‹ Essai sur l'histoire ancienne et moderne de la nouvelle RussieChapitre 15 sur 44 · CHAPITRE XVL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVL

Continuation de V histoire de Caffa , jusque à la conquête qu!enfit Mahomet II.

La guerre de l'an i344^ oti nous avons vu les. Génois vaincre les Tatars, se ralluma de nouveau; on est privé du récit des expéditions qui se firent des deux cotés. Oderico nous apprend, d'après Stella y que les Génois conquirent Soldaia, aujourd'hui Soudak. (2)

Soldaia avait été tributaire du khan de Kipchiak ; puis elle avait dépendu des Tatars. Pendant ces deux époques , elle fît un commerce considérable.

(i) Constantinople , comme on le verra dans la suite , fut prise par les Turcs en i453.

(a) Oderico , p. a3i.

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Les Génois la forlifièrent pour s'en assurer la conservation ; ils s'emparèrent aussi de Cemhàlo ( Balaklava de nos jours), de la Chazaria, de Taman, et de quelques autres lieux.

C'est ici qu'il faut s'armer de confiance, car l'instruction manque. On ne sait à quoi s'en tenir sur cette partie de l'histoire de Tauride ; il ne peut être permis de coudre des faits qui manquent de liaison , pour leur donner une apparence de marche historique. Aussi allons-nous rapporter ce que nous avons recueilli, sans méthode ni garantie, (i)

Ç^n i385.) w En i383 et 1387, il y eut des » traités de paix entr^ les Tatars de Kipiack ou » Kiptschak et les habitans de Cafla.

» Tamerlan ou Timur-Beg troubla leur alliance.

» Ce conquérant rendit au khan Toctamich la » principauté de Kiptschak ; Toctamich prit le » temps où Tamerlan était occupé à de nouvelles » guerres, pour s'emparer, en i395 , de quelques- » uns de ses ét^ls. Il en fut puni, et dans le ra- » vage des propriétés de ce prince ingrat , un des « généraux de Tamerlan assiégea et prit Caffa.

» Par la défaite de Toctamich , la Russie se » trouva ouverte et exposée aux incursions de Ta-

(1) « La concision de nos écrivains, en parlant de la co- » lonie de Caffa, est surprenante; j'ai voulu suppléer à )» leur silence , je me suis donné bien de la peine , mais en » vain. » Oderico , lettre 16, p. 164»

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» njertan , qui y commit beaucoup de désordres, n

{An 1399.) Quel parti tirer de ces éclaircissemens , lorsqu'on e&\ partagé d'opinions sur la situation des états de Toctaniich ? d'un autre iôté , il paraît certain qu'en 1399. les Génois étaient libres possesseurs de CafTa et de ses dépendances , sous le consulat d'Antonio-Marîni. (1)

Malgré tout Je pouvoir de Gênes, malgré les ressources que les habitans de Caffa reçurent de la mère^patrie, malgré le crédit dont ils jouissaient parmi les peuples d'alentour , on apprend néanmoins, par Cromerus (2), que vers l'an i434 toute la colonie génoise était tributaire des Tatars. Ces révolutions , aussi répétées qu'exécutées avec promptitude, exigeraient des détails qu'il n'est pas en notre pouvoir de donner.

Cependant, nous fixons à cette époque l'établissement de la famille de Ghérctï, en Crimée^ Tous les historiens s'accordent à donner pour chef aux Tatars un prince de ce nom, mais que chacun estropie d'après la prononciation de sa langue.

Ainsi, Adgi-Ghéraï , qui régnait alors en Crimée , est nommé Ezigérès par un Polonais ; Atzi^ Guéraii , par un Italien ; et, dans une version latine , Polodinus (3) l'appelle Adjigueraius.

(i) Oderico, p. 189.

(2) Cromerus, 1. aa, p. 343.

(3.) Paulodinus ou Polodinus ,, 1. 5 ,p. vj-XydeHUi* BizanU

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La diminution de son pouvoir et de son commerce présageait à Caffa une prochaine chute. Des colonies aussi éloignées de leurs fondateurs n'en reçoivent pas les secours nécessaires précisément à l'époque où ils sont indispensables. Ces colonies n'ont de succès qu'autant qu'elles n'éprouvent pas de rivalité. Ce fut ainsi que Cherson , première rivale de toutes les villes de la Tauride , les supplanta ; Cafla effaça Cherson , et la conquête de Constantinople par les Turcs va faire crouler toutes les puissances subalternes, entraver le commerce, et livrer un des plus beaux pays de l'Europe et de l'Asie, à l'ignorance, à la paresse, au fanatisme , aux préjugés d'un peuple follement supei^ stitieux.

Conduits par la chaîne des événemens à cette cruelle époque , le pays que nous décrivons ayant fait partie des conquêtes des Turcs, et l'histoire de ceux-ci se liant avec leur croyance , il est nécessaire de les rassembler toutes les deux , aussi brièvement que pos^ible^

Bes Turcomans.

Mahomet , né à la Mecque en 670 , reçut de la nature une grande souplesse de caractère, une âme forte, une éloquence rare : les qualités d'Ulysse, d'Alexandre et de Démosthènes s'étaient réunies pour former un homme plus, célèbre qu'eux. Ce

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ne fut pas à l'aide de plusieurs vertus de ces grands personnages que Mahomet réussit; il n'eut d'eux que leurs talens, sa fourberie fit Je reste. Il avait quarante ans lorsque^ abusant de la faiblesse» de l'ignorance , de la superstition de ses concitoyens, il feignit des révélations et se constitua prophète. Ses disciples, persuadés de l'excellence de sa doctrine, s'élevèrent dans quatre ans au nombre de cent.

Mahomet sut parer sa morale des principe^ admis dans la religion des peuples civilisés; il ne voulait pas heurter l'opinion , mais asservir ses prosélytes, en les assujettissant à des cérémonies sans nombre. Cette méthode leur faisant perdre beaucoup de temps, il n'en restait pas assez pour sonder et démasquer le faux prophète : il défendit le vin, permit la pluralité des femmes , et assura, pour une autre vie , la jouissance continuelle des voluptés si passagères dans celle»ci.

Persécuté à la Mecque, ^a fuite, nommée hégyre , fut le signal de sa puissance : à la tête de ses disciples , il gagna Médine , combattit et défit les hâbitans de la Mecque qui étaient venus TassaiUîr. Vaincre avec une poignée d'hommes parut être un pouvoir surnaturel et accordé par celui au nom duquel il combattait. C'en fut assez pour accréditer sa mission ; les troupes grossirent sous la bannière du fanatisme que portait le plus adroit et le plus fourbe des législateurs. Le glaive dans les mains

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de Fenthousiasme devient l'arme de la victoire ; il conquiert Y A rabie.

Que l'exemple de toutes les vertus , que les modèles de charité, de patience, de paix, de douceur , de désintéressement persuadent d'autres hommes; c'est avec le fer et la flamme que Mahcraet fonde sa doctrine, et qu'il affermit son pouvoir! Politique et guerrier à la fois , le prophète- invite les potentats à partager sa croyance. Quelques esprits étroits ou timorés , quelques princes chancelans sur leur trône et redoutant des succès aussi multipliés qu'extraordinaires, reçurent le Roran et pratiquèrent l'islamisme, (j)

A soixante-trois ans, le cours des victoires de Mahomet est arrêté par sa niort , et les prodiges préparés qui la suivirent augmentèrent le nombre des sectateurs.

Abubeker, son beau-père, lui succède. Omar remplace Abubeker et devient le fléau de l'humanité. Tandis qu'il subjugue Damas, la Syrie, la Phénicie , ses généraux tuent le roi de Perse, conquièrent ses états, abolissent la religion des mages, repassent en Egypte et s'en emparent. Le calife Omar est assassiné. Otman, qui le remplace, a le même sort. Aly , gendre de Mahomet , n'est élu que pour périr de cette manière. Le second Aly

(i) Cette résignation à la volonté de Dieu était un parti très-prudent à conseiller à ceux qu'on détrônait.

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est élevé au califat ; il abandonne Médine et transporte le siège des califes sur les bords de l'Euphrate.

Les califes et les conquêtes se multiplient , la puissance que Mahomet a fondée déborde en Europe, et la menace d'une invasion totale. Une partie de l'Espagne , le Portugal , TAragon étaient déjà subjugués ; la France allait succomber , si Charles-Martel n'eût régné.

Almanzor, second calife de la dynastie des Abassides, prit Bagdad pour capitale; sa domination s'étendit d'Espagne aux Indes , de la mer Noire au fond de la Lydie.

La religion de Mahomet infectait l'Orient, quoique les Turcomans eussent renversé Tempîre des califes.

Ces Turcomans, nommés Turcs par abréviation, venaient du Taurus ,• ils en étaient sortis par torrens en débouchant par toutes les portes (i) de cette immense chaîne de montagnes.

(i) On exprime par le nom àe portes les grands passages des montagnes : ainsi on. dit les portes arméniennes y caspiennes , etc. ; mais pour la Ciiicie, on se sert plus souvent du terme àepyles.

Le mont Taurus change de nom suivant les pays qu'il traverse : V ImmaUs yV Émodus , le Paropamisus , le Paréade, le Caucase, XHjrcams y etc., sont des branches du Taurus. Pline dit que les Grecs les renfermaient toutes sous fe nom générique de Montes ceraunienses.

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L^origine des Turcomans et des Tatars est le secret de la barbarie : sans lois , sans mœurs , Tesprit de rapine renfermait toute leur science ; ils multipliaient comme ces plantes parasites qui, ayant épuisé un champ , sont jetées par leà vents sur d'autres champs qu'elles détruisent. Les Turcoman» débordèrent dans la Moscovie ; ils couvrirent les rives de la mer Noire, des Palus-Méotides et de la mer Caspienne ; ils subjuguèrent les Arabes, et embrassèrent le.mahométisme. Togrul-Beg était à leur tête , à la prise de Bagdad : il s'empara de toute l'autorité , ne laissa aux califes que le soin du spirituel sur les nations conquises, et forma la tige des Ottomans.

Saladin illustra son pays , tandis que la maladie des croisades dépeuplait l'Europe. Il était réservé à Tamerlan d'humilier, d'abaisser les Turcs : on n'ose rapporter le nombre des victimes que ses victoires immolèrent ; on paraîtrait exagérer , car c'est au-dessus de tout calcul probable. Les Turcs se relevèrent sous les successeurs de Bajazet, et reprirent ce qu'on leur avait enlevé.

Continuation de Vlùstoirç de Caffa , jusques à la conquête des Turcs.

{jàn 1453. ) Mahomet II , fils d'Amurath , donna au nom musulman une célébrité qui jeta l'épouvante en Europe : on avait jusque-là méprisé les Turcs

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comme des barbares ; Mahomet les fit redouter comme conquérans. Ses projets étaient plus vastes encore , que ses moyens n'étaient grands* Il avait pour principe qu'on ne doit jamais rien entreprendre sans l'avoir bien réfléchi, et qu'aussitôt que l'entreprise parait utile , c'est folie d'y renoncer. La conquête de Constantinople flatta son ambition , et son orgueil sourit d'avance à la réputation que cet exploit lui donnerait.

Dans cette idée ^ il fit construire des forts sur la mer de Thrace , pour intercepter les secours que Constantinople pourrait recevoir de la Méditerranée. Il équipa une flotte nombreuse , exerça luimême ses matelots , assigna leur poste à chacun de ses officiers , leur fit part d'une partie de son plan , sans leur communiquer tous ses moyens de succès.

Au commencement de i453 , il cerna là ville et l'attaqua au mois d'avril par terre et par mer. Ce fut alors qu'on ressentit l'eflfet foudroyant de canons d'une grosseur démesurée, que Mahomet avait fait fondre pour ce siège : chaque fois qu'un boulet portait , il renversait un pan de muraille : les assiégés, préparés à la défense, employèrent, pour conserver la ville , tout ce que le courage et l'art purent leur suggérer.

Le QQ mai , Mahomet donna un assaut général et emporta la place ; tout ce qui opposa de la résistance fut égorgé. L'empereur Constantin Paléologue périt en défendant vaillamment sa couroi^ne.

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Celte conquête du Turc alarma la chrétiemé; le pape donna des bulles ; le commerce du Levant allait disparaître, et les marchandises d'Orient cesser d'arriver en Europe.

Philippe II, dit le Bon , duc de Bourgogne , possédait une grande partie des Pays-Bas. Ses villes maritimes se ressentaient de la stagnation du commerce ; il jugea à propos d'expédier une flotte dans la mer Noire; ce fut un peu avant la conquête des Turcs. A ce propos, nous pouvons donner une idée de la puissance des Génois sur cette mer, par quelques phrases dun écrit du doge Raphaël et du sénat de Gènes , adressé au même duc. « Votre » amiral Gottfried a été pris ^ar les barbares , qui x) lont enchaîné ; c'est nous qui avons brisé ses fers. n Ce même officier a couru sur nos galères; sachez j> que si elles étaient montées par des hommes y) qu'on nomme des Infid^es, ces hommes sont » nos sujets. Ne sait-on pas que depuis plus d'un » siècle la mier Noire est sous la domination des » Génois? etc. etc. » Certes, c'est parler bien haut à un prince puissant I Revemms à Mahomet. Il s'empara de Péra, possédé par les Génois; dès lors le commerce de CafFa fut annulé.

Gênes, trop occupée dans ces circonstances, ne put envoyer d^s secours à ses colonies ; elle céda à l'ordre de Saint-Georges (i) Gaffa et toutes

(i) L'ordre de Saint- Georges « à G^nes, portait one croix

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ses dépendances en Tauride» L'abandon de cette souveraineté avait l'air d'un jeu : on donnait à des chevaliers ce qu'on ne pouvait plus garder, et ce qu'on ne leur aurait jamais offert sans la réduction de Constantinople. Nous ne voulons pas soupçonner le sénat de Gènes de mauvaise foi; aussi croyons -nous que donnant sans regret, on perdait toute espérance de revenir un jour sur cette donation , par un de ces moyens qui se présentent d'eux-mêmes quand on est le plus fort. Les Génois voulaient-ils mettre la valeur des chevaliers à de nouvelles épreuves, ou espéraient-ils qu'un ordre religieux exciterait le zèle de la chrétienté? pensaient-ils qu'on s'armerait, qu'on se croiserait en Europe pour les défendre , et que de leur guerre particulière et indifférente aux autres , naî* . trait une guerre de religion intéressante pour tous ?

Le danger prévu par les Génois se manifesta la même année de la donation. Le Turc somma Gaffa de lui payer un tribut; on s'y soumit avec résignation, (i)

Cependant le pape Pie II y sollicité par les chevaliers de Saint-Georges, rendit un bref accordant des indulgences à tous ceux qui favoriseraient les Génois. (2)

tréflée surmontée d'une couronne ducale au milieu du cro£roA lupérieur ; cette croix était suspendue à une triple chaîne d'or, (i) Bosius, Hist. de Malte y t. a, p. 248»

(â) Vi9àxioii9làxL% ^ Annal, eccles.^ ann. z455, n. 6.

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( jin t465. ) Casimir, roi de Pologne, autorisa les habitans de Caffa à faire de$ levées dans ses états. Elles prirent, en effet, la route de la Tauride; mais s'étant permis des excès dans la ville de Braclaw , elles furent taillées en pièces sur les bords du Bog par les naturels du pays, (i)

Caffa , plus embarrassée que jamais , envoya Doria au pape Paul II -j ce voyage n'eut pas d'effet.

(^An 1475. ) Mahomet, instruit des projets hostiles de ses tributaires , expédia une flotte et des troupes de débarquement , pour s'emparer de la Tauride et pour s'y établir. Les Turcs ne trouve* rent point la résistance à laquelle ils devaient s'attendre ; le siège n'eut lieu que pour la forme. Il paraît que les magistrats voulurent sauver quelques propriétés personnelles aux dépens de la chose publique (2). La Tauride subit le joug du vainqueur, et les Génois n'eurent plus que les regrets de l'avoir perdue.

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