V. LE JUGEMENT ET LA BAISOI
§ ai. Il ne nous reste plus, au terme de cette longue enquête, qu'à montrer comment elle aboutît d'elle-mt^me à une définition psychologique du jugement- Il y a, disions-nous naguère (i), un véritable jugement implicite, un jugement, >ïinon verbal ou imagé, du moins réel et vécu, dans Fadaptation à des cas nouveaux que tentent, et réussissent le plus souvent, T animal. Tenfant, Tadulte même, en vertu de leurs habitudes motrices. Ce mode d'activité nous a paru caractérisé par un choix et ime appréhension dans le présent de ce qui est conforme a Texpérience du passé. L'habitude motrice^ disions-nous, est une véritable catégorie de Tactiou, construite par le pouvoir organisateur de rattention. Ces définitions, nous pouvons ici les reprendre terme pour terme. La vie mentale, telle qu'elle apparaît à l'expérience de la conscience, est une organisation contiuue d'états psychiques, dominée par les deux lois corrélatives de l'adaptation et de l'habitude. A tout degré de l'expérience, la pensée est organique, c'est-à-dire qu'elle est fonction du milieu au sein duquel elle se développe, mais qu'en même temps elle a une forme définie, ime manière d'être, une ^fu fondamentale. Par suite, elle ne réagit |)as indilïércnmient à n'importe quelle représentation, ni à tous les éléments d'une représentation ; elle est un pouvoir de sélection.
(ï) P. tocvioa
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A. § aa. — Celte définition générale une fois posée^ cherchons en, pour plus de clarté, les applications. Elle se vérifie, tout d'abord, en ce qui concerne le jugement porté sur les « abstraits moyens », c'està-dire sur des images mentales qui peuvent être accompagnées de mots. Nous avons Vu plus haut que, dans la perception, les représentations s'offrent à la conscience simplifiées déjà par les adaptations motrices nécessaires à la vie de relation ; la perception est déjà un extrait utilitaire des données les plus stables du monde sensible. Mais l'image, à son tour, le souvenir simplifient ces données entre lesquelles l'attention s'épuiserait à se diviser. D'où nous avons pu conclure que toute image, tout souvenir sont, à des degrés d'ailleurs inégaux, des généralisations.
a. § 23. — Il en résulte que le jugement, en tant qu'il porte sur les « abstraits moyens », est toujours ime adaptation de l'attention à ime image en vertu d'une habitude. L'exactitude de cette définition est, dès l'abord, évidente dans toutes les affirmations qui ne sont que la réédition de jugements antérieurs, de croyances instituées dans la conscience parl'éducation, la lecture ou d'anciennes expériences. Des banalités telles que : « Le printemps succède à l'hiver... La colonne Vendôme porte la statue de Napoléon I*"* »^ peuvent n'être que de pures « récitations ». L'attention, en ce cas, se borne à déclancher, si l'on peut dire, le mécanisme de vieilles habitudes ; elle met en jeu de solides associations d'images, fortifiées peut-être par des associations de noms fréquemment entendus ou prononcés ensemble. Une question posée par un interlocuteur, un nom lu ou entendu, suffisent alors à orienter l'attention vers des systèmes d'images fortement liées entre elles ; le jugement, — énoncé ou
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non (i) — , n'est autre chose, en ce cas, que la rentrée eu jeu irani^iennes adaptations à propos d'excitations seml)Iable.s.
b, § 24- — Mais ce psittacisme, — dont nous reconiiahrons plus tard la nécessité sociale, — est moins réhaiichc que la caricature de rallirniation. Supposons maintenant tpi'à un enfant, qui n'aurait pas appris d'autrui Fordre des saisons, on demande à quoi succède le printemps. Voici tout d'abord, par cette question même, son attention invitée à l'attitude propre à toute réflexion sur le temps : Févo* cation des souvenirs selon l'ordre chronologique. D*autre part, la question suggère à Tattention un elFort pour retenir, parmi ces souvenirs, les grandes images habituelles caractéristiques des saisons : le froid, la neige, les journées courtes elles longues soirées au coin du feu, le souper avec la lampe allumée ; — puis la tiédeur des courses au grand air, les lleurs, les parfums, le souper près de la fenêtre ouverte, et surtout les mille impi^essions individuelles qui rendent ces souvenirs fâcheux ou plaisants. Sans doute il n'est pas impossible de passer régressivement du souvenir des ileurs a eelui des glissades sur la glace : mais ce soni là deux attitudes très inégalement aisées deraitention. Nous avons grand peine à renverser riniagc de notre vie passée ; et, à vrai dire, nous n'y arrivons jamais parfaitenu^nt. L'antérieur réeU c'est donc ce qui, dans la succession des souvenirs, s'offre aussi d'abord ù l'attention ; et toutes nos habitudes, tout notre système de mesure du temps, confirment
fi) Par exemple, je puis fort bien répoadre in petiOy el sans pe- GouTâ au langage intérieur, à une qnesUon posée devant moi par qoelqa^un à nne tierce personne*
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cette tendance à suivre, par Timagination, la marche péeUe des instants. L'effort inverse est trop pénible, trop inutile aussi, pour introduire dans la vie mentale une adaptation durable.
L'exemple suivant, choisi entre miUe, est encore plus aisé à expliquer, puisqu'il ne s'agit que d'un acte de reconnaissance. Supposons qu'un étranger^ arrivant à Paris, ignore l'existence de la Colonne Vendôme. Il l'aperçoit, la visite et reconnaît dans la statue qu'elle supporte l'image de Napoléon I®'. Que se passe-t-il ? Apparemment, notre visiteur n'a pas vu de ses yeux le vainqueur d'Austerlitz, mais il en a vu plus d'un portrait, en pied, à cheval, assis, en couleur, en bronze, en médaille, en gravure, et l'on peut dire, d'après la théorie que nous exposions naguère, qu'il s*est fait une conception générale de la physionomie de l'Empereur, (i) c'est-à-dire une habitude de considérer, sous la variété des couleurs, des dimensions, des poses, un ensemble très simple de caractères : forme de la tète, profil du menton, ensemble auquel est désormais associé le souvenir du nom et de la carrière de ce personnage. Dans les traits de la statue de la place Vendôme, c'est donc ce même ensemble qui attirera de préférence l'attention de notre visiteur. C'est ce schéma sommaire, démêlé dans le tout, qui donnera à l'ensemble un air de familiarité, de « déjà vu », et réveillera les habitudes connexes : le nom, les souvenirs des faits historiques ou des œuvres d'art consacrées à l'épopée napoléonienne, sans doute aussi quelque écho des admirations ou des rancîmes autrefois ressenties. Reconnaître, c'est précisément adapter toute sa mentalité
(i) Ne dit-on pas qa'une personne a une ressemblance « géné« raie » avec une antre, qu'il y a un « air de famille» ?
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acquise à une image présente et nouvelle ; c'est sentir, à la force et à la facilité de radaptalion^ la coïncidence, en quelque point, de Texcitation actuelle et de l'habitude.
Ce cas banal peut servir de type à tous les jugements de reconnaissance d'images, avec cette restriction qu'il n'est pas toujours aussi aisé de rendre compte du processus de la reconnaissance. Pourquoi, dans im album de photographies, reconnaissonsnous, parfois à première vue, le portrait d'un indifférent aperçu de loin en loin, tandis que le portrait d'amis intimes nous paraît très peu ressemblant?^ C'est évidemment qu'en vertu des différences individuelles du caractère, l'attention de chacun ne se porte pas nécessairement sur les mômes traiti!^, et que la sélection opérée inconsciem nient par la mémoire peut ne pas coïncider avec l'attitude immobile prise par une personne en face de l'appareil photographique ; c'est que notre souvenir d^iin ami frétjuenlé dans des circonstances très diverses est une synthèse toute personnelle d'expressions mobiles, et que la plaque sensible, même dans l'instantané, ne stéréotype, en somme, que l'immobile. Tout le monde a remarqué que, dans les photograpliies instantanées de personnes en marche, l'allure de ces deruicres ne ressemble pas à ce qui nous semble* la marche norma* le, mais au trot allongé ; et l'on a prouvé invcrscnicnt que les tableaux de scènes en apparence très «mouvementées» donnaient du mouvement réel un dessin inexact (i). Est-ce à dire que notre œil soit moins fidèle qu'une plaque sensible? Non pas. Mais notre attention choisit dans nos représentations des inoyen-
(i) V. Db La Sizbrannb. La Photographie est-elle un art ? danst Reme des Deux-Mondes, déc. 1897.
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nés simples qui sont pour elle significatives de tout le reste, comme Thabitude enferme virtuellement le geste, et le genre l'espèce. La reconnaissance n'est autre chose que l'adaptation facile d'une habitude mentale, non pas à tous les éléments du percept, mais à ceux que l'attention coutumière se dispose, dès l'abord, à en extraire.
B. § 25. — Considérons maintenant les jugements qui impliquent l'emploi de « concepts supérieurs ». Ce sont ceux que la psychologie classique a étudiés de préférence, parce qu'ils sont la fonction par excellence de la conscience réfléchie. Et pourtant, si le concept n'est, comme l'image, qu'une habitude de de l'attention élective, le jugement par concepts ne sera sans doute, sous une forme moins concrète, qu'une adaptation.
a. § 26. — Une fois de plus, nous aurons à distinguer ici le psittacisme et l'invention, les affirmations mécaniques et les jugements originaux; ou plutôt la distinction est ici d'une bien autre importance. A mesure, en effet, que l'affirmation s'étend à des concepts plus abstraits, à mesure aussi le langage lui prête un secours plus indispensable. Le risque, dès lors, devient presque inévitable de prendre « la paille des mots pour le grain des idées», de substituera l'effort de la découverte l'emploi de formules orales toutes faites, consacrées par l'usage social et la tradition. Si je dis : « 6 fois 9 font 54, — Le tout est plus grand que la partie, — L'uJiion fait la force, — Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, — Pas d'effet sans cause, etc. », ces énonciations ne supposent guère, dans la banalité de la conversation. courante, d'autre effort d'attention que celui qui nous fait aller
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jusqu'au bout d'une phrase musicale familière ; nous sommes bien loin de nous représenter tout le contenu de ces termes et de ces phrascîs ; les mots s'insèrent mécaniqviement, en séries verbales, dans uncotaantde pensée faible dont l'attention fixe seulement la direction générale, et les associations sonores sudisent à entraîner et à gouverner les associations d'îmag:es et de concepts. C'est ainsi que nous chantons un air d'opéi^a célèbre en prêtant moins d'attention aux idées qu'aux notes (i). Trop souvent aussi, nous parlons comme les enfants, qui récitent, — tous les éducateurs ont pu s'en convaincre, — avec une assurance imperturbable des textes qu'ils comprennent peu ou point (a).
Ik § 27. ^ — Mais, sous cette armure rigide, dont les articulations sont appropriées à la répétition de gestes uniformes, un organisme demeure vivant et susceptible d*a€laptations nouvelles. Nos habitudes mentales ne nous sufBscnt que dans la mesure où nos représentations sont uniformes ; or, nous Tavons vu, cette uniformité n'est que relative. Nous sommes fréquemment sollicités d'adopter, en présence des variations de l'expérience, des attitudes nouvelles ; toute c(mtradiction à nos habitudes est un problème pratique qu'il faut résoudre. Il nous faut prendre alors la responsabilité de nouvelles généralisations, coin^ir le risque de verdicts nouveaux sur des cas nouveaux,
(0 Ccstpoar cela que les plus beaux vers perdent le plus souvent à être mï% en musique.
(3) Jusque dans les cLasses de philosophie, j^aî fréquc^mment constaté que beaucoup d'élèves récitent convenablement leurs leçons sans se rendre eompte eax-mêmes qulls ne les ont pas comprises. Ce n'est pas toujours, comme j'ai pu. m'en eon vaincre, par honte d'an aveu pénible ; c'est souvent de bonne foi qu'ils s'imaginent comprendre certaines dé ni tiens ou formules, du moment où ils sont en état de les réciter sans ciTort.
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C. § 28. — Et cependant, ces adaptations aux données nouvelles de rexpérience sont, comme les adaptations motrices, subordonnées au principe immuable de l'habitude. La tendance irrésistible de Tesprit, ainsi que Ta bien noté M. Baldwin (i), est d'agir de la même m/inière dans ses diverses expériences, en d'autres termes, de rechercher indéfiniment Tun sous le divers. Mais il s'agit ici, non pas d'ime unité substantielle à découvrir dans les choses, mais de l'unité fonctionnelle propre à Tesprit, qui l'oblige à réagir avec la plus grande uniformité possible à des choses peut-être absolument hétérogènes dans leur fond. Le principe d'identité des logiciens n'est autre chose que l'expression formelle de la loi de l'habitude ou de la répétition, ou encore de l'imitation, et le psychologue évolutionniste n'est pas moins fondé que le logicien à dire que ce principe domine toute affirmation, les plus humbles propos de l'enfant comme les spéculations du métaphysicien, en ce sens que l'esprit oppose toujours à la diversité du donné l'effort imifiant de l'attention. Par exemple, dire, non plus comme une leçon, mais comme une vérité réfléchie, que 6 fois 9 font 54, c'est exprimer que l'effort est identique de compter une série unilinéaire de 54 objets comportant un même mode d'attention, ou de compter 6 séries de 9 de ces objets, et que, par suite, il est pratiquement possible de substituer au procédé additif le procédé plus rapide de la multiplication et la formule numérique qui la résume. Penser que le tout est égal à la somme des parties, c'est avoir conscience que l'attention ne varie pas quand on substitue au concept de totalité celui de somme des parties. Affirmer que tout A est A, c'est dire qu'en retrouvant, sans différences
(i) Ouvp. cité, p. 395.