II. INFLUENCE DU GROUPE
§ 17. — Cherchons à expliquer ces deux lois, et à en tirer des applications au point de vue de la psychologie de la croyance.
Pourquoi les individus sont-ils moins suggestibles isolés que groupés ?
En ce qui concerne les groupes de trois enfants qu'il a étudiés, M. Binet estime que le fait s'explique en partie par la préoccupation, toute scolaire, des élèves de répondre les premiers comme en classe ; ils se hâtent et réfléchissent moins. Il est vrai. Toutefois l'explication est insuffisante, puisque, dans certains groupes, l'expérimentateur a observé, au contraire, une intimidation réciproque des sujets cherchant à s'effacer au second et au troisième rang. Mais ne peut-on dire que ces deux observations contradictoires se rattachent à une même cause et nous mettent sur la voie de la solution vraie ? Parle fait seul qu'ils sont sollicités ensemble de répondre aux mêmes questions, les trois sujets sont hors d'état de fixer leur attention sur l'expérience : ils font attention les uns aux autres. Et cette attention n'est pas simplement le vague sentiment de présences étrangères, semblable à celui que nous éprouvons en travaillant dans le silence d'une
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bibliothèque publique : c'est une préparation plus ou moins consciente à une sorte de concurrence dans laquelle Tainour-propre est en jeu. Or cette dispersion de l'attention met précisément le sujet dans les conditions les plus favorables à la suggestion, soit normale, soit morbide.
Si, en efiet, on examine avec soin les expériences tentées sur la suggestibilité des sujets sains, on se rend compte qu'elle se ramène toujours à une division de l'attention. Par exemple, on demande au sujet de réciter une page littéraire à haute voix, ou de lire un ouvrage très intéressant; on l'invite à laisser, pendant ce temps, sa main droite absolument inerte entre les mains de l'opérateur ; celui-ci fait tracer à cette main, avec un crayon, sur du papier, des hachures ou des boucles : le plus souvent, la main laissée à elle-même continue spontanément le mouvement dont elle a acquis l'habitude (i). M. Patrick a même pu, par un procédé analogue, obtenir, chez un sujet parfaitement sain, des phénomènes très caractérisés d'écriture automatique (2). Quant aux phénomènes d'automatisme psychologique, catalepsie, somnambulisme, hypnotisme, sur lesquels il serait trop long d'insister ici, il est à noter que M. Pierre Janet (3), qui pourtant refuse d'étendre le terme de suggestibilité aux individus sains, est d'accord avec M. Binet pour attribuer les cas de suggestion qui se produisent chez les anormaux à une division de Fattention. D'après lui, « un acte suggéré qu'exécute le sujet est l'idéal delà distraction » (4). L'hystérique sugges-
(i) Cf. Binet, ouv. cité, p.36oet suiv.— Dumême, Altérations de la />erso/ina/<7é, Paris, 1892, p. 2i4etsuiv.
(2) Sortie Pecularities o/thesecondarjr Personalitx^d»n3PsxchoL Rev., nov. 1898.
(3) Automatisme psychologique, p. 168 et suiv.
(4) Ibid. p. 190. Cf. RicHBT, Vhomme et Vintellig., p. a36 cl 5*9.
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tible oublie à tout instant les perceptions qui pourraient entrer en antagonisme avec la suggestion, et c'est pourquoi l'hystérique peut passer d'une suggestion à une autre très différente, sans éprouver la moindre surprise.
Evidemment nous sommes très loin, dans les cas de suggestion collective, de constater un monoïdéisme aussi accusé. Nous venons même d'attribuer la suggestibilité des individus groupés à des préoccupations antagonistes qui se partagent la conscience. La raison de cette différence profonde est que, chez l'hystérique, comme chez le cataleptique, la misère psychologique est telle que l'attention tout entière est absorbée par un stimulus énergique, — par exemple, l'ordre donné par l'opérateur, — tandis que, chez les sujets sains, l'attention reste assez riche pour pouvoir se diviser ; mais cette division ne saurait se faire impunément, et elle produit, à un moindre degré, les mêmes effets que la distraction la plus caratérisée chez les sujets d'une faiblesse mentale excessive : elle rouvre la porte àTautomatisme, au jeu des habitudes ou des tendances inconscientes. On s'explique donc que, dans les expériences collectives de M. Binet, les chefs de groupes les plus spontanés, ceux dont on pouvait attendre l'effort d'attention le plus vigoureux, aient mieux cédé à la suggestion que dans les expériences individuelles, en vertu même du souci qui les préoccupait de devancer les réponses de leurs camarades. C'est ainsi que la simple mise en présence d'individus en face d'excitations communes les oblige à s'adapter à la fois les uns aux autres et à ces excitations ; de là une dispersion d'efforts propice à l'mtervention des énergies inconscientes. Le moi social est ainsi, en théorie et en fait, beaucoup moins réfléchissant et beaucoup plus fait d'habitudes que le moi individuel.
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§ i8. — Toutefois, la pression exercée par une autorité sociale sur la croyance peut ne pas exclure une certaine résistance des individus ; et cette résistance, dont nous avons trouvé de frappants exemples dans les expériences de M. Binet, donne précisément la mesure de ce qu on appelle d'un mot le caractère. Mais cette résistance est amoindrie dès que la suggestion se présente sous forme de réaction directement imitable ; et nous voyons intervenir ici la deuxième loi sociologique de la suggestion des croyances. Dès que, au sein d'un groupe, une croyance a été adoptée par un individu, elle rencontre chez les autres de molles résistances et tend à se propager par répétition automatique. L'imitation corrobore, disions-nous, la suggestibilité. La suggestion, en effet, peut n'être qu'une indication vague ; le ton d'une question peut suffire à suggérer la réponse ; mais la place est encore laissée grande, en ce cas, à l'interprétation personnelle du sujet. Si, au contraire, une croyance est présentée sous une forme immédiatement assimilable, elle est acceptée avec un minimum de résistance. Or cette condition n*est évidemment jamais mieux réalisée que quand un individu du groupe professe lui-même ime croyance nouvelle et lui prête la forme sociale que lui-même et son groupe sont capables de comprendre. On n'imite qu'un geste défini, une croyance qui a trouvé sa formule. C'est ainsi que, dans les foires de campagne, les boniments des charlatans laissent longtemps la foule des badauds indécise. Mais dès qu'un client se décide, sm*tout s'il est connu et habitué à donner l'exemple, une croyance collective se dessine en faveur de l'intérêt du spectacle ou de l'efficacité du remède proposé.
Aussi est-il constant que les grands mouvements d'idées ne réussissent d'abord que dans un milieu
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limité, où Tinitiateur peut exercer une suggestion personnelle sur son entourage, et ce sont les initiés qui, rentrant dans les milieux divers dont ils sont sortis, réussissent à provoquer les conversions en masse. Très souvent, les grands inventeurs d'idées ont moins de force suggestive et de vertu combative que leurs disciples. On en trouverait aisément des exemples dans l'histoire des religions, des révolutions et des systèmes philosophiques. La prédication du Christ n'avait pas dépassé les étroites frontières de la Judée: au contraire, certains de ses disciples convertirent des provinces entières. On prend parfois Saint Paul pour un Dieu(i) ; Saint Pierre gagne en une journée 3.000 âmes à l'Evangile (2), et sa réputation de thaumaturge semble avoir été supérieure à celle du Maître lui-même (3). De même, ce sont les disciples d'Epicure qui ont suscité, dans tout le monde grécoromain, des dévots et même des fanatiques. Plus que Descartes, ses amis ont travaillé à la diffusion du Cartésianisme. J.-J. Rousseau, avec sa nature timide et sauvage, eut sans doute fait piètre figure au scinde la Convention, à côté de Robespierre, son élève. Lassalle a été l'agitateur heureux du parti dont K. Marx avait été le théoricien. Des faits tout récents ont prouvé que les conversions d'alcooliques à la tempérance sont dues moins souvent aux efforts des médecins et des moralistes qu'à la propagande d'anciens buveurs. En d'autres termes, à mesure que la croyance descend de l'initiateur à la foule, elle
(i)/6iU,XIV, II.
(a) Actes, U, 41.
(3) On allait jusqu'à apporter les malades dans les rues, on les mettait sur des lits et sur des couchettes, ailn que, lorsque Pierre viendrait à passer, son ombre, du moins, en couvrit quelques-uns. {Actes des apôtres, V, ia-i5).
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rencontre ime masse compacte de préjugés , de routines mentales, en un mot de résistances automatiques. Elle ne peut triompher qu'en mettant cet automatisme lui-même à son service ; c'est à ce prix que ses progrès peuvent être considérables. Or rimitation est précisément le plus paresseux des procédés d'adaptation. La foule, jusque dans les mouvements révolutionnaires , obéit à son habitude invétérée de suivre des chefs de file. Une foule n'a jamais inventé aucune vérité ; elle serait plus disposée même à lapider les inventeurs ; mais elle suit docilement les apôtres de vérité ou de mensonge à condition qu'ils lui parlent son langage et fixent d'avance le mot d'ordre qu'elle doit reproduire (i).
§ 19. — Ajoutons que cette suggestibilité au premier et au second degré, habitude fondamentale de la sociabilité, se spécifie à son tour en habitudes plus précises. Car nous n'appartenons pas à la société en général, mais à des groupes sociaux, les uns concentriques, les autres interférents. Et, dans la mesure où cette participation à des formes multiples de l'existence sociale représente une part de notre propre vie , nous subissons l'ascendant de la mentalité commune.
(i) Il faut soigneusement distinguer ici les foules croyo-ntes des foules agissantes. Une foule est incapable de formuler un credo ; elle reçoit des meneurs habituels ou accidentels la formule de sa foi. Mais une foule peut fort bien, sinon inventer, du moins modilier une consigne. Quand elle passe à Taction, la contagion du cri et du mouvement rétrécit violemment les consciences au proiit de réactions aussi brutales que simples, et peut transformer une cohue de citoyens inoffensifs en une horde sauvage. De là vient que les chefs de file sont presque toujours débordés et entraînés bien au-delà de ce qu'ils auraient voulu, dès qu'ils appellent la foule à Taction. C'est l'histoire de tous les mouvements populaires depuis les Jacqueries jusqu'aux grèves les plus récentes.
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Dans les sociétés primitives, d'ordinaire peu nombreuses, rhomogénëité morale n'est pas moindre que la similitude physique. Tout le monde alors admet et pratique, sans la discuter, la même religion : les sectes et les dissidences sont inconnues, elles ne seraient pas tolérées. Or, à ce moment, la religion comprend la morale, le droit, la science (i). Il en résulte que les habitudes collectives empiètent fortement sur les adaptations individuelles, réduites aux réactions physiologiques nécessaires à la défense de l'organisme. Au sein même d'une société très civilisée et très divisée, certains groupes, jalousement fermés, par exemple, un couvent de moines, peuvent encore représenter un type de discipline religieuse, morale, juridique et scientifique parfaitement unitaire. Encore les murs n'en sont-ils pas si bien fermés au vent du dehors qu'il ne puisse en sortir des révoltés, un Luther ou un Savonarole. En tout cas, ces groupements, dont l'idéal serait de se suffire à eux-mêmes, deviennent des exceptions de plus en plus rares. La civilisation moderne, aussi bien que la civilisation romaine, nous offre à la fois le spectacle saisissant d'une multiplication indéfinie des groupements et d'un relâchement graduel des liens impératifs qui y rattachent l'individu (2). Religion, nation, partis
(i) DuRKURiM, Divis. du travail social.^ i" éd., Paris, 1893, p. i44« (2) Ce n'est pas à dire que les sociélés primitives soient plus solidement cohérentes que les sociétés modernes. Il est l)rouvé, au contraire, que, plus une société est primitive, plus la rupture est facile entre les individus et le chef; réciproquement, l'adoption de rétranger, la naturalisation et Tannexion s'y opèrent de la façon la plus simple et presque sans formalités (Cf. Spencer, Sociol., t.UI, p.38i. — DuuKUEiM, ouvr, cité, p. 160 et suiv.). Mais, tant qu'il fait partie du groupe, l'individu y est astreint à une uniformité très rigoureuse de croyances et de pratiques. Il ne se sépare du groupe qu'en renonçant violemment à ses privilèges familiaux, juridiques, moraux même, car, pour le primitif, tout est permis à l'égard de l'étranger.
politiques, science, arts, professions, plaisirs même, suscitent des groupements dont les frontières, bien loin de coïncider ou de s*emboîter comme des provinces dans un Etat, se croisent et s'entremêlent en réseaux incohérents ; et si les habitudes morales spéciales à chaque groupe : point d'honneur militaire, probité commerciale, étiquette mondaine, sincérité scientitique, etc., exercent encore sur les unités sociales une pression à laquelle il leur est difficile de se dérober complètement, du moins cette contrainte va-t-elle en décroissant à mesure que se multiplient les groupements interférents. Le primitif résume à lui seul la mentalité moyenne de toute sa tribu. Au contraire, un Français du xx« siècle, membre d'une église internationale, d'un parti politique, d'une académie et d'une foule d'associations locales ou internationales, ne saurait condenser la mentalité de ces divers groupes ; il rencontre des étrangers dans son église, des incroyants dans son parti politique, des ennemis personnels dans certains milieux savants ou mondains. Aussi ces groupements sont-ils loin de jouer le même rôle dans l'existence individuelle. Aux uns, on se donne presque entier et Ton en reçoit les suggestions les plus fortes et les plus coutumières ; aux autres, on ne prête qu'une attention distraite et superficielle. Beaucoup de nos contemporains appartiennent à nombre d'associations, sans donner jamais d'autre cage de leur participation que le paiement automatique d'une cotisation périodique. De même que, dans l'espace sensible, il est des endroits où nos mouvements se déploient avec plus d'aisance et de succès, de même, on pourrait distinguer, dans l'espace social, des régions familières où l'habitude et la sympathie simplifient pour nous l'effort de l'adaptation. Dans les milieux où nous fréquentons, la conversation se
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met, dès l'abord, au ton voulu. Nous prévoyons l'accueil qui sera fait à nos affirmations et nous sommes prédisposés à souscrire aux opinions qui se feront jour devant nous, ou à les ménager. Le savant qui écrit un mémoire le met au point du savoir de son temps et l'accommode aux habitudes de discussion et de style du cercle, parfois limité, qu'il se préoccupe d'atteindre ; malheur à lui s'il oublie que, même en matière de scieiœe, il est dangereux parfois de heurter certains préjugés et de froisser certaines habitudes collectives !
§ 20. — Ainsi, avec la complication des groupes sociaux, l'attention sociale se divise elle aussi, varie ses attitudes et dessine des catégories de croyances pratiquement extérieures les unes aux autres. De là vient que la vie sociale aboutit très fréquemment à diviser en domaines absolument isolés des croyances qui coexistent dans un même esprit. Des hommes d'affaires sont capables, au sortir de leur bureau, d'oublier totalement leurs occupations, pour se donner tout entiers à la famille, à l'art, à la politique. Dans la discussion elle-même, il y a des terrains réservés sur lesquels on ne se hasarde pas avec certaines personnes ; on s'accorde parfois, étrange contradiction, pour ne causer ni de religion, ni de politique, ni des actualités les plus pressantes, avec des gens que d'ailleurs on estime et qu'on aime. Si profonde est même cette division sociale des habitudes mentales, que les individus font très souventpreuve, dès qu'ils changent de domaine, des qualités d'esprit les plus opposées. On a vu des savants faire du doute le plus scrupuleux la méthode de leurs recherches et s'en tenir, en matière de religion, à la foi du charbonnier ou se cantonner dans l'incrédulité épaisse de M. Homais.
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On voit tous les jours des négociants avisés et méticuleux incapables de gérer leurs alFaires domestiques ; des hommes du monde charmants, spirituels et gais dans les salons, insupportables, insipides et maussades dans leur intérieur; des bourgeois pjiisibles tenant des propos sanguinaires contre les Juifs ou les Anglais. C'est du civilisé seulement, de celui dont Texistence morale se déploie à la fois dans plusieurs cercles sociaux, qu'on peut dire « qu'il porte plusieurs hommes en lui ». Car ces contrastes sont bien moins imputables, croyons-nous, à la contradiction interne de l'être a ondoyant et divers », qu'au morcellement de la société humaine en groupes interférents qui, de toutes parts, sollicitent et circonscrivent l'individu, exercent sur sa crédulité des suggestions antagonistes et suscitent des habitudes mentales inégalement impérieuses.
§ 21. — En résumé, l'évolution sociale de la croyance nous paraît suivre une marche parallèle à l'évolution de l'organisme. C'est à sa naissance que l'animal reproduit le plus fidèlement le type de la race dont il vient de se détacher ; de l'enfance à l'âge adulte, il achève de sortir de la race et conquiert, par une série de différenciations, les caractères physiques et moraux qui consacrent son irréductible individualité. Mais, par la génération, quand il devient père, il rentre, en quelque sorte, dans la race et sacrifie au type commun les acquisitions de sa vie individuelle. L'enfant n'ajoute au type de la race qu'une légère survivance des traits paternels. Et cependant, ces variations imperceptibles arrivent à établir, entre les individus, une différenciation organique dont on ne trouve pas d'exemple dans les sociétés primitives. Il est prouvé que la différence moyenne du volume, entre
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les crânes les plus grands et les plus petits, est de 600 centimètres cubes chez les Parisiens modernes, tandis qu elle n'atteint qut? 47^ ^*'*^^ '^s Parisiens du xii® siècle, 35o chez les anciens Kgypliens, 3io chez les Australiens, 280 chez les Parias de rinde(i). On peut dire, de même, que l'individu, à l'origine de son développement mental, emprunte les éléments primordiaux de sa structure mentale à un milieu moral de croyances relativement simple, auquel il est tenu de s'adapter. Mais, à son tour, il réagit sur ce milieu ; tout esprit qui prend l'initiative d'un jugement nouveau s'affranchit de quelque routine collective, dégage sa liberté des habitudes du moi social et sort ainsi de la race. Mais, dès qu'il cherche à exprimer son affirmation pour féconder d'autres esprits, il lui faut trouver dans une habitude ancienne, dans une vérité commune, un moyen terme, un point de contact avec le milieu moral ; il lui faut infliger à sa pensée le moule banal du langage convenu et des formules consacrées ; et, par là, à son tour, il rentre dans la race. Nécessairement, nous venons du genre et nécessairement, de quelque façon, nous y revenons. L'affirmation exprime à la fois la spontanéité de l'individu et la limite sociale de son expansion?
§ 22. — Toutefois, cette limite est mobile, car le milieu social n'a pas la rigidité du milieu physique. Plus encore que les organismes, les groupes sociaux se diversifient. Les cadres solides et spatialement limités des sociétés primitives se disloquent et font place à des cadres plus souples et capricieusement entremêlés. Dans ime ville comme Paris, au xx® siècle, que de courants d'idées se croisent sans se
(i) D' Lbbon, Les Sociétés, p. igS.
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mêler, que de milieux intellectuels s'orçanisent, se disloquent et se réorganisent, dans lesquels se cristallisent des habitudes mentales et des croyances différentes, depuis les chapelles bouddhistes Jusqu'aux sociétés anarchistes, spirites, politiques, scientifiques, etc. ! Or, tant qu'il vit, chacun de ces groupes représente pour tous ceux, — et ils sont l'immense majorité, — qui ne peuvent affirmer sans se sentir plusieurs, une forme possible de la vérité, mais aussi une forme possible de Terreur et, par suite, une invitation au doute. Ainsi Téparpillement des groupes intellectuels, véritable division du travail mental, est, en dehors de tout effort de réflexion, une condition extérieure d'émancipation individuelle. Quel que soit aujourd'hui le fanatisme des partis politiques ou religieux, leur nombre même atténue la contrainte de leur dogmatisme, car il signale des contradictions que les sociétés de foi uniforme ne soupçonnent même pas. La comédie Jouée par les « idoles du théâtre » distrait l'esprit du culte exclusif des « idoles de la tribu ». Pour cette raison qui, sans doute, n'est pas la seule, la liberté de penser est, en définitive, malgré l'inertie intellectuelle du plus grand nombre, moins asservie de nos Jours qu'aux premiers siècles de l'histoire romaine ou au dixième siècle de notre histoire.
§ 23. — A cet affranchissement relatif des esprits, correspond le progrès de la tolérance. Lorsqu'un groupe social, géographiquement circonscrit, incarne à lui seul une croyance, toute négation de cette croyance semble une atteinte à la cohésion du groupe lui-même, et le souci de la conservation amène ce groupe à persécuter les hérésies autour de lui et dans son sein. De là l'intolérance ordinaire des
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sociétés auxquelles le sentimsnt religieux sert de ciment social exclusif ou prépondérant. Dans les sociétés de haute culture, il n'y a plus guère que les foules qui soient vraiment intolérantes. C'est que, comme l'ajustement remarqué M. Tarde (i), on ne peut appartenir qu'à une seule foule à la fois et que, sous la pression du nombre, la complexité normale des sentiments sociaux fait place à un monoïdéisme violent. Mais, remarque le même auteur (2), ce ne sont plus les foules, les sectes, les corporations, les écoles définies qui font l'histoire (3) ; ce sont « les publics » scientifiques, religieux ou politiques; c'està-dire qu'à la solidarité mécanique des hommes assemblés sur une place publique, ou même à la solidarité organique des hommes liés par un contrat d'associatioji, se substitue la solidarité morale d'hommes parfois très dispersés et qui, souvent, s'ignorent les uns les autres, ou ne connaissent que par la presse leur nombre et leur influence. Grâce à l'imprimerie et aux rapides moyens de communication, nous nous sentons plus solidaires de certains Américains que des voisins dont la politique, la religion et le genre de vie nous séparent. En d'autres termes, les suggestions qui peuvent orienter notre jugement et notre conduite, viennent jusqu'à nous, malgré les distances, de tous les points où d'autres hommes partagent nos préoccupations, scientifiques, morales ou religieuses, et neutralisent les suggestions du milieu immédiat. Nous n'avons
(i) L'Opinion et la foule, Paris, 1901, p. la.
(3) Ibid., p. 6 et suiv.
(3) n est à remarquer que les partis politiques sont iniiniment moins stables que par le passé. L'opposition des Verts et des Bleus, celle des Guelfes et des Gibelins, des Whigs et des Tories, ont duré des siècles : aujourd'hui, dans tous les pays parlementaires, les partis politiques ne sont guère que des groupements provisoires qui se dissolvent après la bataille.
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plus besoin de fréquenter les places, les assemblées politiques, les salons, pour recevoir Faliment nécessaire à notre besoin de savoir et d'aimer. Ainsi se raréfient les contacts entre hommes voisins par la race ou la résidence et distincts par la culture. Si nous sommes devenus plus tolérants, c'est moins parce que nous sommes pénétrés du respect pour la pensée d'autrui, que par suite d'ime plus libre communication avec ceux qui, hors de notre plus proche milieu, partagent nos croyances : recevant de plus loin et plus facilement Tair et la lumière, nous trouvons moins irrespirable et, en quelque sorte, moins réelle Tatmosphcre de contradictions qui nous entoure .