‹ Essai sur l'histoire ancienne et moderne de la nouvelle RussieChapitre 11 sur 44 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Des Tauriens y depuis Darius jusqu à V invasion du royaume de Bosphore par les Huns, (i)

Il est beaucoup plus franc d'avouer qu'on ignore une chose , que de mettre son esprit à la torture pour mal prouver qu'on la sait ; aussi en éloignant toutes les fables dont on a voulu embellir la fondation de Cherson , nous avouons n'en pas connaître l'époque (2) ; nous dirons seulemeHt que les Megarîens (3), originaires de Thrace, fondèrent Héraclée sur les confins de la Bithynie ; que cette ville, devenue puissante , forma des colonies à son tour, et principalement Cherson, afin d'avoir un entrepôt qui reçût les marchandises de Russie et de Scythie. La situation de la petite presqu'île, au midi de la Chersonèse taurique , réunissait tout ce

(i) Le nom de Bosphore vient de l'espace qu'un bœuf peut traverser en nageant. Il serait plus exact d'écrire Bospore ; mais l'usage reçu doit prévaloir.

(2) Il ne faut pas confondre l'ancienne république de Cberson en Tauride avec la ville du même nom , bâtie près de l'embouchure du Dnieper ou Borysthène. La Cherson dont nous parlons occupait à peu près le même terrain où l'on voit aujourd'hui Sévastopol , bâtie d'une portion de ies ruines.

(3) Pline, Hist. nat.y 1. 4.

qu'on pouvait désirer pour sa destination ; et ce fut aussi le lieu qu^eracZée choisit, (i)

L'industrie , l'activité de cette république naissante lui valut un prompt accroissement. La liberté dont elle jouissait , les bonnes lois qu'elle créa , la justice qu'elle maintint , les sacrifices humains qu'elle abrogea, attirèrent dans ses murs une foule d'étrangers. Les usages des Grecs, leurs mœurs, leur manière de vivre, de se vêtir, y firent affluer les colons de la Grèce ; ils ne s'aper- ' cevaient pas qu'ils quittaient leur patrie en habitant Clierson : cet avantage est le premier de tous dans une colonie naissante.

(5oo ans aidant J.-C.)Nous avons pris ou cru prendre la version la plus vraie sur l'origine de Cherson , sans en garantir l'époque. Il ne suffit pas de dire que cette république existait un siècle avant qif^rchianax de Mjtilènè se réfugiât sur le Bosphore avec une colonie lesbienne ; il faudrait en donner la preuve, qui nous manque.

«S'il y avait eu un corps d'histoire sur la Taurîde, rien ne serait plus aisé que de faire suivre méthodiquement les faits concernant les principaux peuples qui l'habitaient ; maïs quelques historiens en ayant parlé sans suite, sans ensemble, d'autres ne s'étant occupés que de certaines villes, sans parler de toutes, les rechercheç sont quelque-

(i) W^olTius, t. 3, 1. 14.

fois infructueuses ; alors on l'avoue de bonne foi.

Les seuls renseignemens qui nous sont parvenus ne regardant que le rovaunie de Bosphore jusques à l'an cent vingt avant Jésus-Christ, et la république de Cherson ne jouant aucun rôle connu jusqu'à cette époque, nous allons continuer l'histoire des Tauriens par celle des habitans du Bosphore.

Ce Bosphore cimmérien ou tauriquc sépare l'Europe de l'Asie , et aboutit au détroit qui joint les Palus-Méolides au Pont-Euxin.

Deux très-anciennes villes étaient situées sur les rives du Bosphore taurique : Panticapée, du côté d'Europe ; Phanagorie, du côté de l'Asie. Il faudrait revenir à douze cent trente ans avant notre ère pour expliquer l'origine de ces villes; trop de respect environne des traditions aussi antiques pour oser remonter jusqu'à elles. De nos jours , Kerisch remplace Panticapée, et'Taman, Phanagorie. Voyez Strabon , Géographie j liv. 7.

(480 ans a^ant J.-C. ) (i) On nommait -^rcAeanacle (2) le premier roi de Bosphore : il eut pour

(i) Plusieurs historiens ont différé d'opinions sur la manière de calculer certaines époques : il est bon d'observer que Tannée commençait en automne dans le Bosphore ; de là plusieurs erreurs faciles à redresser.

Voyez Trogue Pompée , Hisu phiLy prolo^e du 1. 87 : on y trouve l'origine des rois de Bosphore.

(si) Archéanactide voulait dire premier chef; il est assez

successeur Archéanacte II y qui mourut quatre cent trente-huit ans avant notre ère.

(439 ans avant J.-C.) Une histoire écrite de celte manière ne renfermerait que les noms des rois, et en vérité il est plus sage de les transcrire que de conter des fables ; aussi allons-nous abréger en ne parlant point de ceux qui ne laissent aucune trace ; il n'est pas surprenant que de tels chefs soient remplacés jpar une autre dynastie. Spartacus en fut la souche (i); il fit plus que d'usurper le trône, il le transmit à sa famille. Le royaume de Bosphore s'étendait alors sur la côte d'Asie et sur celle d'Europe. Séleucus succéda à son père ; il fut suivi de Spartacus II. On ne sait rien de positif sur l'un ni sur l'autre.

( 407 ans avant J.-C. ) La couronne de Bosphore fut honorée par Satyrus I" {%) ; l'esprit et le cœur se reposent agréablement sous son règne: ce prince était animé des mêmes principes qui constituèrent par la suite le code des lois chevaleresques : sa devise était Dieu et t honneur ,• sa conduite s'accordait parfaitement avec elle. Le premier, il introduisit l'usage des combats en champ clos : les défis de ce genre ne pouvaient avoir lieu que lorsqu'un des deux ctiampions était accusé par 1 autre d'avoir

naturel que le premier roi du Bosphore ait porté ce nom. U était originaire de Mytilène.

, (i) Diod. de Sic. , 1. xa, a* fragment, (a) Strab. lir. ii.

insulté la Divinité ou blessé Fhonneur des dames. Des chariots formaient une enceinte , le roi était le juge du camp, et la victoire décidait de la justice, ce qui n'était pas absolument juste. Sans gardes , défendu par Tamour public, ce prince rendait ses ordonnances au milieu de son peuple , il terminait 4es différends, n'éloignait personne, et vivait en père adoré de ses en fans (i).- Ses statues furent après sa mort l'objet de la vénération publique : cet hommage, rendu aux statues des rois qui ne régnent plus , est le premier , le plus vrai , le plus durable des éloges. Le respect pour les monumens élevés à la gloire d'un prince , renferme lui seul l'histoire de sa vie. Ainsi , lorsque par la suite on jetait dans le Tibre le cadavre ou la statue de l'empereur qui n'était plus, on rendait à l'opinion et à la justice tous les droits que la crainte ou la flatterie avaient usurpés sur elles.

On parle sous ce règne de Théodosie pour la première fois (2). Elle fut assiégée par Satyre, qui échoua dans cette expédition. Théodosie doit jouer un grand rôle dans cette histoire ; ce furent les Mylésiens qui la fondèrent. (3)

(1) Deux personnages étaient en faveur près de Satyrus. Voyez Lisias, Plaidoyer pour Mantkilée ; Isocrate Tropezétique , Plaidoyer pour le fils de Sopeus.

(a) Aujourd'hui Cafa.

(3) Scylax, p. 7. Harpocration , Zex. des dix orateurs^ Polyen, des Stratagèmes,

Googlf

(393 ans aidant J.-C.) Un aussi bon prince que le roi de Bosphore méritait un successeur digne de lui, et son fils Leucon marcha sur ses traces : il s'attacha principalement à la discipline militaire ; il assiégea et prit Théodosie, doù il envoya aux Athéniens deux millions cent mille mesures de grains (i). « Leucon, dit un auteur moderne bien » familiarisé avec l'antiquité , était un prince ma- » gnifique et généreux , qui, plus d'une fois, avait » dissipé des conjurations et remporté des victoires » par son courage et son habileté. Ceux d'Héraclée » en Bithynie s'étaient présentés avec une puissante » flotte , pour tenter une descente dans ses états : » Leucon, s'apercevant que ses troupes s'opposaient :» faiblement au projet de l'ennemi , plaça derrière » elles un corps de Scythes avec ordre de les char- » ger si elles avaient la lâcheté de reculer. » (2)

C'est de Leucon qu'on peut dire qu'un grand prince tient dune main ferme les rênes de son état , tandis que de l'autre il trace les lois qui doivent le rendre heureux. Peu de souverains ont égalé sa grandeur d'âme, sa magnificence, sa justice , sa générosité. Ce n'est que par tradition que sa gloire s'est transmise de siècle en siècle. Combien elle doit avoir été méritée! Qu'elle est injuste l'histoire écrite , quand elle s'étend sur de grands

(1) Strab. , 1. 7 , p. 809 et seq.

(a) f^o/ez Anacharsi», t. a, p. 8.

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criminels impunis , et que par son silence elle prive les générations de bénir et d'honorer la mémoire d'un bon roi! Quand Théobaldnous dit que sa cour était brillantp , c'est un éloge médiocre ; mais quand il ajoute que les sa vans de tous les pays accouraient dans ses domaines , c'est fixer notre opinion; le gouvernement d'un sage est un appel à l'instruction ; celui d'un tyran entrave jusqu'à la pensée ; il la craint trop pour ne pas cberclier à la comprimer.

(353 ans aidant !.-€•) C'en fut assez; la nature parut s'être épuisée en faveur du père et de son fils ; des princes faibles leur succédèrent , on les nommait Spartacus III, Paérisade I««^ (i); celui-ci rér gna trente-huit ans. (2)

Sous le règne de ce dernier , Alexandre remplit de sa grandeur l'univers qu'il étonna. Ses victoires

(1) On avait écrit Pétrizade, Parisade ou Périsade, jusqu'à la découverte d'une médaille citée par M. de Boze , dans son mémoire lu à l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, en 1725. Le nom du roi de Bosphore est Paérisade. Cette médaille a le plus grand rapport avec celles de Lysimaque, contemporain de ce prince, et qui mourut l'an 281 avant Jésus-Christ, à l'âge de 80 ans. Lysimaque fut tué à la bataille de Corupédion, où son corps resta exposé sans sépulture. Son chien, nommé Hyrcanus, resta près de lui, et l'empêcha d'être dévoré par les oiseaux de proie. Memn. , c. 9; Lucian, in longœuis ; "Eusebe y Chron; Pline, 1. 8; Pausanias, ^m'ca ; Plutarq. , p. 1468,

(2) Diod. de Sic.,^/6. hi$t, , 1. 16.

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DE LA. NOUVELLE RUSSIE. 8t

marquées par ses cQiiibats ; ses conquêt» comptées par ses marches ; des actlona<4<slatantes en tout genre lui valurent le mim de Grand, qu'il conaefve depuis deux mille oent cinquante ans.

Alexandre entassa lesempires. Il disposa de tout ^ déposa etcréa des souverains, en affermit quelquesuns sur leur trône chancelant ; mais il mina sour*dément sa puissance en l'éteçidant trop. Sa fortune croula avec lui. Ses conquêtes furent partagées, son nom seul survécut» Le sang ne fut versé que pour changer les maîtres du monde. N'eût-il pas mieux valu n'en point répandre ? La guerre entreprise contre les Perses était juste , mais ses suites furent déchirantes.

Les Scythes ( de la nouvelle Russie ) députèrent vers Alexandre ; ce monarque , frappé de leur bonne mine , de leur excellente tenue , les considéra long-temps avec intérêt, puis leur fit demander le sujet de leur voyage : un nommé Thyadès lui répondit ces deux mots , uom Doir.

(3 1 1 ans aidant J.-C.) A Paerisadès succédèrent ses trois fils Satjre II (i) , Eumèle^ Prytanis. Sous le règne d'Eumèle, Lysimaque, roi de Thrace, ayant assiégé Calatis (2) la réduisit à la plus affreuse

(i) Nous disons Satyre II, parce qu'il n*y a point d'autorité suffisante pour établir que Paerisadès I*"' eût associ^ ses frères Satyre et Gorgippus.

(2) C'est le vrai nom de ce|;te ville, classée par Forma

Sa HISTOIRE

extrémité; mille de ses infortunés habiians se réfugièrent dans le Bosphore, Eumèle les accueillit et leur accorda des fonds de terre considérables.

Il faut rendre ici un hommage à l'exactitude. J'avoue que je m'en, éloigne en ne retraçant pas des scènes d'horreur que je ne puis croire. On peut , je pense , adopter le principe de ne pas salir l'histoire par des atrocités , qui cessent de lui appartenir quand elles ne sont pas revêtues de preuves authentiques.

Léoni dans THydrographie comparée , qui termine son ouvrage. Elle était située près des embouchures du Danube. Forma Léoni y t. 2.

Rien n'est assurément plus futile que de chercher Tétymologie d'une danse ; mais lorsque le hasard en fournit la découverte , il serait ridicule de ne pas en faire part. L'an cienne danse ^ nommée calatisme , fut, apportée à Athènes par les colons : elle passa à Rome où Ton copiait les pantomimes et les danseurs grecs ; on se précipitait d'un même temps en dansant la calatisme, à l'imitation du malheur arrivé à Calatis , qui fut engloutie par un tremblement de terre. C'est avoir bien de la légèreté dans le caractère , que de faire servir à un amusement public un événement désastreux qui ne devait inspirer que des idées de deuil et de regrets.

Les curieux d'aventures romanesques en trouveront de r merveilleuses sur Tirgatao, princesse deMéotidé, et rapportées par Polyen, StratOg.y 1. 8, c. 55. Foycz le même auteur sur Paerisadès, 1. 8, c. 37.

C'est Eumèle et non Tirgate ( i ), comme quelques historiens l'ont cru , qui termina sa carrière par uu accident remarquable : ses chevaux , indociles à la main de leur conducteur > entraînèrent le roi au bord d'un précipice- Il pensa pouvoir éviter le danger en s'élançant du côté opposé, mais son épée , saisie par la roue , le retint , l'entraîna ; il fut moulu soua son char.

(3o4 ans assaut J.-C.) Spartacus IV, Paerisadès II , portèrent la couronne sans Tillustrer. Leucanor leur succéda ; la dernière aventure de son règne mérite d'être retracée. On certain Arzacomas fut envoyé à sa cour , pour recevoir le tribut que les rois de Bosphore payaient aux Scythes Tauriens. Cet ambassadeur ne put résister aux charmes de la jeune princesse Mazésy fille du roi : il eut deux confidens de sa passion , l'un , nommé Leuchatès , qui trancha la tête à Leucanor ; l'autre , appelé Makeutès : celui-ci , par une fausse confidence au prince des Machljens , amant de Mazée , s'empara de la fille de Leucanor et la conduisit à Arzacomas.

Ce trait a été cité pour donner une preuve éclatante de l'amitié qui unissait les Scythes (a). Comment y retrouver l'expression de ce sentiment? Quel est l'homme qui avouerait pour son ami l'assassin d'un roi? Quel est celui qui s'honorerait

(i) Il n'a existé qu'une princesse de ce nom. Strah., Lu. (a) Hist. de Tauride, t. i.

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de Tamitié d'un fourbe abusant d'une confiance usurpée ? Quelle est la femme qui accorderait sa main au bourreau de son père, à l'assassin moral de son premier amant ? Les crimes commis au nom de l'amitié ^ sont communs à la prétendue amitié qui les commet et à la prétendue amitié qui en reçoit la récompense.

On éprouve ici un vide considérable dans l'iiistoire de la Tauride , puisqu'il n'y a qu'un fait de connu jusqu'à l'an cent vingt avant notre ère. Des colonies d'Asie s'unirent aux Sarmates pour donner le sceptre du Bospbore à Euboïius / les Tauriens s'y opposèrent; Euboîtus^ vexé et par ses protecteurs et par ses ennemis , eut deux tributs à payer.

(i20a/25a^'a««3.-C.)L'an 120 avant Jésiis-Christ, Paeriçadès III monta sur le trône de Bosphore ; c'est , comme nous l'avons déjà remarqué , la plus ancienne époque où l'histoire de la Tauride s'occupe de Cherson. Elle nous dit que les peuples voisins de cette colonie la tenaient , par leurs vexations , dans un état de nullité insuportable à des républicains. Les chefs du gouvernement jugèrent qu'ils étaient trop affaiblis pour lutter encore contrje tant d'ennemis , et que c'était vraiment aimer la patrie , que de lui choisir plutôt un protecteur que plusieurs maîtres. Dans cette alternative, Cherson invoqua la protection de Mithridate. Paerisadès imita Cherson : à peine le roi de Pont eut-il soumis les Scythes environnant les Palu^-Méotides ,

et ceux qui bordaient le nord et l'ouest du Pont- Euxin , qu'il reçut les ambassadeurs de Chcrson et du Bosphore. Ils invoquèrent sa protection contrp les Scythes-Tauriens.

Si Cherson commit une grande faute en ouvrant ses portes à un vainqueur superbe, en réclamant la protection de celui qui , d'un mot , pouvait l'asservir, n'en accusons que les circonstances. Cet état plus puissant que ses limites étroites ne semblaient le permettre , renfermait dans son sein des hommes à grand caractère. Le génie de cette petite nation la portait à la pratique des vertus. L'exemple des chefs réchauffait ce génie, et ce qu'on nomme l'amour de la patrie était porté jusqu'à l'enthousiasme. Les chefs ou Protestons composaient le sénat pendant la paix , ils étaient les généraux durant la guerre.

Cet état , consolidé en naissant par la sagesse de ses administrateurs , avait fait des progrès rapides. Une horde de Barbares le menaçait d'une destruction prochaine. Il fallait ou recevoir le joug que la férocité allait lui imposer, ou se mettre à la discrétion d'un grand homme qui pouvait être généreux puisqu'il était brave. L'amour de la patrie l'emporta ; tout était perdu d'un côtéj, l'espoir suijnageait de l'autre. Des Scythes, ennemis fanatiques de tous les étrangers , ne savent que détruire; un souverain puissant peut savoir conserver.

Démpsthène s'était immortalisé en déclamant

contre Philippe, en réchauffant des foudres de son éloquence les ârnes refroidies des Athéniens ; les protevons de Cherson s'illustrèrent en démontrant que le véritable amour de la patrie devait être la sauvegarde de l'existence de ses halntans. c< Si Mithridate , disaient-ils, exige de for et des » otages, c'est nous et non le jpeuple qui souffrira; » les Scythes , au contraire , nous égorgeront in- » distinctement, et le voyageur étonné cherchera la » place où Cherson exista. » Le zèle des magistrats entraîna l'opinion générale , et l'appui de Mithridate sauva la république. Démosthène et les protevons n'étaient animés que par l'amour de la patrie , et néanmoins ils agissaient en sens opposé , parce que les circonstances n'étaient pas les mêmes pour les uns et pour les autres.

L'iiistoire, je le sais, précise dans les faits qu'elle présente, n'admet que peu de réflexions et point d'épisodes ; mais quand on traite un sujet aussi froid que celui qui a précédé , lorsqu'on s'impose la scrupuleuse exactitude de laisser à ce sujet toute son aridité , de peur d'altérer le vrai , serait-on condamnable de ramener à quelques principes du ressort de l'histoire, et qui ont eu eux-mêmes des çpoques très-distinctes? L'amour de la patrie, par exemple, a eu ses âges aussi prononcés que ceux des mœurs. Rome a vu les bons principes naître , croître, se perfectionner , atteindre l'héroïsme qu'on ne peut conserver long-temps ; se refroidir, décroî-

tre, disparaître, et devenir les jouets du ridicule et de l'impudeur. Quelques êtres privilégiés semblaient , il est vrai , les retracer dans chaque siècle, mais leur exemple restait sans eflet, parce que rimpulsion était donnée , et la masse de la nation pervertie. ♦

Cherson nous offre un amour de la patrie raisonné. Sera-èe un épisode , que d'en rappeler les principes, ou sera-ce un devoir d'historien que nous remplirons? Dans ce doute ,

Amour de la patrie.

Ces mots , amour de la patrie ^ remplissent toutes les bouches et laissent souvent un vide affreux dans les cœurs. Celui qui aime la religion , le gouvernement, les lois, les usages de s&s pères, aime sa patrie; celui qui les méprise est un fac-' lieux. L'homme qui tient à la beauté du climat, à la richesse du sol , à ses propriétés, à ses habitudes, s'aime plus que son pays. Il résulté de ces principes incontestables , qu'un égoïsme devenu général par la décadence des bonnes mœurs, est quelquefois confondu avec l'amour de la patrie.

Tout homme qui n'aime que ce qii'il possède , n'a que ses propriétés pour patrie : tout homme qui subordonne son intérêt personnel au bonheur de l'état dans lequel il vit , aime véritablement son^ pays. .

Les proscriptions , la privation de la fortune, du

rang , font les martyrs de l'amour de la patrie : une âme ferme est plus forte que les événemens, qui ne peuvent l'abattre; l'honneur et la fidélité dédommagent de tout.

Des postes éclatans^ des richesses subites , des homiAages reçus , des inculpations imprévues , la discorde et la mort, se jouent alternativement des amis de l'innovation , dont le nom de la patrie est le prétexte. 11 ne s'agit que de faussement interpréter le principe pour tout intervertir ; dès lors , si la fidélité fait prendre les armes à ceux qui sont soumis aux lois et au chef, on les accuse de les porter contre leur pays. Qu'est-ce donc que la patrie? comment la définir ?NommeKi-t-on ainsi le territoire, les villes, les richesses? Supprimez l'attachement aux lois , le respect et l'obéissance dus au chef, séparez de la société la classe fidèle , que restera-t-il? les factieux et le sol.

Ainsi , dans les guerres civiles on donne le nom de vertu à l'opinion des révoltés ; ce n'est pas alors le grand nombre qui décide du bon droit, il résidé dans le cœur de ceux qui aiment véritablement leur pays.

L'esprit de révolte est à la raison ce que la fièvre est à la santé ; toute révolte est un premier pas vers la destruction d'un état , toute fièvre peut être la première marche pour descendre dans la tombe.

L'esprit des révoltés est peint sur leurs bannières; On ne le retrouve que là et dans la licence. On

égorge au nom de la patrie ; c'est une mère qui as^ sassine un gmnd nombre de ses enfans avec le poignard dont elle arma leurs frères. Dès lors le courage est séduit; si le courage raisonnait, il se nommerait valeur : le soldat va combattre pour servir les passions de ceux qui le font marcher, et croit s'exposer pour son pays : si sa valeur était éclairée, elle lui conseillerait la fidélité, il ne s'armerait que pour elle ; il imiterait l'éléphant des Carthaginois qui, dans la plupart des batailles, se révoltait contre ses guides , et renversait les lignes de ceux qui l'avaient dressé au carnage.

On a très-mal dit, « malheur à l'état dont le }) soldât raisonne ! » ce malheur n^existera que dans les cohortes révoltées. L'homme valeureux , l'homme d'honneur , l'homme juste n'a que la fidélité pour solution de son raisonnement ; cesse-t-il d'être fidèle , c'est à ce même raisonnement à l'éclairer sur son crime.

Lorsque dans sa colère , l'Eternel fait nattre un prince faible , c'est le châtiment qu'il inflige à un état ; l'amour de la patrie ne peut en être altéré ; un orage , quelque violent qu'il soit , ne change point la surface de la terre ; il n'enlève que ses fruits.

C'est quand on l'a perdue , qu'on prise la santé ; c'est durant la tempête qu'on apprécie un ciel serein ; c'est quand il n'est plus , que l'on sent , que l'on déplore la perte d'un bon roi : mais toujours égal , l'amour de la patrie ne doit point éprouver

de variations ; il lie par les générations Tliomme vivant à J'homme mort , et Thomme qui doit naître à celui qui existe ; leurs obligations , leurs devoirs » ont été , sont et doivent être les mêmes ; les interrompre, c'est attaquer le bonheur social , c'est ouvrir la digue qui contient les passions, et qui va former une cataracte de crimes.

La gloire serait une chimère si les héros qu'elle élève au-dessus des hommes , si les grands talens qu'elle célèbre , devaient perdre leur éclat au cri de la rébellion ! Que peuvent les hurlemens des factieux sur la mémoire d'un Marc-Aurèle , d'un Henri IV , d'un Pierre-le-Grand , d'un Turenne , d'un Richelieu, d'un Bossuet, d'un Racine ! L'amour de la patrie s'unit aux actions héroïques et vertueuses , au génie , au savoir de nos ancêtres : renoncer à leur gloire, c'est insulter à l'amour de son pays î S'il était permis d'unir l'amour de la patrie à l'amour du sol , ce ne pourrait être que par respect pour les cendres de nos pères !

*Un homme fidèle n'est plus le compatriote d'un révolté ; la patrie tient moins au lieu qui nous vit naître, qu'à l'amour raisonné que nous lui portons ; quoiqu'ils naissent parmi nous , notre pays est-il la patrie des Juifs ?

Ne soumettons pas les principes de l'honnêteté à la fougue de nos passions renaissantes ; ne fesons consister l'amour de la pairie que dans l'observation des devoirs , de la loyauté , de la fidélité, des vertus

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qui ont le plus contribué à sa gloire, que dans un dévouement constant à ce que ses lois nous prescrivent, que dans une disposition habituelle de sa* crifier nos intérêts personnels à ceux de notre pays* Si au contraire nous nommons amour de la patrie legoïsme , le trouble et la rébellion , nous arrachons les plus belles feuilles de notre histoire pour les remplacer par un tissu de crimes , nous insultons à la mémoire de nos aïeux en ne les imitant pas , et nous répondons des malheurs des générations présentes et futures.

Les souverains n'ont qu'un moyen de faire aimer la patrie, c'est d'être constamment fermes dans l'exécution du pacte social qui les unit à leurs sujets. Quand on viole un contrat originairement consenti par une nation , on commence par affaiblir son esprit, et bientôt on le détruit. Chaque peuple a une courbure naturelle , que ses mœurs et ses lois lui ont donnée ; inclinez-la davantage , n'importe en quel sens , le ressort cassera. L'amour de la patrie doit être toujours séparé des mesures extrêmes; ce qui cesse d'être naturel lui devient étranger ; même pour ajouter à sa gloire , il faut savoir réfléchir , combiner, peut-être même éviter de brillans résultats, fondés sur des moyens violens. (i)

(i) On doit se méfier de tous ceux qui affectent dans leurs discours un grand attachement pour leur patrie et pour les lois qui la gouvernent : il n'est qu'une manière de prouver qu'on les respecte, c'est de. leur obéir.

La ville qui nous a vu naître , les lieux où notre enfance a coule des jours heureux, les compagnons de nos jeux innocens , la première beauté qui porta dans nos sens le trouble , l'agitation , le désir et le bonheur, sont des souvenirs éternels : c'est le beau lointain de l'horizon de la vie , mais cela ne peut constituer l'amour de son pays : c'est pour elle qu'il faut aimer sa patrie, et non pour soi; on doit la considérer comme une réunion de gens fidèles, soumettant également à ses intérêts celui qui commande et ceux qui obéissent. On doit l'envisager comme la source du bonheur général d'où naît le bonheur particulier, puisque les variations qu'on lui ferait éprouver ne seraient indifférentes pour personne.

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