprend est un nom lié à tous les individus que nous j> pouvons percevoir ou imaginer d'une certaine classe ».

LA GÉNÉRALISATION l33

lions radicalement différentes des précédentes. En vertu du principe, précédemment exposé, de Thabitude, les premières sensations préparent le chemin aux réactions qui suivront. De la sorte, chaque seni* accueillera avec une facilité croissante de nouvelles sensations, du même ordre , différentes même des précédentes quant à l'intensité ou à la nuance.

§ 23. — Nous ne saurions donc dire, malgré Tautorite d'un éminent psychologue, que TenfaTit construit les genres « en constatant les ressemblances » ; qu'il forme le genre chaise, par exemple, « en s'aflGrmant à lui-même que cet objet qu'il voit est cet autre objet quil voit aussi » (i). Constater, s'affirmer à soi-même, semblent être des opérations déjà élevées de l'inlelligence qui supposent Tacquisition préalable des concepts , et sont postérieures à la recomiaissaiice pratique des choses par Tenfant. Ou bien, si celle constatation et cette affirmation ne sont pas des opéralions conceptuelles, nous n'y voyons rien de plus, — et Tenfant sans doute n'y aperçoit sans *loule rien de plus, — que la répétition d'attitudes familières à regard des choses partiellement identiques et partiellement différentes. C'est parce qu'il manifeste, en face de deux chaises, le même geste ou la même expression, que nous disons quel'enfant reconnaît dans la seconde l'analogue de la première ; et la conscience de cette répétition est, pour l'enfant, la reconnaissance môme sous sa forme primaire et encore irréfléchie. En d'autres termes, l'organisme classe nos manières d'agir, avant que notre esprit ne classe les choses ; et

(i) V. Eggbr, Jugement et ressemblance, dans: flcp. philos.^ 1893^ t. n, p. 9. Cf. Ch. a. Mercier, PsychologXi Normal and Marbid^ Londres, 1901, p. 3i et suiv.

l34 ÉTUDE DE QUELQUES ADAPTATIONS

c'est à travers notre activité, à la fois variée et unifiante, que nous apercevons les espèces et les genres. C'est à ce titre qu'on peut dire qu'il existe, pour l'enfantjune classe des sensations colorées, une autre des sonSj une autre des sensations musculaires, etc., bien avant la notion d'un objet à la fois coloré, sonore et résistant. Mais ces classifications sont, pour durer, trop sommaires, trop dangereuses même . Car tous les objets sucrés ne sont pas sains ; tout ce qui brille n'est pas un hochet inoffensif (i). De là, l'incessant remaniement des classes spécifiées par une expérience rudimentaire ; de là un plus juste discernement des objets qui sont colorés, toujours accessibles, doux et chauds, et dont le contact est accompagné d'une double sensation de toucher: ce sont les membres, c'est le corps ; — d'autres que Ton voit clairement grâce à un léger effort des yeux et que Ton touche sans grand effort des bras et des jambes : ce sont les objets proches ; — d'autres que Ton voit sans effort des muscles de l'œil et que la main ne touche jamais : c'est l'horizon fuyant, c'est l'ouate des nuages , c'est le scintillement des étoiles , c'est enfin l'espace luimême. Et voici que, dans ces classes, l'accommodation circonscrit ime espèce particulièrement intéressante : celle des êtres qu'on imite et par qui l'on est imité, qui expriment et auxquels on exprime du bien et du mal ; mais tantôt l'expression est aisée à provoquer et agréable à rendre, tantôt les visages restent indifférents ou même font peur : ainsi se distinguent les proches, parents, familiers, camarades, dont on partage la mentalité, et les étrangers devant lesquels un enfant d'un à deux ans se sent si souvent timide et

(i)Cf. W. James, ouvr. cité, I, p. 5o2.

LA GÉNÉRALISATION l35

inquiet, parce qu'il ne s'est pas encore adapté à leur voix et à leurs jeux de physionomie.

§ 2x4* — Enfin, parmi les signes expressifs, une nouvelle classe se dessine, celle des signes vocaux, qui a précisément ce rôle utile d'assurer, entre Fenfant et autrui, la plus rapide et la plus parfaite des adaptations. Cette découverte, qui est elle-même une généralisation, — Tinvention de l'idée même de signe,

— devient à son tour le point de départ d'un travail nouveau, et ici, mais ici seulement, la théorie courante desrat)ports de la pensée et du langage se présente avec toute sa force ; la parole écrite ou parlée,

— dont il ne faut jamais oublier l'origine expressive et motrice, — devient le geste le plus habituel de la pensée et la condition même de nouvelles généralisations. Car ce mode d'expression, à la fois très défini et très souple, est capable d'exprimer, dans sa simplicité, tout ce qu'il nous importe de retenir des aspects multiples des choses. Le mot cheval soutient avec la multiplicité des chevaux perçus ou imaginés un rapport que les variétés ne sauraient profondément modifier, car il n'est autre chose qu'une habitude motrice simple adaptée, non pas à toute la diversité des cas nouveaux, mais à ce qu'il est essentiel d'en saisir, pour que l'usage pratique en devienne possible. Aussi, est-ce vers l'adaptation verbale que se précipitent tous les états conscients qui cherchent à se fixer d'une façon durable. Le vocabulaire, à la fois très vaste et très arrêté, des langues bien faites représente ainsi le trésor des habitudes indispensables à l'élaboration réfléchie de l'expérience, à l'échange social des pensées et des sentiments.

^-^TTï^C^IIWH^^

CHAPn RE VII

Page 1