CHAPITRE XII
Continuation du précédent.
La bonne foi régnait-elle dans l'abandon que les protevons firent de leur république en faveur de Mithridate? il est vraisemblable que non. Conduits par une nécessité impérieuse , ils lui obéissaient en choisissant le moindre de deux maux. Les magistrats se jetaient dans les bras du roi de Pont , comme dans un naufrage on saisit le premier objet qui se présente : c'était aimer sa patrie que d'empêcher sa destruction prochaine, et c'était agir bien sagement que de gagner un temps précieux : l'événement prouva qu'ils avaient bien raisonné.
(î i5 ans aidant J.-C.) Sciluros, roi desTauriens Ters l'Occident , préféra opposer la force , et méprisa la politique : il comptait sur son courage, sur son expérience militaire, sur les secours de ses cinquante fils (i), et principalement sur sa réputation nouvellement assurée par la défaite des Scythes.
La place occupée par l'ancienne Chersonèse forme une partie de l'isthme qui unit la petite presqu'île à la grande ; (2) une muraille élevée par les Héracliens fortifiait le passage qu'il fallait forcer ; Sciluros avait de plus trois fortes citadelles , Palaciuniy Cafum, Néapolis. (3)
Tous ces obstacles s'opposèrent en vain au géiïie de Miihridate dirigeant des troupes bien disciplinées. Sciluros (4) périt avec ses fils. Le roi de Pont se rendit maître de la Tauride , et fit ajouter six cents tours à la muraille qui défendait l'isthme.
Par l'abdication de Paerisadès, Mithridate réunit aussi le royaume de Bosphore à la république de
(i) Apollonius lui en donne quatre-vingts; Plutarque aussi. Traité du trop parler, c. 29; Possidonius ne lui en accorde que cinquante. Voyez Strabon, 1. 7.
(2) Cette muraille aboutissait au-dessus de Taphros; Assandre réleva.
(3) Forma Léoni , t. 2.
(4) C'est de ce roi que les Hollandais ont emprunté leur devise. Il présenta une baguette à chacun de ses fils, Tinvitant de la rompre. Il unit toutes les baguettes et offrit le faisceau qu'on ne put briser. Plutarque , ubi supra.
du Bosphore, le tua par trahison (i). César aimait particulièrement un fils naturel de Mithridate , et aurait désiré le voir maître du Bosphore ; mais il succomba en perdant une bataille contre Assandre. Celui-ci fut oublié sous le triumvirat ; usurpateur d'un petit état , il profita de la lutte polir l'usurpation du plus grand des empires , et finit ses jours sous Auguste , ayssi heureux que lui.
C'est ici le lieu d'observer combien cette époque de la défaite de Mithridate accéléra la chute de la république romaine , et combien elle fut fatale aux bonnes mœurs : un luxe effréné naquit des richesses immenses que valut la conquête de tant de provinces qui avaient alimenté le commerce de l'Orient et du Nord. On n a jamais assez parlé des trésors de Mithridate. Ce prince , avec la hardiesse, l'intrépidité d'Annibal , avait comme lui voué une haine éternelle au peuple romain; mais son avarice et sa cruauté obscurcissaient ses lalens militaires et la force de son caractère indomptable. On oubliait le grand homme, quand on le voyait piller les temples; on détestait ce caractère injËlexible , quand on savait que son but était de tout s'approprier. Ce que l'Asie renfermait de plus rare, en bijoux, en pierres précieuses, Mithridate l'avait exigé de chaque prince avec lequel il traitait secrètement, et comme nantissement de son traité *
(i) Appian.y in Mitkrid,
Ï)Ê LA NOUVELLE BUSSlE, ^7
Il âvak su inspirer aux Asiatiques une si grande aversion contre la domination romaine , qu'il n'eut qu^à rendre public son projet de les combattre pour faire entrer dans ses caisses tout For dont l'Asie pouvait disposer (i). A ces moyens de ramassa des richesses immenses , il faut ajouter les confiscations qu'il se pernieuait, ei la cupidité avec laquelle il traitait les vaincus. Pour -concevoir jusqu'oii allait son luxe personnel , il ne faut citer que le fourreau de son épée , estimé quatre cents talens (a) , c'est-à-diré environ un million neuf cent mille livres de notre monnaie.
Si LucuUus s'enrichit, Pompée enrichit l'armée ; les chefs rapportèrent à Rome les vases les plus riches, de^ urnes d'or entourées de pierreries. Les simples soldats avaient dans deux ou trois bijoux , de quoi faire la fortune de leur famille : le temple de Saturne, à Rome, regorgea de richesses , quoiqu'il ne renfermât pas la dixième partie de ce qu'on avait pillé, (5)
(i) Quel devait être le pouvoir de Mithridate en Asie : il s'appropriait son or et ses effets j)récieux; il disposait de la vie d^s Romains répandus sur son territoire au point d'en £a.ire égoi^er quatre-vingt mille dans un jour; quinze mille Asiatiques étaient dans le secret, qui ne fut pas violé. Dion, Valer. Maxim, et Appian.
(a) Pline, 1. 25 j c. a.; Plutarq. , Fita Pomp,; Ammien Marcellin, 1. i6.
(3) Veileius Paterc.,1. a, c. t^o, FragmensScyth, du comte
Avec une aussi grande abondance de superflultés , les Romains acquirent le luxe des arts , sans néanmoins former des artistes; de même qu'un possesseur d'une belle galerie a le luxe des tableaux sans être peintre.
( 54 ans avant J.-C. ) Les Gètes s'emparèrent de Boryslhénis : nous citons cet événement pour faire observer que le nom gèle ougoth fut donné par les Romains , au même peuple que les Grecs avaient appelés Scythes.
Depuis que Cherson est devenue province romaine , jusqu'au règne d'Adrien , elle ne peut nous fournir que des faits relatifs à l'histoire ecclésiastique ; plein de respect pour ces objets de notre culte , nous craindrions de ne pas les rapporter d'une manière digne de leur importance. Auguste avait envoyé Scribonius pour commander l'armée dans le Bosphore; ce chevalier romain épousa Dynamis , vieille princesse et veuve du dernier roi ; il espéra , et par ce mariage et par la qualité qu'il prit de petit-fils de Mithridate, de monter sur le trône qu'Auguste lavait chargé de surveiller. Les Bosphoriens le laissèrent agir , et Tégoi^èrent dans le temps où il comptait le plus sur leur amitié. Scribonius était faible; un chef sans énergie est un pilote sans boussole.
Potocki, p. 80 , t. I. Pompée plaça dans le temple du Capitule la collection de^ pierres gravées. Pline ,. 1. 37> S- ^; Strabon^ 1. 12 et 14.
Pendant le triumvirat , Antoine avait donne à son ami Polëmon les royaumes d'Arménie et de Pont; Auguste y ajouta celui de Bosphore : le nouveau monarque épousa aussi cette Djnamis , dont la main semblait être un des attributs de la couronne. (î)
(i4 ans avant J.-C.) Théodosie faisait alors partie des états du Bosphore ; Polémon ruina Tanaïs située à l'embouchure du fleuve de ce nom , mais il fut surpris par les Scythes qui occupaient la côte orientale des Palus Méotides , et qui le firent périr.
Pythodorès ou Pithédinas , seconde femme de Polémon, lui succéda; après elle vint CotjSy fils du roi de Thrace, qui fut remplacé par Sauromate I*' (2). Sauromate II vécut sous Trajan ; cet empereur fit en personne la guerre contre les Daces. a La Mol- » davie, la Valachie, les bords du Dniester, du » Bog, du Dnieper, reçurent des garnisons romaiw nés. Trajan fut surnommé le Dacique, en faveur » de la victoire qu'il remporta sur Décébale, derpier
(1) Dynamis avait alors cinquaute ans. Polémon était fils du rhéteur Zenon. Ployez Strabon, 1. la, p. 678; Dion, p. 407 et 538.
(2} Nous avans déjà annoncé que nous passerions sous silence les règnes sur lesquels nous manquons d'autorités : il doit en être ainsi des Rhespucoris I" et II*, qu'on ne connaît que par deux médailles d'or.
lOO HISTOIRE
» roi des Daces^ et la colonnfe trajàne fut élevée en » mémoire de cette expédition. « (i)
Pompée enrichit l'état par la guerre de Mithridate ; les victoires de Trajan l'appauvrirent. Pompée combattit un ennemi puissant et possesseur de riches provinces ; Décébale n'occupait que des déserts; il fallut les garder avec des garnisons d'autant plus fortes , que les Daces combattaient à la manière des Scythes, et qu'ils se réunissaient quatid on les attendait le moins. La dépopulation de l'Italie fut causée par des transmigrations que Trajan autorisa : des soldats romains furent transportés jusqu'au bord du Tanaïs; là, bien loin de goûter cette heureuse indépendance , après laquelle soupire le vainqueur chez un peuple soumis , ils
(i) Pour saisir cette partie de Tbistoire, il faut être bien fixé sur les noms des peuples , et ne pas faire occuper par les uns ce qui était le patrimoine des autres. Quelques auteurs prétendent que les Daces habitaient les bords du Danube , d*où ils se retirèrent en Norwège ; peut-être ontils confondu cette émigration avec celle d'Odin. D'autres les confondent avec les Gètes, et par conséquent en font des Scythes.
Les Daces y vaincus par Trajan, avaient la même langue , les mêmes usages, les mêmes mœurs, que les Gètes et les Thyri-Gètes. On peut, je pense, assigner pour véritable situation à la Dacie , la Haute-Hongrie , la Ti^ansylvanie , la Valachie et la Moldavie. Par cette position , on ne la confondra pas avec la Dacie aurélienne, colonie fondée par Aurélien entre les deux Mœsies.
furent sans cesse en alarmes et harcelés par des nations grossières , mais jalouses de leur liberté. A ces désagr^mens se joignirent ceux d'uû climat différent et des privations multipliées. Ces conquêtes, après avoir coûté beaucoup de guerriers , beaucoup d'or , après avoir arraché à l'Italie ses ouvriers et ses cultivateurs , né rapportèrent , comme le dit un moderne (i) , que la connaissance d'un pays ignoré jusque-là et qu'on payait trop chèrement.
(An 1 2? de notre ère.) Adrien plaça Cotys II sur le trône de Bosphore. Cet empereur resserra les lîmites^de l'empire , et leur donna pour bornes , à l'orient et au nord, FEuphrate, le Phase et le Borysthène. La Méotide, la Tauride, les côtes septentrionales de la mer Noire furent abandonnées à des Tois tributaires : Théodosie devint un désert, Pioscuriade cessa d'être l'entrepôt de la Tauride ; les Sarmates régnaient dans ce pays.
Cberson semant combien il était intéressant pour elle , non-seulement de ne pas fléchir sous le joug de ces peuples, mais même de rester inséparablement attachée à Rome, refusa de recevoir des étrangers, et continua à se déclarer tributaire des Romains.
(An i32.) Antonin disposa deux fois du Bosphore : en premier lieu en faveur de Rimitaliès ou
(i) Forma Leoni , t. a, p. 56.
laa HISTOIRE
Rhametaliès ; il Faccorda ensuite à Eupator (i). A dater de ce règne jusqu'à celui de Sauromaie, fils de Rhescuporis , nous n'avons rien de bien avéré. (2)
Ç/dn2g2.) Sauromate, quatrième fils de Rhescuporis (3), fut un conquérant. Son courage peu réfléchi lui fit entreprendre tout ce que l'ambition, dirigée par un génie ardent, peut oser. Il subjugua le Bosphore , franchit les bornes qui le séparaient de l'empire romain , battit Constance leur général , et défia Dioclétien leur empereur.
Constance conseilla à. son maître d'ordonner à la république de Cherson de prendre les armes, et de porter la guerre dans le Bosphore. ^
Nous répétons cet ordre pour faire cesser le vide que nous avons trouvé jusqu'ici sur l'histoire de Cherson, et pour en tirer une conséquence bien naturelle. Puisque le chef de l'empire invite Clier-
(i) Lucien, dans Toxarisy raconte un roman qui ne peut se rapporter qu'à Eupator.
(2) Sauromate fut le premier roi sarmate; c'est vers ce temps que les Chersonites embrassèrent la religion chrétienne. Kriinitz, Encyclop, > 53 ; Thoil, Scite , 41 5.
Ce fut à la mort de Cotys II qu'Arrien envoya à Tempereur Adrien son Périple du Pont-Euxin: Arrien, in Periplo Ponti-Euœini,
(3) M. Cari réfute un passage de Const. Porph., c. 67, de Admin* imp, , où il nomme Criscon, fils d'Or, à la place de Sauromate, quatrième fils de Rhuscoporis. HàU des rois du Bosphore, -p, 80 et 81.
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son à combattre un ennemi déjà vainqueur des Romains , il est évident que cette république avait alors des forces proportionnées à l'accroissement de son territoire et de son commerce. Ainsi le silence gardé par les historiens ne prouve rien contre cet état ; tout porte à le croire déjà puissant. Il défit les Sarmates et reconquit le Bosphore.
En récompense de la fidélité et du courage de la république de Cherson , Dioclétien supprima le tribut qu'elle payait à Rome, lui accorda divers privilèges , et la combla de marques de son estime, (i)
La paix avec les Sarmates ne fut pas de longue durée , puisqu'il parait que Sauromate IV fut battu par Dioclétien (a). Peu après, les Chersonites défirent Sauromate V, et conquirent une portion de ses états.
Des succès plus brillans encore étaient réservés aux Chersonites : l'empereur Constantin les appela à son secours ; ils battirent les Scythes sur les bords du Danube , et reçurent en récompense une statue d'or revêtue du manteau impérial. (3)
Cherson eut une autre guerre à soutenir contre les Bosphoriens : nous trouvons à cette occasion un exemple fameux de* ces combats en champ -clos , institués par Satyre. Sauromate VI et le pfotevon
(i) Pline, Hist, , K 4, c. 12.
(2) Hist. de la Tauride , t. 1 , p. 383.
(3) Const. Porph. , de Admin, imp* '
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de Cherson enlrerçnl en lice ; le roi succomba , et les'Bosplioriens furent aflrancliis ( i). Cet éfat d'indiépenda?»ce ne fui pas long, les Sarniat es reparurent ayant Assandre à leur tête ; mais ce dernier roi de Bosphore fut détrôné parles Huns, [^n 76.) Avant de continuer Thistoire de la Tauride, il faut Élire connaître ce peuple, (u)
(i) Const. Porph. , de Jdmin, imp. , c. 53 , donne le détail de ce combat. On le trouve aussi dans* M. Cari, Hist. des rois de Thrace et du Bosphore cimmérien, p. 85.
(2) En terminant l'histoire du Bosphore, il faut regretter les lacunes qui se sont si souvent répétées. Ainsi llconographie ancienne doit venir à notre secours ; elle nous fait connaître les rois Rhuscoporis, Ininthimcrus , Técranès, Tholfaorses ; mais on ne peut lier des événemens avec des noms propres. On a fixé à l'année 33o l'extinction des rois du Bosphore, et nous l'attribuons à l'an 376, sous le règnç d' Assandre. Const. Porph. ,1. 53, p. 214., dit formellement que ce roi régnait sur le Bosphore.
11^ est impossible de réfuter le témoignage d'une médaille reconnue pour antique; mais il faut aussi ne pas perdre de vue que dans chaque guerre , chacun prenait un titre à son gré, et que les divers partis frappaient des médailles au nom de leurs chefs. Il est de même très -possible que, suivant l'usage des Romains, les rois du Bosphore associassent leurs fils ou leurs frères à l'empire. Mais que conclure de toutes ces observations, si ce n'est que l'historien doit être exact, qu'il lui faut des preuves, et qu'il ne doit rien accorder aux probabilités.
La suite des rois du Bosphore, par lé secours des.mér
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