‹ Essai sur l'hellénisme égyptien et ses rapports avec l'hellénisme classiqueChapitre 43 sur 83 · CHAPITRE m L'EMPIRE KEMITE · texte numérisé non relu

CHAPITRE m L'EMPIRE KEMITE

Les trois premières dynasties.

L'Empire fondé par les Kemites a duré sans interruption environ huit siècles (4500 à 3700) avant notre ère* ; mais ses rois ayant changé plus d'une fois de politique et de résidence, on a dû les grouper en trois dynasties, dont les deux premières étaient Thinites^^ la troisième Memphite, -

Il y a peu de chose à dire sur les rois des deux premières dynasties. Ils ne nous ont pas laissé de textes ni de monuments. Les tombes archaïques, découvertes, il y a deux ans, à Abydos et à Nagadeh, appartiennent bien à des princes de ces dynasties^ mais elles ne contiennent rien qui puisse nous renseigner sur leur vie et leurs exploits. Elles ne nous apprennent même pas leurs noms, ou ils nous sont donnés dans une écriture qui nous est encore inconnue*. Pour connaître ces rois, il nous faudra descendre jusqu'aux temps de Ramsès et de Séti, auteurs des listes royales% dans lesquelles figurent, pour la première fois, leurs propres noms ; pour nous mettre au courant des récits qui, dans l'antiquité, avaient cours sur leur compte, il faudra nous adresser aux historiens du temps des Ptolémées, ce qui diminue considérablement la valeur de nos renseignements.

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Tels qu'ils sont cependant, ces récits n^en traduisent pas moins les idées que les Égyptiens d'une époque encore très éloignée de nous se faisaient des antiquités de leur pays, et nous devons d'autant plus les prendre en considération qu'ils sont les. seuls que nous possédions, sur cette époque aussi intéressante que reculée de l'Histoire égyptienne.

Sans aucun doute, les rois de la première dynastie se sont comportés en conquérants, ne visant qu'à l'exploitation du pays que la victoire leur livre à discrétion; et s'il faut en juger par les noms et les sobriquets sous lesquels on les désignait dans le pays, par les traditions très peu flatteuses qui circulaient sur eux, de môme que parle luxe effréné qu'ils ont déployé dans leurs Cours, on est amené à croire que tous les moyens leur furent bons pour atteindre leur but.

Un de ces rois s'appelait : celui qui attrape; un autre : celui qui frappe ; un troisième : celui qui écrase^, et le chef de la dynastie, celui dont on a voulu faire plus tard un , saint, a été longtemps considéré comme le plus grand | malfaiteur de son époque. La tradition le fait périr déchiré ! par ses chiens ou sous la dent d'un hippopotame \ — Ce i que les prêtres disaient de lui à Hérodote ne s'accorde point [ avec ce que nous enseignent aujourd'hui les monuments, I et, nul doute, que ces contes ont été inventés intentionnel- | lément plus lard. Les fondateurs du nouvel empire s'étant J déclarés les descendants en ligne droite du chef de la plus ancienne dynastie égyptienne, ils avaient tout intérêt à réhabiliter cet individu. Aussi lui ont-ils attribué la construction de Memphis, la régularisation du cours du Nil, l'établissement des premières institutions sacrées, etc., œuvres auxquelles, d'après les monuments, il ne paraît avoir pris aucune part ^

On est allé plus loin. Passant l'éponge sur tout ce qui avait précédé l'installation des Kemites dans leur pays, les scribes égyptiens n'hésitèrent pas à donner à ce chef le nom du premier conquérant (moscho-ibérien) de l'Egypte, Ménas^, et à créer un culte divin en son honneur, culte

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que leurs dignes successeurs, les Coptes, se sont empressés d'introduire aussitôt dans leur Église, en faisant de Menas un saint de premier ordre *^.

Mais bien que grossiers et ignorants, les princes de la première dynastie thinite ont rendu indirectement un service réel dans le pays. Le seul fait de leur installation dans rÉgypte-Moyenne a eu pour résultat d'isoler les deux peuples qui, avant eux,, se disputaient la possession delà vallée, les Couchites et les Amou, et ayant mis fin ainsi à leurs guerres continuelles, ils leur ont donné la faculté de se développer, chacun selon son caractère, et de donner à ses productions le cachet particulier qui les a toujours distinguées.

Il n'en a pas été de même sous les rois de la deuxième dynastie. Soit par crainte des Kemites du Nord, soit qu'ils se soient laissés circonvenirjpar les prêtres de la Thébaïde, les princes de cette dynastie ont fait caus^ commune avec eux, et ayant transféré leur résidence à Thèbes", ils ont servi toutes leurs ambitions. Ce fut sous la domination de ces princes que les Couchites ont pu reprendre la suprématie spirituelle sur toute la vallée du Nil ; qu'ils ont pu y installer le culte barroque des animaux sacrés** et imposer à tous ceux qui buvaient de l'eau du Nil, le rituel, tel qu'on le comprenait dans la Thébaïde *^ Cette manière d'agir ne pouvait certes pas contenter tout le monde et des troubles sérieux ne tardèrent pas à éclater dans la Basse-Egypte**. . Dans le but de calmer les populations justement indignées de cette partie de l'Empire, et peut-être aussi pour se soustraire lui-même à l'influence absorbante des prêtres, un des derniers successeurs de Bussiris, nommé Nccherofès, que Diodore a rendu par Oùj^opeùç, a eu l'idée de revenir à la politique do ses ancêtres et de transférer sa capitale à Memphis, qu'il a fait agrandir et embellir à cet effet *^ Mais ces concessions ne paraissent pas avoir satisfait la population de la Basse-Egypte, et peu après la mort de ce roi de nouveaux troubles éclatèrent et le trône finit par passer aux princes memphites.

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Cet événement a été d'une grande importance pour le pays. Sous Tinfluence des collèges héliopolitains, dans lesquels ils ont fait leur éducation, les princes de la nouvelle dynastie semblent avoir eu des idées beaucoup plus libérales et larges que leurs compatriote^ du Sud, absorbés par le fétichisme; et, par leurs actes, ils prouvèrent bientôt leur supériorité **.

A peine monté sur le trône, Necherofès^ le fondateur de la troisième dynastie, eut comme premier soin de se concilier les Rebou, alors en pleine révolte ; puis, une fois le pays apaisé, il utilisa Tesprit industrieux de ses sujets à l'agran-. dissement et à Tembellissement de sa capitale, à la régularisation du cours du Nil et au développement des richesses du sol *^

La tradition attribue à son successeur, le roi Tosorthos^ le perfectionnement des hiéroglyphes et leur adaptation à la langue que Ton parlait alors ; elle lui attribue aussi Fart de scier la pierre et la rédaction d'un Traité de médecine qui existait encore au premier siècle de notre ère*^

Tosorthos II, le troisième roi de cette dynastie, que les Usertasens réclamaient comme leur ancêtre et auquel ils érigeaient des temples et des statues partout, conquit l'amour de son peuple en prodiguant ses efforts pour combattre les effets d'une terrible famine, et d'un autre côté en donnant un grand développement à l'exploitation des mines de cuivre et de turquoises, dans la péninsule de Sinaï, et en faisant construire la Pyramide à degrés que Ton voit encore à Saqqarah*®.

Mais rœuvre la plus importante de TosorthoSy celle qui a éternisé sa mémoire dans le pays, c'est d'avoir régularisé d'une façon remarquable le cours du Nil et d'avoir assuré aux Egyptiens les bienfaits d'une inondation mesurée. Aussi ce roi a-t-il été surnommé Neb-ka ou Neb-ka-ra^ c'està-dire le maître ou l'ami de Ka ou Ka-ra, ainsi qu'on appelait alors le Nil-^ et ce nom, réduit en Neb-ra, Neb-la et en dernier lieu en Neila^ ne larda pas à passer du prince au fleuve, qui le conserve encore de nos jours. Diodore avait

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donc grandement raison de dire, qu'un des derniers rois de la troisième dynastie s'appelait N6i>.6\jç ou Nsipeix; et que ce fût de son nom que le fleuve tira son appellation de Neaoç^i. "

Un autre fait non moins important attribué à ce roi a été son adhésion au culte du Dieu Solaire, tel qu on l'entendait alors à Héliopolis ; ce fut lui qui, le premier, a fait entrer dans la composition de son cartouche le signe O, le symbole du Dieu Solaire ^% réforme qui ne tarda pas à révolutionner le clergé de la Haute-Egypte, et qui probablement causa la mort prématurée du réformateur et son remplacement par un membre d'une autre famille. Le papyrus de Turin comnaence avec son successeur, le roi [Ter Thila), une nouvelle série de rois, et d'après une tradition qui nous a été conservée par Suidas ^% ce dernier roi, poussé par le clergé, avait rendu un édit autorisant à nouveau le Panthéisme dans ses Etats ; ce qui indique qu'un changement sérieux a eu lieu après la mort de Tosorthos, tendant à ramener le pays à l'état où il se trouvait avant l'avènement de Necherofès, Mais ce roi réactionnaire ne tarda non plus à être assassiné par ses gardes-*, et à partir de ce moment jusqu'à Tavènement de Snefrou^ la plus grande confusion règne dans l'histoire d'Egypte -^ Est-ce parce que les trois ou quatre rois qui se sont succédé dans cet intervalle étaient, comme le dit Diodore^% copiant bien entendu les annales des temples, des hommes sans valeur, ou au contraire parce qu'ils ont suivi une politique par trop anticléricale? Les scribes de la Thébaïde ont été tant de fois surpris, effaçant les noms des rois anticléricaux, qu'on a tous droits de le croire ^\

Hâtons-nous cependant de le dire : Cette manière de comprendre l'histoire des rois de la troisième dynastie, si en faveur qu'elle soit dans les Écoles, n'est point d'accord avec les faits. Une étude analytique de ce qu'on est convenu d'appeler la civilisation de F ancien Empire nous amène à croire que ces rois n'avaient rien de commun avec les Kemites d'Egypte pas plus qu'avec les Héliopolitains du

Lemps passé *%• qu'ils étaient comme- eux des conquérants, venus du Nord, d'un pays très développé et dont ils ont importé la civilisation qui a marqué leur règne. Les raisons qui militent en faveur de cette opinion sont, ainsi que nous allons le voir, très sérieuses ; nonobstant, vu l'originalité de ridée, nous avons préféré la présenter au lecteur sous la forme de conclusion plutôt que sous celle de thèse.

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NOTES

. i. Les Égyptiens n'avaient pas d'ère proprement dile. Ils classaient les faits dans leurs annales d'après le nombre d'années écoulées depuis l'avènement du souverain. Aussi, pour fixer le début de l'ancien Empire, a-t-on dû additionner les années du règne de tous les rois qui, dans les listes de Manethon, figurent entre Menas et le commencement de notre ère. Mais en procédant de celte manière, les savants se sont tellement éloignés l'un de l'autre, que la date, proposée pour cet événement, oscille entre l'an 5702 (Boeckh) et 3623 (Bunsen). Celle que nous donnons est la moyenne, que la plupart des Égyptologues admettent. Elle a encore l'avantage de se rapprocher de celle que M. Chabas a obtenue par des conjectures et des approximations basées sur la contemporanéité d'événements mieux connus. Voir Brugsch [Hist. d'Egypte , p. 24), Wiedemann [Aegypt. Geschicht,, p. 732), Mariette {Aperçu de l'Hist, d'Egypte, p. 134-35), Chabas {Étude de l'Antiquité historique).

2. L'emplacement de Thinis n'est pas encore définitivement établi. Selon M. Brugsch {Géograph. Inschrift., 1. 1, p. 207), suivi par Dumichen, cette ville serait à placer dans le village Tineh, près de Berdis. Aujourd'hui on penche plutôt à la chercher dans Girgeh même, ou dans un des bourgs voisins, Bilbeh, p. e., où il y a des ruines antiques. Voir Mariette-Maspero (Monuments divers, texte p. 26-27), Sayce, {Gleanings from Land of Égypt,, dans le Recueil des Travaux, t. XIII, p. 65). Un passage d'Helanicos (Muller-Didot, Frag. Hist. graec., t. I, p. 66), très ingénieusement rectifié par Zoëga, dans lequel Thinis est donnée comme une ville située sur le fieuve, IIoXiç e::ixoTa{jLÎrj, 0iv Se ^v ovo{jLa (au lieu de TtvSiov ovo|JLa) auT^, Ôeûv 6{jLrJYUpiç xal ispov {jLéya xai àvvov £v (jLéffT] T^ TcoXet, serait, d'après M. Maspero, une nouvelle preuve pour l'identification avec Girgeh. Voir Maspero {Hist. des peupL d'Orient class,, 1. 1, p. 230-234).

3. Voir Amelineau {Nouvelles fouilles d'Abtjdos), de Morgan {Nouvelles recherches sur les Origines égyptiennes, Paris, 1897).

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