CHAPITRE X
Éwneinens sous Darius ^ fils d'Ifystaspe.
Depuis la révolution que la Tauride a éprouvée, il n'existe aucun fragment de son histoire jusqu'au règne de Darius.
Darius , roi de Perse et de Médie , fit marcher contre les Scythes une armée formidable ; il voulait venger l'irruption qu'ils avaient faite dans sa patrie sous le règne de Cyaxare.
(i) Si Iphigénie eût reconnu son frère , en vain Pylade aurait'il pu passer pour lui* Fojez Hérodote , Diod. de Sic. «t Zonaras.
Les Taurlens n'ayant point partagé l'entreprise des Scythes, refusèrent de fournir des soldats contre le roi de Perse , avec qui ils n'avaient jamais eu rien à démêler ; mais quel gouvernement est à l'abri des projets formés par un plus puissant que lui ? La justice d'une prétention ne devrait se retrouver que dans le bon droit de celui qui la forme , tandis qu'on la voit se légitimer , juste ou non y par le pouvoir de celui qui réussit.
(610 ans af^a/i^ J.-C.) Indathyse régnait sur les Scythes , il était fils de Saulios y auquel il succédait : ce prince avait toute la cruauté de son père , et manquait de jugement ; fier de commander à une nation indomptable, les limites de la Scythie lui paraissaient trop étroites pour son ambition. Il ne connaissait de devoir envers les autres souverains que dans le plus ou le moins de protection qu'il daignerait leur accorder. Les Perses et les Grecs méprisaient le roi des Scythes ; ils le considéraient comme le chef d'une nation barbare , ne jouissant d'aucun de ces agrémens qui , nés de la culture de l'esprit et du perfectionnement des arts , font le charme de l'existence. Le roi scythe méprisait les Grecs et les Perses ,1 parce qu'ils n'étaient point Scythes : ils avaient tort des deux côtés.
Malgré ce mépris réciproque , il fallait qu'Indathyse fut un roi bien puissant , puisque son alliance était recherchée par celui de Perse , le plus formidable des souverains de ce temps. Une ambassada
yO HISTOIRE
de Darius vint féliciter le chef des Scythes, lui offrir des présens et lui demander la riiain de Cedatis sa fille. Les ambassadeurs furent reçus avec dédain , les présens refusés , Falliance rejetée.
Le roi des Scythes ignorait l'art des bienséances; sa politique et sa volonté n'étaient qu'une, son ignorance et son orgueil se confondaient de même. Il en coûte toujours bien cher à un prince d'être ignorant et orgueilleux : Indathyse comptait sur le nombre et la valeur des Scythes, et plus sûrement encore sur l'étendue des déserts dont il était environné. Ariamne , gouverneur de la Cappadoce pour Darius, partit des bords méridionaux du Pont- Euxin avec trente grandes galères; il surprit les Scythes sur deux points , les battit partout, fit beaucoup de prisonniers , et parmi eux le frère du roi.
Cette première vengeance ne satisfit point Darius; une seconde entreprise contre les Scythes ne fut différée que par la révolte de Babylone , que le dévouement de Zopyre termina.
Si le roi des Scythes avait manqué à ce qu'il se devait à lui-même , en insultant un souverain plus puissant que lui , en compromettant le repos de ses peuples et les livrant sans motif à la haine du roi de Perse, il en était assez puni. C'est Darius, à son tour , qui va être la victime d'une passion irréfléchie , et les passions les plus redoutables sont celles des hommes qui peuvent le plus. La colère de Darius devait s'arrêter ; son ennemi humilié , vaincu ,
séparé de son frère , eut été trop heureux de faire accepter alors la main de sa fille comme un gage de sa soumission. Darius oublia qu'un homme ^ quoique grossier, peut néanmoins déposer sa fierté aux pieds du vainqueur ; il ne vit que le roi des Scythes qui l'avait ofi*ensé une fois : c'en fut assez pour l'irriter à jamais. Ces sentimens de haine étaient-ils dans l'âme de Darius, ou , comme le prétend Hérodote, l'ouvrage des courtisans dont il était environné ? Cette méthode de flatter les passions , d'insulter à la vraie gloire du prince en lui déguisant le vrai et Futile , remonte aux premiers âges du monde , et durera autant que le pouvoir. Si Darius eût rendu ses flatteurs responsables des suites de l'expédition , elle n'eût jamais été entreprise , et trois cent mille hommes n'auraient pas été sacrifiés dans le désert. Artabane , frère du roi , osa parler le langage de la vérité ; il remontra à Darius le danger d'exposer sept cent mille Perses dans des régions inconnues , où l'eau manquait , où le soldat avait cent fois plus à craindre la misère que les coups de l'ennemi.
L'esprit d'erreur et de vertige qui précède les grandes plaies régnait à la cour de Perse; Artabane y devint un personnage ridicule , un homme pusillanime , qui doutait de ce que pouvaient faire de braves soldats sous les yeux de leur monarque : on alla plus loin , on laissa entrevoir au souverain que la multiplicité de ses exploits excitait la jalousie
de son frère , et qu'il n'aurait pas fait d'oI>servations s'il eut eu le commandement en chef. Il n'en Ëdlait pas autant pour déterminer Darius , qui entra en Scythie avec sept cent cinquante mille hommes.
Plus le roi de Perse s'avançait sans combattre , plus la faim , la soif et la fatigue diminuaient son armée. La table du roi commençait à s'apercevoir de la disette générale quand on s'occupa du retour.
Artabane se vengea des délations mensongères ^ en employant touS ses eflforts pour sauver la gloire de son frère ; il encourageait les soldats , partageait leurs privations, se portait partout où le danger était le plus puissant; les Scythes n'avaient pris la fiiile que pour attirer leur ennemi, et ils tombèrent sur lui aussitôt qu'il se retira ; parfaitement montés, leurs chevaux légers harcelaient l'infanterie et disparaissaient quand le cavalier avait lance son javelot. Toute l'armée persane était détruite, si un événement, auquel on ne devait pas s'attendre , ne l'eût préservée de ce malheur.
Les Ioniens occupaient un pont sur le Danube : Darius leur avait permis de se retirer , s'il ne reparaissait pas dans soixante jours ; ce terme était expiré, des murmures s'élevaient déjà, quand un Milésien, nommé Histiée, leur représenta avec énergie que le triomphe des barbares entraînerait la ruine de la Grèce, (i)
(i) Hérodote, 1. 4 , fournit tous ces détails.
Lorsque Darius parvint aux bords du Danube , les Scythes étaient fort près de lui ; la confusion devint générale^ on se jetait en foule sur le pont; et la terreur panique fut si grande , qu'on eut la barbarie de le couper pour sauver la portion de larmée déjà passée , quoiqu'il restât encore cent quatre-vingt mille Perses sur fautre rive : il en périt trois cent mille ; cent cinquante mille furent faits prisonniers ; peu s'en fallut que toute l'armée et son chef n'éprouvassent le même sort , pour avoir porté la- guerre chez un peuple déterminé, et à des distances qui surpassaient les forces humaines. Les bagages, les armes, les riches tentes du roi de Perse, les caisses militaires, les étendards devinrent la proie d'un chef scythe qu'on avait trop méprisé. Cependant la flatterie trouvait encore à s'exercer , et l'im* pudence alla si loin dans les relations publiées au non) de Darius , qu'excepté les Scythes , tous les autres peuples crurent ce prince vainqueur.
Son gpographe eut la hardiesse d'écrire que « la }) terreur inspirée par la présente de ce roi avait » repoussé l'ennemi jusque dans ses repaires, et » qu'on n'était revenu que parce qu'on n'avait pu » le joindre. » (i)
A celte époque glorieuse dans l'histoire des Scythes , succèdent les colonies fondées par ces mêmes Grecs qui avaient suivi Darius.
(i) Scylax de Coriandre.