‹ Essai sur l'evolution psychologique du jugementChapitre 70 sur 115 · II. L INDIVIDU ET LE MILIEU SOCIAL · texte numérisé non relu

II. L INDIVIDU ET LE MILIEU SOCIAL

§ 4. — A quel point l'enfant est déterminé à endosser les croyances du premier cercle social au centre duquel il se sent et se meut et de tous ceux qu'il traversera, adolescent ou adulte, c'est ce que personne n'est tenté de méconnaître depuis qu'il existe une science des sociétés. Mais la sociologie, à laquelle on <loit mainte page excellente sur la psychologie des foules, sur la logique sociale, sur la contagion des croyances dans les sectes (i), est loin d'avoir résolu le problème suivant : comment une croyance diifuse dans une société pénètre-t-elle et s'installe-t-elle dans une conscience individuelle? Comment raffîrmation d'autrui devient-elle notre affirmation ?

Il est à noter, d'ailleurs, que bon nombre de croyances d'origine sociale deviennent de véritables croyan-

(1) Voir notamment : Tarde, Lois de Vimitation, 3* éd., Paris, 1900; Logique socialey 'M éd., Paris, 1898; U Opposition universelle Paris, 1900; L'Opinion et la foule Paris, 1901. — Sighrle, Lm foule criminelle, 2' éd., Paris, 1901. — Le Bon, Psychologie des foules, -8* éd., Paris, 1903, etc.

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ces individuelles, lorsqu'elles se trouvent contrôlces par la réflexion ou par les hasards de Texpérience, Chacun de nous a appris d'autorité, dans sa jeunesse, nombre des vérités scientifiques banales : Tordre et la succession des saisons, la loi des marées, ou d'aphorismes moraux, que ses propres observations ont élevés au rang de croyances personnelles. Tout homme refait ainsi, pour son compte, de précieuses découvertes dont il n'eut pas su prendre l'initia tive- On peut dire que la croyance sociale joue ainsi, pour chacun de nous, un rôle analogue à celui de l'iiypothèse dans l'esprit du savant. Elle constitue un ordre provisoire de vérités, que les esprits réfléchis auront à trier et à contrôler.

Mais ni le contrôle personnel, ni la démonstralioîi intégrale ne sont toujours possibles. En fait, notre IVu n'est le plus souvent qu'une foi en la foi de quelqu un» Le savoir du savant lui-même est, pour la plus grande partie, un héritage dont il n'a pu vérifier les titres. C'est surtout parce qu'elle affirme, sur la foi du passé, bef»ucoup plus de vérités qu'elle n'en poui laiL pratiquement contrôler, que l'humanité est faite « de plus de morts que de vivants». D'autre part, nous lenons aux divers groupes sociaux qui nous enserrent par trop d'affections et d'habitudes pour que nos efforts les plus sincères pour penser librement ne trahissent pas eux-mêmes des préoccupations et <les> routines collectives. Car notre moi social est celui dont nous avons le moins conscience. Quelles suggestions ne doit-il pas insinuer dans nos doutes el nos recherches ! Souvent même n'avons-nous pas oliscurément conscience de préférer certaines affirmaUoiis, par cela même qu'elles ont pour elles l'autorité de certains noms ou de certains groupes ? Ne s'est-il pas trouvé des penseurs pour proclamer bien haut la

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supériorité du critérium social sur les décisions « du sens propre » ?

§ 5. — Sans doute, il peut exister des convictions purement individuelles ; la découverte d'une vérité nouvelle est une éclosion tout intérieure dont l'auteur ressent seul, avec l'effort, la joie ou la souffrance. Mais toute croyance nouvelle apparaît aussitôt aux yeux de Tinventeur comme une richesse propre à réchange. Le plus individualiste des chercheurs, un Nietzsche, ne conçoit pas de vérité incommunicable. Après dix ans de solitude, Zarathustra dit au soleil : « O grand astre, que serait ton bonheur si tu » n'avais point ceux que tu éclaires?... Vois, je suis » las de l'excès de ma sagesse ; telle l'abeille qui a » butiné trop de miel, j'ai besoin de mains qui se ten- » dent vers moi » (i). Et, quittant sa grotte, il redes- ■cend parmi les hommes pour leur enseigner « la gaie science ». Le mot célèbre de Fontenelle : « Si j'avais la » main pleine de vérités, je me garderais bien de « l'ouvrir », n'est que le paradoxe d'un vieillard «goïste, inventeur médiocre. L'homme, en général, n'aime guère moins à enseigner qu'à apprendre. Tout effort de réflexion est suivi d'un effort d'expansion. L'affirmation qui réduit le doute nous en affranchit d'autant mieux qu'elle se précise par l'acte et se définit par la parole. L'étude des enfants est, à cet égard, très suggestive. C'est au double sens du mot qu'ils sont indiscrets. Beaucoup sont aussi incapables de garder que de respecter un secret ; et s'ils taisent jalousement ceux qu'on leur confie, c'est que le mystère même fait des deux confidents un petit groupe

(i) Nietzsche, Ainsi parla Zarathustra, Prologue. Cf. Lichten- BEitGER, Aphor. etfragm, de Nietzsche, Paris, 189^, p. 45.

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d'autant plus fortement lié qu'il est plus restreint. Leur discrétion même, en ce cas, est l'indice d'une obligation sociale obscurément sentie. En tout cas, sll est un effort qui excède les forces de l'enfant, c'est de garder pour lui ses découvertes, ses hypothèses, ses réflexions personnelles. Toujours il a quelque confident de ses soucis, de ses pensées : de préférence, un être simple, complaisant à son babil, un camarade, un domestique, au besoin, un chien ou un pantin. Le « rapportage » est même pour lui une des formes les plus habituelles de la vengeance. Il menace celui qui le taquine, le gronde ou le punit de le dénoncer à d'autres : « Je ne t'aime plus, j'irai dire à X que tu es méchant », ai-je souvent entendu dire à des enfants. Au cercle social dont il se sent exclu par une contrariété, il oppose ainsi violemment, dans sa pensée, un autre cercle d'auditeurs dociles qui penseront et sentiront comme lui et dont il se propose de faire désormais ses seuls confidents. Ainsi, du jour où il est en état de se faire comprendre, la nécessité et, par suite, la possibilité de l'échange, apparaît à Tenfant comme une condition essentielle de toute croyance. L'enfant se meut, dès lors, dans un espace social dont il lui est aussi impossible de faire abstraction qu'il l'est à ses bras de se repérer hors d'un espace à trois dimensions.

§ 6* — Comment s'organise, dans la conscience de l'enfant, cette notion d'une sorte de région sociale, par rapport à laquelle se définissent toutes ses attitudes ? On pourrait être tenté de répondre que le langage y suffit. N'est-il pas, par excellence, l'instrument de l'échange social des idées et de l'éducation de l'intelligence ? Il est vrai. Mais un instrument d'échange, si parfait soit-il, — et le langage en est un très im-

parfait, — n'est jamais qu'un outil par lui-même inerte, et cet outil, selon l'usage qu'il en est fait, est susceptible de diviser aussi bien que d'unir les consciences, de susciter le doute aussi bien que la croyance. Comprendre le jugement d'autrui n'est pas toujours y adhérer. Souvent, même, les affirmations les plus catégoriques de personnes pour lesquelles nous n'éprouvons qu'antipathie et méfiance, suffisent à provoquer de notre part le doute ou même la dénégation. D'ailleurs, il semble résulter de la psychologie de l'enfant, aussi bien que de la linguistique comparée, que le langage reste toujours en-deçà des affirmations qu'il traduit. Parmi les mille articulations qu'il émet, dans son ardeur à s'exprimer, l'enfant n'en a qu'un très petit nombre aux ordres de sa volonté (i); le reste se produit au hasard, sous l'effort incertain de l'organe vocal. Et cependant, avec ce pauvre vocabulaire et ce babil diffus, l'enfant s'évertue^ à nous informer d'états psychiques déjà complexes ; il s'irrite de notre jnaladresse à le comprendre. C'est qu'à vrai dire le premier bégaiement de l'enfant n'est point fait pour la narration. Il exprime uniquement des appels, des colères, des menaces, des prières, des invitations à renouveler un stimulus agréable ou à supprimer celui qui le blesse. Et, sur ce point, la genèse du langage enfantin récapitule rigoureusement le développement phylogéné tique du langage. Ce qu'il y a de primitif dans le langage vocal ou moteur, c'est l'élément objectif, ce sont des ordres ou des défenses, des prières ou des imprécations (2). L'impératif et

(I) Em. Egger, ouvr, cité, p. 27. Cf. A. Lemoinb, De la physionomie et de la parole y Paris, i865, chap. VI.

(a) Cf. M. Brbal, Les comrnencements da verhe^ dans Rev. de Paris, i5 déc. 1899, et Essai de Sémantique, Paris, 1897, p. 262. — Wundt, Untersach. der Entwickelungsgesch, von Sprache, Mythen und Sitte, t. I., Die Sprache, Leipzig, 1900.

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l'optatif ont précédé les modes narratifs, Tindicatif ou rimparfait, et c'est par un progrès tardif dé la civilisation que le langage est devenu un instrument de pure constatation, un signe de la croyance. Mais, quel que soit ce progrès, les langues, avec leurs lois rigides et leur vocabulaire restreint, — désespoir du psychologue et du romancier, — restent toujours en-deçà du besoin social d'exprimer des états internes mobiles et complexes.

Le problème reste donc entier de savoir comment le langage peut servir à la communication des pensées. Les spirites ne craignent pas d'affirmer que la pensée se <( transmet » à distance. Mais, évidemment, cette expression, à supposer qu'elle désigne des faits réels et constatés, en dehors de l'échange des idées par signes sensibles, n'est qu'une métaphore malheureuse. Les idées ne circulent pas comme des atomes, ni même comme des « paroles ailées », et les consciences, précisément parce que leur vie est tout intérieure, sont des mondes rigoureusement clos les uns aux autres. Nos croyances, avant tout, sont nôtres. Mais, comme elles peuvent n'être qu'un reflet ou un écho de celles d'autrui, on est amené à se demander si elles n'en sont pas une imitation.

§ 7. — Nous avons déjà rencontré l'imitation. Elle nous a paru suflire à rendre compte de la naissance première du sens social. Elle explique pourquoi l'enfant répond régulièrement à certaines attitudes définies des personnes qui l'entourent par des attitudes analogues ou antagonistes, et pourquoi il cherche, à son tour, à provoquer certaines attitudes. Mais est-il possible d'étendre plus loin le rôle de l'imitation? A mesure que la vie de l'enfant s'approfondit, peut-on dire qu'il continue à se développer sur

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le modèle de ses parents et de ses maîtres? Sans doute, il est loisible, dans l'incertitude actuelle du vocabulaire sociologique, d'accorder au terme d'imitation une extension presque infinie et de voir, jusque dans l'oscillation du pendule, un processus imitateur. Une science qui s'organise est maîtresse de ses définitions. Mais dénommer un phénomène n'est pas l'expliquer, et l'on n'a rendu compte de rien quand on a constaté que l'individu adopte fréquemment les croyances de son groupe. Il reste, en effet, à montrer comment une croyance intérieure peut se modeler sur une autre croyance également intérieure? (i).

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