CHAPITRE XXIV
Liaison des deux premières époques.
Cette énergie que la Russie avait développée dans les commencemens d'un commerce qu'elle sut tourner à son avantage, fut éteinte par Tinvasion des Tatars. Subissant le sort de tous les pays con*quis , la Russie rentra pour quelques années dans l'engourdissement forcé dont son génie avait su l'arracher.
Après environ quatre-vingt dix ans de cette nul-
(i) Odessa, juin i8ia. Note fournie par M. le colonel de Stempkouski.
DE LA NOUVELLE RUSSIE. îîllS
lité , Jean Wasiliowitsch monta sur le irône et se* coua le joug des Tatars. Vers le même temps, Hadgl Ghéraï, de la famille de G«nghis->kban , succéda en Tauride à Édigée Mangal^ oncle deTamerlan (i). Il avîiit su dompter les Goths et faire taire les Génois ; mais sa souveraineté méritait à peine cette dénomination ; quelques Tatars opprimaient le pays , et Hadgi était leur chef/ Pendant ce fantôme de règne, le royaume de Kiptschak fut détruit : un voile obscur couvre cette partie de l'histoire de la Tauride. Ce n'est qu'au travers de quelques déchirures qu'on apprend qu'Hadgi fut détrôné , qu'il se réfugia en Pologne , d'où il revint pour monter de nouveau sur spn trône , mais environné de plus d'éclat , revêtu de plus de puissance, par le secours du roi Casimir^ et trouvant
(i) « Hadgi Ghéraî, prince mogol, descendait de Gen- V ghis-khan. Il naquit à Trocki, en Lithuanie, pendant l'exil » de sa famille , et un paysan nommé Ghérai le sauva avec » peine du massacre ordonné par ses ennemis. A l'âge de D dix ans , étant en Asie , des Hordes mécontentes du gou* » vemementy cherchaient un prince du sang de GengHs-khan, » pour s'en faire un chef: le paysan leur présenta Hadgi , » et ne demanda pour toute récompense des dangers qu'il » avait courus , que l'attribution de son nom à tous les des- » cendans de Hadgi. C'est ainsi que Ghéraï devint le sur- 7> nom de cette branche de Genghis-khan , et qu'il s'y con- » serve encore de nos jours. » Hist, de la Tauride^ t. ii, p. 199.
ses états agrandis de ce que les rebelles avaient abandonné de leurs anciennes possessions.
. Le retour de ce prince peut être considéré comme l'époque de la fondation de la souveraineté de Crimée. Elle embrassa sous son chef une étendue de pays plus considérable que toute la Nouvelle Russie n'en renferme aujourd'hui ; puisque , indépendamment de la Taurîde , elle confinait au duché de Kiowie^ po&sédait les deux rives du Dnieper jusqu'à Krementchouk j et s'étendait même au-delà du Dniester.
Sous un chef sage , économe du sang et des bien» de ses sujets , cet état acquit une certaine consi-> stance : Hadgi ménagea le grand-duc de Russie et supporta avec fidélité les dures conditions que la Pologne lui avait imposées. Formé à l'école du malheur , il nesie laissa pas éblouir par la fortune, mais il sut fixer son inconstance par la sagesse de son administration.
La mort de Gbéraï faillit à renverser ce royaume naissant ; huit fils d'Hadgi disputèrent ses états; la Crimée fut un théâtre de carnage. Trois frères combattirent pour le trône et se le partagèrent^ jusqu'à ce que Mengli , sixième fils d'Hadgi , fut protégé par les Génois, et, par leur secours, reconnu souverain de Crimée.
En donnant une couronne , les Génois s'en étaient réservé la puissance. Leurs vexations, leur avidité , leurs injustices révoltaient les Tatars ;
DE LÀ T»fOtJVELLE RUSSIE. tiîS
Mengli seul çtait aveuglé par la reconnaissance; sa faiblesse prépara sa chute.
Mengli Ghéraï avait été fait prisonnier par les Génois , vraisemblablement lorsqu'ils repiîrent Caffa , que le père de ce prince avait envahie précédemment. Élevé dans les mœurs italiennes, ac* coutume aux bons traitemens de ses hôtes, Mengli s^attachait à eux, et les Génois songèrent à le faire régner, pour gouverner sous son nom ; mais les Tatars souffraient impatiemtnent un joug qui devenait trop pesant; ils se révoltèrent, et choisirent Hayder Ghéraï pour les conduire.
Hayder était trop faible pour lutter contre les Génois et leurs alliés; il persuada aux Tatars quHls seraient plus heureux en offrant la suzeraineté de la Tauride à Mahomet IL
Cette époque , que nous avons choisie pour la seconde dans la division de cet ouvrage , renferme un grand intérêt pour l'Europe en général , et une calamité pour la Tauride et toutes les nations qui communiquaient avec elle. Non-seulement le cotn^ merce réciproque du superflu des états voisins allait être interrompu, mais la civilisation dune grande partie du continent allait être retardée.
Des peuples invités au commerce, acquièrent avec lui des connaissances qui ne sont point étrangères à ses progrès; les arts s'inoculent, les mœurs se radoucissent, la férocité perd de son caractère odieux, la bonne foi se prépare à devepir la base