CHAPITRE IX
Histoire de la Tauride , depuis V origine des TaU" riens jusqiC au règne de Darius , roi de Perse,
Il est peu de pays qui puissent fournir une histoire plus ancienne , plus variée , qui ait éprouvé plus de révolutions que celle de la Tauride. Autant nous avons été privés de matériaux pour tracer avec circonspection un léger aperçu de ce qui concernait les autres peuples , autant avons-nous de facilité à n'ous procurer des données sur l'histoire d'une région fameuse par les fictions ingénieuses qu elle a fournies à la fable , et par les événemens dont elle a enrichi l'histoire.
Ce serait néanmoins beaucoup trop promettre , que d'annoncer ime suite de faits non interrompus. Nous aurons au contraire des vides qu'il ne nous appartient pas de remplir; et comme les révolutions influent sur toutes les classes de la société ^ de même aussi elles détruisent quelquefois les em^
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pires dont les historiens périssent avec eux. Il suffit même d'une succession de quelques princes fainéansy pour anéantir les sciences et les arts, les savans et les artistes.
Espérer d'établir une liaison entre l'histoire des Argonautes et celle de nos jours , ce serait mêler des faits douteux, transmis par des poètes, aux événemens avérés par les historiens ; ainsi, traitons légèrement l'époque des temps héroïques, n'y mettons d'autre importance que celle due aux objets que les anciens nous ont transmis. Si l'on nous accuse de ne pas nous servir du style grave qui convient à l'histoire, qu'on nous pardonne ce manquement en faveur de l'aridité de ce qui précède , en faveur de l'incertitude de cette partie de notre narration , et surtout en faveur de notre vœu de rompre la monotonie , compagne inséparable d'un long résumé historique, (i)
(i) Celui qui écrivait sur les frontières de la civilisation , puisqu'il était placé entre le désert , la mer Noire et la Bessarabie , n'a pas eu Favantage de consulter de bons littérateurs. Il a dû faire à son zèle le sacrifice de son amour-propre. Il sait que Je style d'un historien doit être clair, ferme et concis ; mais il sait aussi que s'il ne lui est pas permis de réunir ces qualités , il peut .du mois hasarder quelques jus<> tifications.
&'il est vrai que le style doive s'élever avec le sujet, il ne Test pas moins que les variations que ce même sujet renierme 9 nécessitent qu'il redescende pour s'a&stmiler à
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La langue assyrienne désigne une montagne par le mot Toïra ] les mots Taurus et Tauriens viennentils de cette dénomination ? Le nom de Tauros , ancienne capitale de là presqu'île, a-l-il été donné à son territoire, ou vient -il des montagnes qu'il renferme?
La première partie de cette histoire se rapproche singulièrement du roman. On nous représente un peuple de vainqueurs femelles , armé non de ces grâces enchanteresses qui séduisent les sens , subjuguent les cœurs , fixent les hommes avec de si douces chaînes, qu'il est agréable de les porter; mais un arc à la main , respirant le carnage , se faisant précéder de l'épouvante et suivre de la mort.
A ce portrait, qui pourrait reconnaître le sexe aimable, objet de nos vœux , âme de nos plaisirs, consolateur de nos peines? Combien n'est-il pas difficile de se persuader les merveiUes dont ces héroïnes ont embelli l'histoire de leurs temps I Si l'on est crédule, quelle opinion restera -t -il des hommes leurs contemporains ? Cessons de faire d'inutiles objections , et puisque Ovide , Diodore de Sicile ,
elles. L'histoire, l'agriculture, le commerce et un voyage , ne .peuvent comporter le même style. Peindra-t^-€Hi des mêmes couleurs les hautes conceptions de Pierre-le-Grand , et l'habitude de certains vignerons tartares de Crimée , qui font passer leur récolte au travers d'un sac ? Racontera-t-on de^ la même manière les fables de Thoas , d'Iphigénie en Tauride x d'Oreste , et le» victoires de Catherine H «ir les Turcs ?
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Valéiîus Flaccus, Apoilodore, veulent que ces amazones aient conquis la Tauride, trouvons cette conquête deux fois respectable ^ soit par Fintérêt que les femmes inspirent , soit par Fancienneté de l'événement, qui remonte à dix-sept cents ans avant notre ère.
Qu'on ne nous reproche cependant pas de raconter en plaisantant des faits historiques qu'il est injuste de nier sans preuves ; ne serait^-il pas plus injuste sans doute d'essayer de faire plier la croyance sous l'invraisemblance et l'obscurité?
En général , on est convenu de douter du motif de l'expédition des Argonautes , quoique ce fait soit le plus avéré de ceux qui précèdent le siège de Troie (i); que faut-il donc croire de ce qui se passait en Tauride sept cents ans plus tôt (a) ? repoussons des calomnies injurieuses; n'accusons point les amazones d'avoir institué des sacrifices humains en l'honneur de Diane j tâchons de les disculper d'autres crimes qui répugnent trop à la nature, et surtout à l'amour maternel j mais que ce beau zèle de chevalerie ne nous conduise cependant pas à donner une autre origine aux sacrifices qui exis-
(i) La conquête de la toison d'or remonte à soixante-dix ans ayant ce siège.
{2) Cette époque répond à l'installation en Egypte de la famille de Jacob , et peu d'années avant la luort du p^tit-^ fili d'Abraham.
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taient en Taurlde ; nous ignorons parfaitement quelle en fut répoque et le motif.
Les Cimmériens ont possédé la Tauride. On croit que ce peuple est le même que les Cimbres , par conséquent descendant des Celtes; les Romains les ont nommés les nouveaux Cimbres^ suivant' Plutarque, Salluste et Cicéron: cest à ces changemens de noms donnés par le vainqueur qu'on doit rapporter la confusion qui existe dans l'origine de ce qu'on appelait des Barbares.
Soit par la crainte de multiplier des détails trop minutieux, soit par l'incertitude où. les auteurs nous laissent en se contredisant , nous croyons plus sage de passer légèrement sur certains faits peu ou point avérés , que de nous obstiner à les approfondir. Si nous voulons copier quelques modernes, nous dirons que les Cimmériens possédèrent tranquillement la Tauride pendant quelques siècles ; qu'ils eurent beaucoup à souffrir des guerres civiles; que de leurs divisions intestines naquit le projet formé par les Scythes de les asser^ vir : une fois subjugués , on leur accorde huit cents ans de patience , employés docilement à supporter les oppressions de leurs mattres, et alors seulement celte patience a un terme , et ces mêmes hommes , doués de cette vertu par excellence , fuient leur pays et vont lestement conquérir la Lydie (i). Où
(i) Histoire de Tauride, 1. 1 , p. i la.
On cite Hérodote ; mais Hérodote ne dit point qu'ils se
vérifier de telles assertions? Voilà Tunique difficulte.
Sans rappeler les hauts faits des Argonautes^ sans parler delà conquête de la toison d'or et des crimes de Médée , bornons-nous à dire que Jason débarqua chez les Tauriens ^ et si nous avons à déplorer les cruels sacrifices des victimes humaines sur les autels de la Tauride , réfléchissons aussi que )a fable a transmis tant d'erreurs, tant de folies, tant d'invraisemblances , que ce qui vient d'elle mérite très-peu de confiance. Soyons néanmoins reconnais^ sans des beautés que les poètes ont répandues dans Iphigénie en Tauride. L'esprit sait tirer parti de tout ; il suffit d'enflammer l'imagination du poète pour qu'elle produise des sentimens sublimes et qu'elle embellisse le style qui doit les faire ressortir.
Thoas quitte son royaume de Lemnos (i) parce que les femmes y massacraient les hommes ; ce qui n'est pas dans la nature. Il est sauvé miraculeuse*ment par sa fille ffjpsipyde^ ce qui rentre dans l'ordre naturel. Il vient régner en Tauride , ce qui
^ soulevèrent. Foyez livre i*% vous trouverez que ic sous le » règne d'Ardys, fils de Gigès, les Cimmériens, chassés y» par les Scythes nomades , prirent Sardes , mais non la » citadelle. » Observez de plus que ce fait est unique ; Hé^ Todote n'en dit pas davantage dans le cours de ce livre ; et la Lydie reste à conquérir.
(i) Hérodote, Silius Italiens , Ovide.
mériterait de grands commentaires. Un roi , forcé de quitter ses états avec un seul vaisseau, et qui n'a qu a se présenter pour régner sur le peuple chez lequel il débarque, oflre un fait bien extraordinaire. Cependant, comme on ajoute que Thoas fut grand sacrificateur du temple de Diane en Tauride , on pourrait conjecturer qu'il prépara les esprits par le secours de la déesse, à laquelle il fit dire tout ce qui lui plut.
Il se présente ici une petite contradiction que nous ne chercherons pas à justifier. Cette Diane , de mœurs si sévères ; cette Diane , la divinité tutélaire de la Tauride , se plaisait à recevoir des sacrifices qui insultaient l'humanité. La bonne déesse exigeait qu'on immolât les étrangers qui faisaient naufrage sur la presqu'île , ainsi que ceux attirés dans le même lieu par la curiosité, et qui arrivaient par risthme. Avec raffinement, une jeune vierge était la prêtresse et l'assassin religieux (i). Si Diane avait le talent d'unir la pudeur à la féro^ cité , les vierges du temple étaient sans doute douées du même esprit. Malgré ces lois sacrées, un étranger débarque en Tauride , y est non-seulement bien accueilli , mais il devient grand sacrificateur , puis roi ; je doute nécessairement ou de la loi ou du voyage.
C'est néanmoins à cet antique et crael usage que
(i) Ovîd» ex ponto, l. 3, ep. 2.
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ramitié d'Oreste et de Pylade dut sa grande célébrité : cette amitié magnanime illustra la Grèce; les Tauriens élevèrent un temple sous le nom d'Ore^téouj elles générations suivantes consacrèrent, par un culte solennel , ce sentiment des grandes âmes , ce premier besoin de l'homme , et le seul à l'abri des revers.
Thoas se rendit au siège de Troie. Personne n'ignore que l'enlèvement d'Hélène (i) servit de prétexte à la coalition contre les Troyens. Hélène était fille de Tindare, roi de Lacédémone : Homère la célèbre comme un prodige de beauté : Euripide lui accorde beaucoup de vertus ; il serait bien indiscret à nous d'en douter ; aussi nous passerons légèrement sur son intrigue avec Thésée et sur la naissance d'Hériphile, qui eut lieu avant l'hymen d'Hélène et de Ménélas (2). Paris, fils de Priam, enleva Hélène qui n'était plus jeune, mais qui avait conservé le don de plaire en dépit des ans. Paris conduisit sa conquête dans une île de la Grèce, à l'embouchure de FEurotas; il passa ensuite en Egypte, où régnait Cétès, connu sous le nom de Protee (3). Ce prince avait des mœurs
(i) Nous aurions passé tous ces faits sons silence, s'ils n'étaient liés à l'histoire ancienne de la Tauride.
(a) Pausanias , Corrinh. , p. 175.
(3) La fable disait de lui qu'il prenait toutes sortes de formes : Diodore d« Sicile en explique la raison par l'usage
Digiti
trop pures pour autoriser^ dans ses états^ des liaisons intimes entre un jeune homme et une vieille femme. Il s'empara des richesses que ces amans avaient emportées, congédia Paris, remit Hélène et ses trésors à Ménélas, qui reprit le tout. Homère dit qu'Hélène fut renfermée dans Troie à l'époque du siège. Comme poète , Homère avait ses raisons de le vouloir ainsi, pour embellir son épopée; mais dans ce cas, comment aurait-elle été rendue par Protée ? C'est dans l'île de Rhodes que cette femme célèbre fut étranglée par l'ordre de Prolixo , yeuve d^un guerrier tué devant Troie.
Thoas, de retour de ce siège, amène avec lui Iphigénie qu'Agamemnon lui a confiée (i). C'est la même dont les malheurs ont retenti sur les théâtres anciens et modernes : à son arrivée en Tauride , Thoas la voua au cuhe de Diane.
S'il faut convenir que cette famille d'Agamem-
non est une source inépuisable de tragédies, il
. faut avouer aussi que les femmes de ce temps-là
avaient des passions bien vives pour leur âge.
Clytemnestre, mère d'Iphigénie, d'Oreste, oublie
des rois d'Egypte , de porter sur leur tête la dépouille d'un lion , plus souvent encore celle d'un taureau. Cette monstruosité répandait la terreur; ces longues cornes imprimaient le respect. Les temps sont bien changés , et les • symboles aussi.
(i) Thémist. , Ora, 3 ; Virgil. 1. a.
qu'elle est la femme du roi de Mycènes , de celui qui a eu l'honneur de commander l^s Grecs réunis , et elle conçoit des sentimens tendres pour Égysthe.
L'amour qu'on a pour un étranger amène à tout âge la haine contre un époux ; Clytemnestre tue Âgamemnpn^ ce qui s'appelle prendre un parti violent; Oreste tue sa mère et le galant Égysthe : les remords s'emparent du fils d'Agamemnon, ce qu'on peut aiséipent se persuader ; il va consulter l'oracle d'Apollon à Delphes , ce qu'on s^ persuade plus difficilement ; l'oracle ordonne à Oreste de se rendre en Tauride pour» enlever sa soeur. On jouait sans doute sur les mots dans l'antiquité comme on y joue de nos jours , puisque Oreste n'osa expliquer l'oracle , et fiit dans le doute pour savoir si c'était la statue d'or de Diane , sœur d'Apollon , qu'il fallait conquérir, ou s'il s'agissait d'Iphigénie , sa propre sœur , qu'il devait ramener en Grèce ; pour sortir d'embarras, et respectant religieusement les volontés de l'oracle , Oreste résolut de s'emparet de toutes les deux.
Pylade, l'ami d'Oresle> le suk en Tauride ; on les saisit comme étrangers, on les conduit au temple où la prêtresse Iphigénie doit les immoler. Sans doute cette princesse n'avait pas vu son frère depuis long-temps, puisqu'ils ne se reconnurent pas. Oreste voulait mourir pour Pylade , et Pjlade pour Oreste; ce combat de générosité fait connaître
Oreste à sa sœur (i); l'amour fraternel brise les liens des captifs^ aussitôt ils deviennent furieux, invincibles, et très-vraisemblablement invulnérables l'un et l'autre . puisqu'ils massacrent les Tauriens sans être blessés. Thoas lui-même tombe sous leurs coups; ni son grand âge, car on lui accorde soixante-dix ans de règne , ni son pouvoir , ni le courage ou le nombre de ses soldats , pas même de ses gardes, rien ne peut résister aux deux héros. La statue d'or de Diane et la princesse Iphigénie forent embarquées. L'oracle s'acconjplit de toutes manières, et nous terminons ici ces récits merveilleux en quittant le ton et le style qui leur étaient propres.