CHAPITRE XVIL
De Tana , colonie vénitienne.
Afitï de ne pas embrouiller une narration que les lacunes de l'histoire obscurcissent et laissent imparfaite , on a cru devoir séparer la colonie v&-
(1) Cromems, 1. ^5, p. 379.
(a) Oderico^p. 194.
nitienne de Tana; plus encore , on a dû s'y déter* miner , puisque malgré son ancienneté et les exploits des Vénitiens , Tana n'a jamais dominé les peuples de Tauride.
Elle était située dans les Palus - Méotîdes , près de l'une des embouchures du Tanais , sur l'emplacement même de l'ancienne ville de ce nom. (i)
Tana était bien antérieure à Cafia. Sa situation avait renouvelé l'ancien projet des Romains de porter dans la mer Noire les productions de l'Inde , en communiquant par le Phase et le Cyrus, Les Romains 1 plus guerriers que marchands, avaient conquis le commerce de l'Inde; les Vénitiens, aussi marchands que guerriers, conçurent le même projet, lorsque leur commerce fut entravé par les circonstances malheureuses que les croisades occa-» -sionnèrent.
Il faut faire une bien grande différence entre le calcul des Romains et celui des Vénitiens. Les premiers jouissaient de leurs victoires , ib conbidéraient le trafic avec l'Inde comme une conséquence utile, mais ils n'ajoutaient aucune extension à cet avantage. Tout devait réussir par la terreur de leurs arines,- de sages mesures, pour assurer le corn-
(i) Le Tanaïs ou Don est un des beaux fleuves de TEurope : il arrose des proTinces fertiles ; son poisson est trèsrenommé : il a donné son nom à des tribus de K#zaLs nommés du Don,
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niercè, étaient au-dessous de leur grandeur. Au contraire, les Vénitiens n'aspiraient qu'à se créer un passage, bien résolus de déployer toute leur industrie pour la réussite d'un projet sur lequel ils fondaient avec raison de grandes espérances.
Vers Fan 1 2o3 ils possédaient Tana , ancienne colonie des Carienjs.
Maîtres dès bouches du Don ^ ils donnèrent à la mer d'Azow une nouvelle célébrité , et la mer Caspienne, oubliée depuis long -temps, rappela les ressources qu'on avait négligées.
Consiantinople devint l'entrepôt d'une partie du globe, et surpassa en magnificence toutes les villes • asiatiques. Les arts y fleurirent , leurs succès accrurent le commerce de l'Inde , le luxe fut porté à son comble ; le despotisme ne put ralentir ni sa marche progressive, ni arrêter le cours des richesses qui s'accumulaient par ce commerce; phénomène inexplicable, car c'est le propre du despotisme d'anéantir les fortunes par les impôts arbitraires et outre mesure, par les confiscations, par le silence imposé aux anciennes lois en dictant celles qui lui conviennent. Les profits immenses des négocians semblaient devoir fixer son attention et réveiller sa cupidité. Il faut le répéter, ce phénomène arriva, et les particuliers jouirent en paix de leur fortune et de leur état civil. En revanche , les mœurs reçurent une atteinte pénible à décrire , la licence la plus effrénée y succéda» Les vertus , rétrécies par
lavidîté, disparurent sans retour; la soif de roi* remplaça tout , la possession de l'or tint lieu de tout.
Lorsque le vœu de s'enricbir est en proportion du travail, de l'industrie, de la décence dans le gain , c'est une émulation commerciale dont le gouvernement profite. Lorsqu'on dépasse toutes bornes , lorsque l'abondance afflue par des gains illicites , que les lois de l'honnêteté sont méprisées^ que l'industrie s'exerce par des moyens honteux , toujours voisinsd'un grand luxe et d'une plus grande dépravation de mœurs , alors l'état trouve sa ruine dans le discrédit public qui amène le sien : on ne découvre pas tout d'un coup cette marche insensible , elle n'est rapide que lorsqu'elle approche de son terme.
Constantinople éprouva la vérité de ces principes. Une catastrophe aussi prompte qu'inattendue renversa le gouvernement et dissipa des richesses , objets de tant de soins.
Ces croisades , si fatales au zèle irréfléchi qui les conseilla , occupaient et troublaient toutes les têtes. Ce|les des Génois et des Vénitiens,^ mieux organisées sans doute , surent mettre à profit le déliré général.
Tana fournit les vaisseaux qui transportèrent les croisés. Les Vénitiens s'unirent aux Français, et, de concert, ils conquirent Constantinople.
Dans le partage de cette conquête, les Français
conservèrent la ville , à l'exceplion d'un quartier affecté aux marchands vénitiens ; il leur servit de dépôt pour le commerce de la mer Noire , qu'ils s'étaient réservé avec la franchise de toutes leurs marchandises.
Le titre d'empereur , la possession de la capitale du ci- devant empire romain, la conservation d'une cité excitant la jalousie des autres , parurent aux Français des avantages brîUans ; la possession d'un faubourg de la capitale , celle des îles et du commerce y se présentèrent aux Vénitiens comme des avantages "utiles.
Dandolo, auteur du projet d'invasion, et chef des Vénitiens , réunissait au suprême degré la science tortueuse de la politique à la bravoure d'un général expérimenté. Autant les Français étaient confians^ autant il était dissimulé. Il savait très -bien que^ puisque la conquête de Constantinople avait aussi peu coûté , il serait facile aux Vénitiens de s'en emparer de nouveau : les Français n'avaient plus de marine ; les vaisseaux qui les avaient portés appartenaient à Venise ; elle était ainsi maîtresse de la mer. Garder Constantinople pour soi eût été une faute; car les Français ne l'auraient pas abandonnée sans répandre des flots de sang; encore n'était-il pas certain que les Vénitiens fussent âorus vainqueurs d'un combat où l'on se serait défendu en désespérés. Mais s'emparer du commerce était une opération sure ; il avait eArichi Constantinople ^
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on pouvait devenir riche à son tour. Dandolo ju* gea de même qu'il était prudent d'attendre les événemens que les croisades amèneraient , et de jouer pendant cet intervalle le rôle d'amis désintéressés ; > ce qui vaudrait à Venise l'admiration de l'Europe.
Cette déKcatesse en apparence n'eut point lieu an sujet du pillage de la ville : les Français, devant la garder, se conduisirent avec modération; ils ménagèrent tout ce qu'ils purent ; les Vénitiens, au contraire., s'approprièrent tout ce qui tomba sous leurs mains , et expédièrent une partie de leur butin à Tana , tandis que l'autre prit la route de Venise- Ce furent ces grandes richesses du pillage de Constantinople qui fixèrent le second mobile de la puissance vénitienne ; l'industrie en était le premier.
En 1237 , les Tatars s'emparèrent de la Tauride; les Vénitiens et les Génois , après des discQssions trè^vives , posèrent les armes pour se livrer uni* quement à leurs intérêts commerciaux.
Les environs de Tana avaient été ravagés par ces peuples amis de la destruction, et pour qui toute industrie était un acte de lâcheté. Cependant ces Tatars avaient souvent remonté le Don; ils savaient que ce fleuve s'approchait de très-près du Volga,- qui se jette dansla mer Caspienne. Les Vénitiens les engagèrent à profiter avec eux de cette utile observation. Dès lors les marchandises , passant par la Bactriane, eurent Samarcande pour entrepôt ; Cazan et Astracan fu*
Digiti
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rent les débouchés de la mer Caspienne ; Tana fut la dernière échelle qui , par la mer Noire , les dis* tribuait à vingt nations.
Afin de bien sentir l'avantage du commerce de Tana^ il faut se ressouvenir que les Vénitiens avaient apporté de Syrie Fart de teindre là soie et de fabriquer diverses étoffes; qu'ils avaient enlevé les ouvriers grecs , premiers Européens possédant la méthode de mélanger des fleurs d'or avec des dessins dans le tissu des soieries; quils avaient arraché à l'Egypte son antique secret de la fabrication du verre , et l'avaient beaucoup perfectionné. Venise ne irouva point cet art à sa naissance parmi les Egyptiens; ils fabriqui^ient déjà le cristal le plus pur , ils donnaient au verre toutes les formes qu'ils jugeaient à propos, et lui faisaient prendre toutes les couleurs. Les Vénitiens ajoutèrent à cette découverte , ils la firent servir à l'ornement des temples : c'est de cette époque que datent ces antiques vitraux qu'on a admirés jusqu'à nos jours et qu'on néglige maintenant.
Tout était avantage du côté des Vénitiens : ils employaient les désœuvrés aux fabriques , ils donnaient la valeur qui leur plaisait aux choses manufacturées , ils n'avaient point de concurrens dans ce genre d'industrie, et l'avidité des Tatars à se procurer des objets aussi fragiles que peu dignes de leur admiration \ en faisait quelquefois tripler le.prix.
iSa HISTOIRE
SVmparer de Constantinople était un ti^lompbe que les. Français ajoutaient à beaucoup d'autres; mais à la gloire près, qu'on ne peut mettre en parallèle avec rien, ils éprouvèrent un vide dans leur conquête ; c'étoit l'incertitude de la conserver.
Les Vénitiens estimaient aussi la gloire^ mais ils faisaient marcher leurs intérêts sur la même ligne qu'elle; les richesses s'accumulèrent sous leur administration^ tandis quon ne vivait à Constantinople qu'au jour le jour, et qu'on ne tirait d'autre profit des liaisons avec Venise , que ce qu'il lui plaisait d'accorder. Tana devint florissante; les plaisirs, conduits par la sagesse, naissaient au sein d'une dépense généreuse , mais sans profusion; des fêtes bien entendues et souvent répétées, attiraient des étrangers en plus grand nombre, puisque le but du commerce était lié avec celui de l'amusement. Ce séjour fut délicieux ; c'était un point de civilisation au centre de la barbarie, un temple, dans le désert, élevé à Thon* neur du commerce par l'industrie et les arts.
Cependant les Tatars ne se bornèrent pas à Tirrupiion en Tauride, ils se répandirent dans la Russie. Les prétentions de KioM» avaient déjà coûté cher à son commerce. Le désir de s'agrandir avait fait oublier l'intérêt réel; on y voulait la guerre, et on n'y était pas préparé. Les Tatars, on le sa* Voit bien , n'attaquaient que ceux qui n'étaient p£Uî
sur lenra^ gardes; on négliga de se fortifier contre eux, et Ton fut victime de cette négligence. •^te' prince russe André Bogolubshi sentit ses fautes, mais trop tard; il transféra la résidence de sa cour à Wolodimir. Le commerce de Kiow avait décliné durant la guerre, il fut diminué par le départ du prince, et dès ce moment les attaques multipliées de l'ennemi le détruisirent entièrement. Kiow correspondait avec Tana, elle lui fournissait toutes les productions des provinces voisines, et recevait à son tour les objets manufacturés par les Vénitiens ; mais Kiow subit le joug du vainqueur Baiki. (i)
Venise et Gênes conservèrent chacune leurs colonies ; elles savaient plier à propos quand les Tatars étaient les plus forts : ce peuple grossier se prêtait à toutes leurs ruses sans les remarquer; ainsi, lorsque ayant pénétré en Russie, Baihi reçut de l'argent des colonies italiennes, avant de leur avoir rien demandé, il fit grand cas d'elles, et ne les inquiéta point.
Constantinople commençait à fermenter; on
(i) Ce chef mongol est nommé Batu par Friebe, t. i , p. 27.
Par un second, Beuhiy Forma Leoni, t. a , p. 12a.
Par un troisième, BelurChan , Hist. Taur., t. a, p. ia6.
Par un quatrième, Bati^ Hist. de Russie, t. a ^ p. 79, de J'ÉTéque.
Par un cinquième, Basthiy M. de Sowolop, p. 34o.
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trouvait le joug des Français insupportable; on les avait adorés les premiers jours; ce n'ëiait alors que des égards' réciproques , que * des fêtes ; la suite ne répondait pas à d'aussi heureux cornmencemens : on exigeait de l'argent avec beaucoup d'honnêteté, mais il fallait qu'il se trouvât; on débarrassait un époux d'une portion de son ménage en lui enlevant sa femme, si elle était jolie; on épargnait à un père le soin de la vigilance sur sa fille en l'emmenant de gré ou de force; on faisait un soldat d'un fils de famille destiné par ses parens à une étemelle paix; on tournait en ridicide les choses saintes, et les ministres du culte n'étaient pas toujours respectés.
Les Vénitiens ne troublaient point le repos des familles, mais ils leur coupaient les vivres; ils permettaient aux Grecs de trouver très-mauvaise la conduite des Français , pourvu qu'on leur laissât l'empire de la mer. Une flotte grecque eut le malheur d'appareiller, les Vénitiens la détruisirent ; ils voulaient n'être gênés en rien dans leur commerce dont les opérations avaient des époques marquées.
Il partait tous les ans de Venise des, vaisseaux armés qui se rendaient à Tana ; c'était le rendezvous général des marchandises de l'Inde et d'Europe. Il partait de Tana des petites galères parfaitement équipées et qui remontaient le Don. Tou» les ans aussi les bâtimens qui avaient hiverné à
Gçogle
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Tana, transportaient a Venise les marchandises deslinéeS pour elle. On ne doit pas conclure de ces transports fixes qu'ils fussent les seuls , mais ils répondaient aux époques où, d'un coté, on réunissait les marchands étrangers aux foires de Venise, et de l'autre, les acheteurs ou troqueurs tatars à celles de Tana.
Un cabotage continuel versa dans là colonie vénitienne le plus réel des richesses des Tatars : il faut entendre, par ce jnot réel les objets enlevés par eux , car ils ne cultivaient point les champs, et «tout leur commerce consistait à voler ici, pour vendre là. N'en déplaise aux habitans de Tana , cette méthode de marchés avec les Tatars se rapprochait un peu du recèlement; mais les actions de ce genre prennent d'autres noms quand c^est en grand qu'elles se traitent , et lorsqu'un gouvernement les autorise.
L'activité, la surveillance, la force des Vénitiens opposées à la nonchalance , à l'inattention , à la faiblesse des Grecs , devaient assurer aux pre^ miers une longue jouissance de leurs succès, et promettre aux seconds une dépendance de la même durée. ^
« Il y avait déjà soixante-dix ans que les Français ^ » occupaient le trône de l'empire d'Orient : les n Vénitiens en Élisaient tout le commerce, et en » recueillaient les richesses. Cependant les Grecs *». reprennent courage , leurs succès sont balancés , M ils luttent contre les forces divisées de leurs
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» oppresseurs » et préparent le moyen de les exter- » miner. Trois empereurs s'étaient formés ad lieu » dun seul. Thessalonique , Nicée, Trébizonde » avaient chacune proclamé un empereur grec.
» Toutes à l'envi soupiraient après le moment de D recouvrer Constantinople , et toutes désiraient » également la chute de ce simulacre d'empereur » latin mal affermi sur le trône des Césars. Les I) Grecs connaissaient bien leur impuissance , mais ».ils nourrissaient un sentiment de haine impla- » cable contre les Occidentaux usurpateurs de leur ,» empire : ils virent la nécessité d'armer contre les » Vénitiens un puissant ennemi, et les circonstances » favorisèrent les desseins de leur politique.
» Les Génois y chassés de toutes les mers, an- » ciens rivaux du commerce des Vénitiens , jaloux: » de leur fortune et de leur grandeur presque gi- » gantesque , osèrent se mesurer sur mer avec eux. » Les premières hostilités avaient commencé six an- » nées après la prise de Constantinople ; mais ils » furent si complètement battus , qu'à peine un » demi-siècle de trêve fut suffisant pour rétablir » leurs forces navales. Ils tentèrent alors derechef » le sort des armes , et une seconde fois ils furent » entièrement défaits.
» Les Grecs , charmés de voir les Vénitiens aux » prises avec une autre puissance , ont recours pour. » le reste à là ruse, ancien héritage de leurs pères. }) Une trame ourdie .dans le plus grand secret
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» ouvre les portes de Constantinople à Miclie^ Pa- » léologue, et détruit le faible empire des Latins >> en Orient. » (i)
Ce n'est point cet empire d'Orient que les Français perdirent, mais une ombre d'autorité, puisqu'ils n'avaient ni forces pour la faire respecter, ni commerce pour l'entretenir, ni flottes pour se ravitailler.
Ce colosse de la puissance vénitienne croula; Tana changea de maîtres.
Au service signalé des Génois succéda une protection immédiate des empereurs, qui les rendit maîtres absolus du commerce de la mer Noire.
« A peu près vers ce temps , dit le savant archevêque }) de Mohilow (2) , le noble Doria releva la ville » de CafTa. »
Nous citons d'autant plus volontiers le passage de ce respectable prélat , qit'il confirme l'opinion que nous avons avancée sur la fondation de Caffa , antérieure aux temps que d'autres ont fixés : s'il eût été question d'établir une colonie à Théodosie pour la première fois , on dirait que sur ses débris les Génois bâtirent Caffa ; mais dire qu'on releva cette dernière ville , c'est convenir qu'elle avait existé sous le même nQm.