‹ Essai sur l'evolution psychologique du jugementChapitre 73 sur 115 · LA SUGGESTIBILITE · texte numérisé non relu

LA SUGGESTIBILITE

plus grande » ; — à la troisième : « En voici une qui est plus petite » ; — et ainsi de suite, en alternant le sens de la suggestion jusqu'à la dernière ligne. La suggestion est répétée i8 fois, de lo en lo secondes. Sur les 25 enfants soumis à Texpérience, 8 ont complètement subi la suggestion et régulièrement allongé ou raccourci les lignes ; 14 n'y ont résisté que de I à 7 fois ; 2 autres ont résisté 10 et i3 fois. Un dernier a, dès le début de l'expérience, pris le contrepied de la suggestion dont il semble avoir deviné l'intention trompeuse : au lieu de dessiner égales les lignes en réalité égales, il les a allongées ou raccourcies au rebours de la suggestion, et ces écarts vont de 14 à 16 ^^, Cet écolier semble fournir un cas typique d'opposition systématique ; mais, précisément parce qu'elle est systématique, cette opposition pourrait bien n'être qu'un mode négatif d'adaptation (i). Au contraire, l'élève précédent, qui a reconnu 10 fois l'égalité des lignes, n'a pris que 3 fois le contrepied de la suggestion. Il peut être donc considéré comme le moins suggestible de la bande.

Cette expérience de M. Binet a, sur la précédente, l'avantage de nous donner, avec la moyenne des écarts des lignes tracées par les enfants, le moyen de dresser un véritable tableau différentiel des sujets par ordre de suggestibilité (2). D'une manière générale, les élèves qui ont subi le plus souvent la suggestion sont aussi ceux qui ont commis les écarts les plus considérables ; le moins suggestible des sujets, V.., n'atteint, dans ses écarts, qu'une moyenne de o°^°»2 ; la plus haute moyenne (9 ^^) est atteinte par Télève H..., qui n'a résisté qu'une fois à la suggestion. Sans doute, il

(i) V. supra, p. 125.

(a) Voir ce tableau dans Binet, Suggestib,, p. 228-9.

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serait vain d'attacher à ces chiffres la signification d'un coefficient numérique de la suggestibilité ; mais ils fournissent une indication singulièrement précise sur les variations individuelles de cette aptitude à subir l'autorité d'une affirmation étrangère (i).

M. Binet a soumis à la même expérience lo élèves, de 17 ans environ, appartenant à une école primaire supérieure. La proportion des jeunes gens qui ont fortement subi la suggestion est encore énorme. Quatre n'y ont pu résister ; trois n'y ont résisté qu'une fois ; mais la moyenne des écarts est beaucoup moindre que chez les élèves de l'école primaire et ne dépasse pas 6, 6 (2). M. Binet a eu l'hem^euse idée d'interroger ensuite ces jeunes gens, que leur âge rend déjà capables d'analyser leurs impressions (3). Il résulte de ces entretiens que les sujets les plus suggestibles ont réellement été dupés par la suggestion. L'un d'eux croit même avoir attribué à ses lignes des différences inférieures aux différences réelles. D'autres se sont rendu compte, vers le milieu de l'expérience, qu'on cherchait à les tromper, et se sont dès lors ressaisis. Un seul, le moins suggestible, s'est aperçu dès la deuxième ligne qu'on essayait de le tromper ; dès lors, il s'est rendu compte que les lignes étaient presque égales, et pourtant il a pris un malin plaisir à allonger ou à raccourcir les siennes au hasard. C'est le type le plus complet du sujet rebelle à la suggestion.

§ 14. — AUéguera-t-on^ pour attgauer la portée de ces expériences, que des enfants ou des adolescents, mis en

(3) P. 235 et suiv.

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présence d'un étranger et soumis à une expérience aussi inusitée, se trouvent transportés dans des conditions anormales qui faussent la spontanéité de leur jugement? Quelques élèves, en effet, ont avoué (i) qu ils ont obéi à la suggestion parce qu'ils n'ont pas osé faire autrement. Mais, bien loin d'altérer le résultat psychologique de l'expérience, ces aveux sont significatifs, caria timidité n'est elle-même qu'un effet et un symptôme de la suggestibilité. Elle peut n'être, comme la suggestibilité, que l'habitude de subir la pression morale d'une catégorie de personnes. Tel est précisément le cas des élèves que M. Binet a soimiis à ses expériences. Celles-ci avaient lieu soit en classe, soit dans le cabinet du directeur , souvent en sa présence, toujours ^ous son autorité apparente ; elles avaient ainsi le caractère d'un exercice pédagogique ; M. Binet devait apparaître ainsi aux enfants comme une autorité scolaire, une sorte d'inspecteur qui remplit une tâche officielle et ne cherche pas à tromper. Au reste, l'une des expériences a été faite par le directeur lui-même dans les classes. Ajoutez à cette influence le prestige exercé sur des enfants par la parole d'un monsieur grave et bien mis. C'est donc parce que les enfants ont l'habitude, à l'école, d'obéir à leurs maîtres et de les croire, que les expériences tentées sur eux les ont intimidés. Cette intimidation, très légère d'ailleurs, est une condition tout à fait normale de la suggestibilité ; hors de la famille et de l'école, les mêmes enfants se retrouveront suggestibles dans la mesure où ils se sentiront intimidés par ime autorité quelconque : prêtres, orateurs, écrivains, patrons, meneurs de groupes politiques, etc.

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§ i5. — Très souvent, il est vrai, la suggestibilité semble perdre ce caractère inconscient d'obéissance à une contrainte morale, notamment lorsqu'elle se manifeste entre égaux. Supposez un groupe inorganique d'individus très peu difTérenciés, dont aucun n'a jus([u'à présent exercé sur les autres une influence habituelle ; le fait seul du groupement va donner à leurs attitudes réciproques une allure nouvelle, fort différente parfois de l'allure propre aux individus, et modifiera sensiblement la suggestibilité. M. Binet a tenté sur des écoliers des expériences collectives très significatives, (i) Il réunit trois enfants du même âge, et, après les avoir soigneusement instruits de ce qu'ils auront à faire, leur présente six objets familiers collés en désordre sur un carton : un sou, une étiquette de grand magasin, un timbre, un bouton et deux gravures. Chaque élève regarde la collection pendant douze secondes. Un questionnaire rédigé d'avance est ensuite lu par l'un des trois élèves, pour diminuer l'action suggestive de l'opérateur, qui est réduit à la fonction de témoin et de surveillant. Chaque élève doit s'efforcer de faire à ces questions, dès qu'il l'a trouvée, la réponse qu'il croit juste; l'élève chargé de lire le questionnaire inscrit au fur et à mesure les réponses, en les numérotant d'après l'ordre d'émission. Très rarement les sujets ont répondu ensemble, encore qu'ils eussent à cœur de ne pas se laisser devancer l'un par l'autre ; presque toujours, l'un des trois prend l'avance et la garde jusqu'à la fin de l'expérience.

Qr les questions ont été rédigées, à dessein, de façon à mettre les sujets sur une fausse piste : conleur du fil servant à fixer le bouton (or celui-ci est collé, il n'y a pas de fil), — endroit où le bouton est

(i) Cf. Tout le chapitre L'imitation^ p. 33o et suiv.

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abimé (il ne Test pas), — cachet postal (le timbre est neuf et n'a pas été oblitéré), — définir le septième, le huitième objet (il n'y en a que six en tout). L'expérience offre donc le double avantage de fournir des données sur la suggestibilité des élèves et sur la tendance imitative de ceux qui répondent en second ou troisième lieu. Les résultats des essais tentés sur huit groupes de trois élèves sont très frappants. Il en ressort clairement, d'abord, que, dans chaque groupe, se détache spontanément un leader qui, aux treize questions, répond huit, dix et même treize fois le premier. De même, certains autres prennent, dès le début, Thabitudede répondre les derniers; entre ces deux extrêmes, est un groupe plus indécis ; car ceux qui arrivent le plus souvent les seconds, arrivent parfois aussi en tête ou en queue. — D'autre part, la suggestibilité des élèves en groupe est bien loin d'être atténuée, comme le supposait d'abord M. Binet, par l'émulation qui semblait de nature à aiguiser le sens critique ; au contraire, elle s'est trouvée fortement accrue. Tandis, en effet, que la même expérience, pratiquée sur vingt-quatre élèves isolés, avait produit une moyenne de huit suggestions réalisées sur treize questions, l'expérience collective aboutit à douze réussites sur treize essais. « Ce résultat, conclut » M. Binet, est tellement significatif, que je le crois » constant, (i) Il nous semble d'autant plus frappant, » que l'imitation n'a été pour rien dans cette pro- » portion élevée. Les enfants qui ont répondu les » premiers, les plus spontanés par conséquent, sont » tombés d'eux-mêmes dans le piège qui leur a été » tendu, et c'est leur erreur qui a déterminé celles de » leurs camarades. » (2)

(a) Cf. les tableaux circonstanciés des pages 338-4i .

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Cette contagion de Terreur est, au point de vue qui nous occupe, le résultat le plus significatif des expériences de M. Binet. L'expérience, avons-nous dit, portait sur liuit groupes de trois élèves. Le nombre d'imitations possible était donc de deux par groupe, soit de i6 au total. Or, certaines imitations ont atteint les cliiffres élevés de ii, 12 et i3 par question.Toutefois, la moyenne obtenue n'est que de 8 environ, c'est-à-dire de la moitié. On en peut conclure, avec M. Binet, que limitation est beaucoup moins forte que la suggestibilité, c'est-à-dire que des élèves qui cèdent à la suggestion de l'interrogateur échappent parfois à l'imitation de leurs camarades. Ils peuvent se laisser suggestionner, tout en donnant une réponse qui leur est personnelle. Par exemple, les trois élèves d'un groupe attribueront chacun une nuance différente au fil du bouton qui, en réalité, n'est pas cousu.

§ 16. — Il n'en reste pas moins que le groupement, même artificiel et momentané, augmente la tendance imitative (i) et l'on pourrait, malgré l'insuffisance des observations faites jusqu'à présent sur la matière, énoncer les deux lois approximatives suivantes :

D'une part, la suggestibilité des individus augmente quand ils sont soumis avec tout un groupe aux mêmes excitations ;

D'autre part, au sein des groupes, l'imitation

(i)M. Binet a fait une seconde expérience (p. 349 et suiv.), que nous ne pouvons rapporter ici. U a pris, cette fois, des groupes de cinq élèves. Les résultats ont absolument confirmé les précédents, sauf que l'imitation s'est trouvée plus forte que la suggestibilité. U se peut que la différence tienne à la différence numérique des groupes. U y aurait le plus grand intérêt à renouveler ces expériences sur des groupes différents par l'âge, le nombre, l'éducation, et à comparer les résultats obtenus si on les faisait porter successivement sur des groupes de garçons ou de iilles.

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corrobore les effets de la suggestibilité, car elle est elle-même une suggestion au second degré.

En d'autres termes, une croyance adoptée par quelques membres d'un groupe, sous Tempire d'une suggestion qui n'exclut pas, à son origine, une certaine part de réflexion personnelle, se propage ensuite dans le reste du groupe d'une façon automatique.

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