‹ Essai sur l'evolution psychologique du jugementChapitre 78 sur 115 · LES PRINCIPES DE LA RAISON · texte numérisé non relu

LES PRINCIPES DE LA RAISON

abstraite de la pensée figée dans sa forme verbale ; elle remonte d'emblée àTorigine même de la croyance et demande à la conscience de lui révéler, dans sa simplicité essentielle, cette puissance innée d'affîrma* tion. Or la conscience reste muette : car, d'une part, quand nous raisonnons, en dehors de toute préoccupation psychologique, nous n'apercevons à aucun moment l'insertion, dans le processus conscient, de principes d'identité, de cause, de substance ; et, d'autre part, chez l'enfant, la raison consciente apparaît bien après la croyance, après le raisonnement luimême. Aussi Leibnitz ne craignait-il pas de reléguer dans les « petites perceptions » les vérités premières, quand il disait : « Les principes généraux entrent » dans nos pensées, dont ils font l'àme et la liaison. » Ils y sont nécessaires, comme les muscles et les » tendons le sont pour marcher, quoiqu'on n'y pense » pas. » (i) Nou^ ne saurions saisir en nous, par la réflexion la plus profonde, les lois abstraites d'une pensée dégagée de tout contact avec le contenu de l'expérience. La formule « A est A » est déjà une application, la moins concrète si l'on veut, mais non l'expression pure du principe d'identité. Sur ce point, semble-t-il, le rationalisme cartésien n'échappe à l'empirisme que pour donner raison au criticisme : ce qu'il appelle raison est une forme pure, logiquement antérieure aux jugements synthétiques à priori et, d'une façon générale, à toute l'expérience qu'elle rend possible ; mais elle n'est pas elle-même l'objet d'ime intuition, elle n'est pas une donnée expérimentale. Ce qui est donné comme fait, c'est le savoir luimême, et l'existence d'un pouvoir de synthèse pur et à priori ne peut être requise qu'à titre d'hypothèse explicative de ce savoir.

(i) Nouv. Essais, Ed. Erdmann, p, an.

§ 3. — Que vaut cette hypothèse ? C'est ce que nous n'avons pas ici à examiner. La psychologie ne saurait confirmer ni infirmer une thèse qui exclut ^formellement la méthode introspective. (i) Mais la méthode rationnelle des Cartésiens, aussi bien que la méthode transcendantale de Kant, suggère au psychologue la question suivante : Si les principes de la raison mettent de Tordre dansTexpérience, sans être eux-mêmes l'objet d'aucune expérience, s'ils sont en nous « virtuellement » et avant toute « aperception », (2) n'est-ce pas qu'ils sont aux connaissances particulières dans le même rapport que l'habitude à l'acte ? Ne sont-ils pas, comme toute habitude, des « aptitudes » (3) indéfectibles à des actes analogues ? Ne sont-ils pas eux-mêmes des habitudes?

Hume, le premier, énonça avec la précision que l'on sait cette hypothèse empiriste. Préoccupé d'appliquer à la science de la vie mentale la rigueur de la physique, il crut être le Newton de la psychologie, en découvrant, dans les relations des idées entre elles, l'analogue de la gravitaftion universelle, une véritable « attraction » des idées variable avec l'éloignement dans le temps et l'espace (4). Sans doute, cette théorie rendait aisément compte du caractère de nécessité et de généralité que chaque esprit attribue aux vérités rationnelles. Mais elle expliquait moins bien pourquoi les principes de la raison sont, en outre, universels dans la race, pourquoi le bon sens est « la chose du monde la mieux partagée ». Car on ne s'explique guère que la diversité des expériences individuelles, accrue par celle des tempéraments et des

(i) Cf. Kant, Raison pure, trad. Barni. t. I, p. 6.

(2) Lbibnitz, loc. cit.

(3) Ibid. p. 3IO.

(4) Ouvr. cité, 1, 6, p. 23.

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