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III. LA SLGGESTIBILITE

§ 8. — Y a-t-il plus d'avantage à ramener la communication des croyances à la suggestion ? Ce terme, à coup sûr, convient à une masse beaucoup plus ample

(i) Cf., sar le sens sociologique du mot Imitation, E. Durkhbim. (Le Suicide, Paris, 1897, p. 108 et suiv.). M. Durkiieim estime qae Ton a fait abus de l'imitation. Mais lui-même n*en restreint-il pas le sens à Texcès quand il dit (p. ii5) : « 11 y a imitation quand un acte a pour antécédent immédiat la représentation d'un acte semblable, antérieurement accompli par autrui, sans que, entre cette représentation et l'exécution, s'intercale aucune opération intellectuelle explicite ou implicite, portant sur les caractères intrinsèques de l'acte reproduit? » — A ce compte, il n'y aurait imitation que dans le cas du bâillement, du rire contagieux ou dans la reproduction des gestes de l'opérateur par le patient dans les cas d'hypnose. Pourquoi l'imitation qui est, après tout, un phénomène dérivé de l'attention, ne pourrait-elle pas être consciente, volontaire même, comme l'attention elle-même, sous l'empire d'une idée directrice ? L'enfant qui s'essaie à parler ou qui apprend l'alphabet, dirige avec effort sa tendance imitatrice sur le modèle de la voix qu'il entend. La singerie de la fillette qui imite les allures de sa mère peut être parfaitement volontaire. Les petits garçons n'ont pas de plus haut idéal que de faire « comme papa ».

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de phénomènes, et si Ton pouvait réduire tous les faits d'hypnotisme, de contagion morale, d'éducation à la suggestibilitéy on réduirait le problème à des termes assez simples. Mais les psychologues ne s'entendent pas plus sur la définition de la suggestion que les sociologues sur celle de l'imitation. Elle est, pour M. Pierre Janet(i), «un automatisme d'un genre pari iculier, auquel donnent naissance les sensations et, en général, les perceptions ». M. Wundt (2) la définit « une association accompagnée d'un rétrécissement de la conscience sur les représentations éveillées par cette association », négligeant ainsi le caractère d'extériorité si important des excitations suggestives. M. Baldwin (3) souligne surtout l'effet moteur de la suggestion ; il la reconnaît dans a l'invasion soudaine de la conscience par une idée, une image, une vague impression, qui tend à reproduire les effets musculaires ou même volontaires qu'elle produit habituellement ». L'école de Nancy, avec Bernheim (4), a étendu la suggestion à toutes les influences, souvent obscures et diffuses, qui peuvent modifier l'action et le jugement. M. Binet, dans un livre récent (5), propose de la suggestion cette définition très simple, qui a ravantage d'exclure toute préoccupation théorique : « Une pression morale qu'une personne exerce sur une autre » ; et il en précise les termes. Il y a « pression » en ce sens que la volonté de la persoime suggestionnée n'est pas pleinement libre, encore (lu'il puisse y avoir consentement partiel ; et la pression est morale en ce sens qu'elle agit toujours « par

(i) Automatisme psychoL^ a® éd., Paris, 18^, p. 218.

(2) Uypnot. et Suggestion, § n, trad. KeUer.a* éd., Paris, 1902,

(3) Handb.of Psychol.y t. n, p. 297. Cf. Déçelop, etc., p. 94

(4) La Suggestion mentale, Paris, i884> passim,

(5) La Suggestihilité, Paris, 1900, p. 10.

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rintermédiaire des intelligences, des émotions et des volontés ». L'élasticité voulue de cette délinition permet d'y faire rentrer l'imitation elle-même et de la considérer comme une répétition d'origine suggestive (i).

§ 9. — Or, dans tout phénomène de pression, aussi bien au sens moral et métaphorique qu'au sens physique, il y a lieu de tenir compte de deux éléments antagonistes : la puissance de Tagent qui exerce la pression, et la résistance du sujet. Bien plus, c'est en matière de suggestion, plus qu'en aucun ordre de faits, qu'il importe de tenir compte des différences individuelles. S'il est un résultat qui ressort nettement des expériences conduites avec tant d'ingéniosité et de rigueur par M. Binet sur des écoliers, des enfants et des adolescents, c'est précisément que la suggestibilité, sans être jamais nulle, est prodigieusement variable en degrés. Tel enfant succombe presque à toutes les suggestions ; tel autre, de la même classe, du même âge, du même milieu social, y résiste presque toujours ; et l'on ne saurait dire que les plus suggestibles soient nécessairement les plus intelligents ou les plus mal doués (2). Bien plus, les sujets se montrent souvent inégalement suggestibles selon la nature de l'expérience ; et, sur ce point, l'expérimentation précise simplement les données de l'observation quotidienne. Car, si la crédulité est l'un des traits qui établissent entre les caractères les différences les plus profondes, il ne semble pas que ces différences correspondent toujours à la puissance ou la misère intellectuelle des individus. Il y a des naïfs à l'es-

(i) C'est aussi ropinion de M. Baldwin, Dévelop,, etc., p. ïi8. (a)BiNBTy Suggestih.y notamment p. 100.

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prit très vif, et le bon sens critique n'exclut pas toujours la lourdeur et la paresse de l'intelligence. D'autre part, dans un même esprit, la crédulité est très loin d'affecter tous les ordres de connaissance. La docilité la plus soumise du croyant à son église n'exclut pas nécessairement chez ce croyant, magistrat ou savant, la sûreté du jugement et l'esprit critique sur les matières étrangères à la foi. Les paysans sont, d'ordinaire, désarmés à l'égard des traditions et des légendes locales et très méfiants à l'égard des affirmations les plus sérieuses des journaux et des bourgeois. L'ouvrier des villes est, à la fois, beaucoup plus mobile dans ses croyances et plus susceptible d'entraînement. Enfin , toutes choses égales d'ailleurs, les enfants et les femmes sont sensiblement plus crédules et plus suggestibles que les hommes et les vieillards ; parmi les enfants même, M. Binet a noté avec une grande précision l'influence de Tàge sur la suggestibilité.

Ces remarques préliminaires nous obligeront à procéder dans notre recherche avec une extrême prudence et à n'émettre nos conclusions que sous réserve d'expériences plus précises qui restent à faife et qu'on ne saurait trop encourager les psychologues à entreprendre. Dès à présent, cependant, le peu que nous savons des phénomènes de suggestibilité nous semble éclairer d'une vive lumière le problème de l'origine sociale de la croyance.

§ lo. — Et tout d'abord, le fait même de la suggestibilité ne semble pas offrir de grande difficulté après ce que nous avons dit de la genèse du sens social. Ce fait s'explique aisément par le principe général de l'habitude et de l'accomodation. Nous savons déjà comment l'enfant distingue les personnes des

choses, et les personnes entre elles, en raison de la variété des attitudes motrices qu'il adopte à leur égard ; il sait aussi que les personnes s'adaptent à lui à peu près comme il s'adapte à elles, et nous avons vu que cette assimilation des expressions motrices retentit sur le dedans et tend, par choc en retour, à établir entre la croyance de l'enfant et celle de son entourage un accord émotionnel. Cet accord est, pour l'enfant, une condition trop fréquente de joies ou de désagréments pour ne pas subir très rapidement l'influence de l'habitude, et la suggestibilité, à l'état normal, ne semble être rien de plus que l'habitude plus ou moins prompte ou aisée que nous avons de prendre une attitude émotionnelle adaptée au milieu social qui nous entoure. Aussi les différences d'éducation, jointes à celles des caractères, se traduisent-elles de bonne heure par des différences d'attitudes très tranchées. Les bébés bien portants que leur entourage a beaucoup amusés interprètent toutes les attitudes comme des Jeux : les grimaces, les gronderies, les corrections même les font rire aux éclats. Mais ces mêmes enfants peuvent être intimidés et se mettre à pleurer dès qu'une personne étrangère cherche à les distraire. Qu'est-ce à dire, sinon que ceux-là seuls aux attitudes desquels l'enfant est adapté peuvent exercer sur lui la suggestion du jeu. Souvent, au contraire, des enfants élevés avec sévérité épient le visage des personnes pour en tirer des indications sur ce qu'ils peuvent en craindre ou espérer (i) ; et très souvent, ces mêmes enfants, exercés ainsi à la critique, montrent plus de confiance et d'ouverture à l'égard des étrangers qu'à l'égard de leurs éducateurs. M. T., Mont la mère était la douceur même, mais

(i) Voir ci-dessus, p. ii8.

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