T- L EPIANT ET L ADULTE
§ I. — Nous touchons au terme de révolulion de k faculté de juger. Avec l'attention, rassocîalion, la reconnaissance, la généralisalion et le langage, Tenfant a acquis tous les éléments nécessaires à son développement mental- Les jugements de Tenfant de deux, ans et ceux de Tadulte pourront difTérer en étendue et en profondeur, mais non par le mécanisme; ils n'auront pas les mêmes qualités accessoires de rapidité, de rectitude, de sincérité ; maisTessence en sera identique. Il serait, sans doute, intéressant pour le psychologue d'analyser ces différences secondaires, de retracer la genèse de ce qu'on pourrait appeler la physionomie intellectuelle, le passage delà naïveté à lattitude ré fléchie, de la crédulité à la réserve, de la versatilité à rentètement dogmatique. Mais la pédologie est jusqu'ici trop pauvre en monographies précises , et les difféi^ences nidividuelles dues au tempérament et à réducatîon sont trop accentuées, pour quon puisse énoncer encore mieux que de vagues généralités. D'autre part, ces variations, qui semhlent, à pre-
l38 LA CONSCIENCE RÉFÉCHLIE
mîère vue, établir entre la mentalité de Tenfant et celle de Thomme fait des différences si accusées, s'expliquent, en grande partie, par une autre variation sur laquelle il convient d'insister.
§2. — D'immot, Tenfant et rhomme fait n'ont pas deux manières de croire, mais leurs croyances sont relatives à des objets différents. Leurs afïirmations ne diffèrent pas par la forme, mais par la matière^ Expliquons-nous sur ce point.
Nous avons vu que, pour l'enfant, juger c'est, à l'origine du moins, adapter d'une façon appropriée ses mouvements aux excitations de sa sensibilité. Apprécier luie distance, c'est, pour lui, renouveler l'effort utile pour la parcourir ; reconnaître ime personne, c'est lui tendre les bras, lui sourire, la nommer d'une façon adéquate ; comprendre un signe, c'est d'abord le reproduire, et bientôt y répondre avec succès. Il est évident, d'ailleurs, que, chez l'adulte, les choses le plus souvent ne se passent pas autrement. En dépit des apparences, les plus réfléchis d'entre nous, dans leurs mouvements quotidiens : marche, gestes, paroles, ne font que rééditer les adaptations motrices qu'ils ont acquises les premières. Mais quand la pensée est arrivée à son complet développement, quand elle s'élève aux plus hautes abstractions de la science et de la métaphysique, ne semble-t-elle pas se dégager de l'élément moteur, qui n'en a peut-être été au début que le pesant auxiliaire ? N'est-ce pas en liant de purs concepts que nous jugeons des grandeurs algébriques et des qualités générales? Les symboles qui dessinent à l'imagination les contours de ces concepts et en font des objets d'échange social, ont-ils rien de commim avec les conditions motrices des premiers tâtonnements de la pensée ?
l'enfant et l'adulte i39
§ 3. — Ce problème est étroitement lié à celui qu'un éminent psychologue contemporain a désigné sous le nom d'Éçol^tion des idées générales (i). Car, de même que toute sensation provoque normalement une réaction motrice d'adaptation, qui est Fébauche première de l'affirmation, de même le concept enveloppe et contient en germe le jugement abstrait. L'histoire du développement du concept n'est pas distincte de celle de la genèse du jugement, etnous ne diviserons point l'étude de cette commiuie évolution. Reconnaissons, d'ailleurs, toutes les difficultés de l'entpeprise. Chez le psychologue en état de s'observer, la faculté de concevoir et de juger a, depuis longtemps, achevé son évolution ; chez l'enfant, d'autre part, l'observation en est plus malaisée que celle des sensations et des premières adaptations, pour cette raison que le concept et le jugement parfait, au lieu de se traduire habituellement par des e:^pressions motrices, correspondent au contraire à une diminution de l'activité musculaire au profit de la vie intérieure. Quant aux mots, il est visible qu'ils n'ont pas pour Tenfant la même valeur que pour nous ; mais il est impossible de suivre exactement dans sa conscience les variations du sens qu'il leur prête, jusqu'au jour où il leur attribue le même contenu que l'adulte.
§ 4. — M. Ribot, dans le beau travail qu'il a consacré à ce sujet, distingue trois stades successifs de la généralisation. Le premier , celui des images génériques, est caractérisé par l'absence du mot. Le second, celui des abstraits moyens, suppose le concours plus ou moins indispensable du mot ; le troisième stade, celui des œncepts supérieurs, a pour marque propre de n'être plus représentable ; tout semble s'y réduire au
(i) RiBOx, Eool, des idées générales, Paris, 1897, iii-8.
l4o LA CONSCIENCE RÉFLÉCHIE
mot seul. Il est évident, — et Fauteur ne s'en cache pas, — que cette division n'a rien d'absolu ; du plus bas échelon au plus élevé, le développement est continu. Cette distinction n'a d'autre avantage que d'être claire et nous pouvons l'adopter à titre de méthode.
Comment s'opère donc, de degré en degré, le passage de la perception aux concepts les plus généraux?