‹ Essai sur l'histoire ancienne et moderne de la nouvelle RussieChapitre 26 sur 44 · l6 tlISTOIRE · texte numérisé non relu

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des spéculations , et la raison perce insensiblement les ténèbres de ITgnorance , qui retenaient des peuples entiers dan* Tasservissement imposé par leurs passions -renaissantes. L'empire du Turc va tout arrêter; il rejetçra dans la barbarie ces mêmes hommes que le commerce avait conunencé i éclairer.

Un ^uple intolérant/par conséquent incapable d'apprécier les bienfaits d'un ccmtrat soâal externe^ devait indistinctement soumettre ses intérêts politiques aux principes religieux qu'il avait adoptés , sans réfléchir sur leur extravagance : ne pas être musulman lui paraissait un crime brisant tous les liens sociaux.

Un peuple, soumis aux préjugés > base fonda-^ mentale de ses lois, était voué, sinon à une igno^ rance profonde, du moins à un état d'incapacité suffisant pour éterniser ses principes vicieux, et étouffer sous le poids de sa volonté le génie qui cherchait à se développer chez ses voisins; bien plus ^encore, ces musulmans, maîtres de Constan-^ tinople, allaient engourdir les plus belles provinces de l'Europe et de l'Asie, et menacer les étal& à leur bienséance, d'une invasion prochaine. Ils disposaient de la communication des deux mers; n'était-ce pas annoncer au commerce sa prochaine 'N^^ destruction, et préparer aux nations voisines de

l'Euxin des siècles de servitude et d'abrutissement?

Un peuple efféminé par l'esprit d'une religion:

qui lui présente la volupté pour récompense éternelle quand il aura cessé d'étie, est jaloux de satisfaire des désirs sans cesse irrités; mais il est peu soucieux des considérations morales ou civiles; lapathie règne despotiquement sur lui , tous les intérêts se confondent à ses yeux ; il ne connaît que la brutalité dans la jouissance, queja satiété dans des plaisirs dont il ne soupçonne pas^la délicatesse; tout entier à la jalousie, c'est sa première passion; le repos est la seconde, mais un repos oisif y commandé par les excès , et n'entraînant avec lui ni le désir de s'instruire, ni le goût des réflexions solides; c'est un état de stupeur , dénué d'idées suivies et de sentimens élevés.

Un peuple brave , parce que la nature a donné la bravoure à presque toutes les nations, mais qui trouve dans le fanatisme l'arrêt irréfragable que sa croyance prononce, se battra avec fiireur; mais par une conséquence tirée de ses principes, il s'occupera peu de méthode et de discipline ; son premier feu sera redoutable, mais le défaut d'harmonie et de combinaison l'empêchera de durer. Il exterminera les plus fhibles, égorgera les prisonniers, portera jusqu'au délire le raffinement de la cruauté , parce que* l'humanité , pour être exercée, a besoin des raisonnemens que l'éducation fournit.

Un peuple ainsi constitué sera, même sans agir, la barrière de la civilisation ; son existence nuirai

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à ses voisins ; son influence morale ressembleta à ces miasmes infects^ cause du plus grand des fléaux né chez lui, et dont il ne songera jamais à se garantir.

S'il venait un jour à exister chez ce peuple une âme fortement trempée, un homme supérieur aux autres par ses qualités et son savoir, qui voulût l'arractier à cet état de torpeur, le stimuler aux grandes choses , l'éclairer , le rendre à la civilisation de cette Europe dont il fait partie , lui pro-' poser des réformes sages sur certains artides de sa croyance , source vicieuse d'un gouvernement vicieux , on verrait des flots de sang inonder les premières victimes des progrès de la raison ; on verrait l'état redoubler de bêtise et de férocité ,' et tomber lourdement dans une situation pire que la premiere.

Les Polonais, tantôt aux prises avec leurs voisins, tantôt réunis avec eux pour des intérêts que ïe$ Turcs firent avorter , virent leurs plus belles provinces ravagées par les Taiars. ""

Les Russes , plus découragés qu'intimidés, n'en* treprirent rien sur la mer Noire. Ce fut alors que le sentiment de sa propre défense dut l'emporter sur le désir de s'instruire et de s'enrichir. Riow appartenait à la Pologne^ le prince Jean Wassiliowitsch avait fait un grand pas : il restait néan* moins beaucoup à faire pour revenir au point de puissance d'où Ton était descendu.

La Tauride , courbée sous le joug de Farburaire , souffrait un peu moins , parce qu elle s'était long-* temps familiarisée avec lui; mais son état d'accablement prouvait le peu de résistance qu elle opposerait à quiconque viendrait s'en eih parer de nouveau.

Les Génois seuls conservaient de l'espoir , et celle erreur , fondée sur leur excessive fierté , leur fut cent fois plus funeste : aussi Caffa fut-elle traitée comme ell^ aurait dû s'attendre à l'être du peuple que j'ai, essayé de dépeindre.

« Les bourgeois reçurent ordre de déposer leurs » armes dans la maison de ville et d'apporter vingt » mille ducats. Quarante mille Génois furent enï> voyés à Coàstantinople , pour y peupler un quar* » tier resté Jésert. Tous les esclaves passèrent au » grand'seigneur , et les naturels du pays se trou- » vèrent forcés de se racheter pour des sommés pro- » portionnées à leur condition. On ne leur laissa , » par grâce , que la moitié de leurs biens. Ils furent » assujettis à un tribut, et pour comble d'opprobre , ;) quinze cents enfans mâles , arrachés des bras de » leurs parens , allèrent grossir le nombre des vic- »times du sérail. Les maisons considérables, les » palais, les églises les plus majestueuses furent » rasées. Achmet ne conserva que les moins belles » pour les dévotions de ses musulmans. Huit jour^ » après la prise de la ville, il donna un grand dU' » ner au second étage du Franc azur, au bord de

D la mer, à tous les principatix Arméniens qui » avalent trahi le pays; puis , en les congédiant, il » les fit descendre l'un après l'autre par un esca- » lier très-étroit , au bas duquel le bourreau les at- » tendait la hache levée pour leur couper la tête. Il » ne réserva que le perfide Squarciajico , le princi- » pal moteur de la prise de Caffa , qu'il envoya su- » bir son supplice à Constantinople , où il transporta » des richesses immenses. » (i)

Les Turcs prirent Soudagh , Soldaia, Baluclawa ou Cembalb, et Ctenos, aujourd'hui Inkerman, sans accorder de quartier, même aux étrangers réfugiés dans ces villes infortunées.

Tana, Bosphoro, Mancup furent détruits. Cher- 6on, qui n'avait que des édifices pour attester sa

(i) Extrait de YHist de la Tauridcy t. ii, p» 177 , ainsi que Tanecdote suivante : <( Pendant le trajet de Caffa à

> Constantinople , un Génois , nommé Simon Formario, » jponçut le projet d'une délivrance commune , et gagna ses >• compatriotes pour se jeter, à un signal convenu , sur leurs » gardes, tuer chacun leur homme, et conduire le vaisseau, » chargé de cinq cents garçons et d'un riche butin , à la ville là à^Akermariy nommée autrefois Moncastro, Tout s'étant » exécuté avec une adresse parfaite , ils partagèrent le bu- » tin entre eux ; mais une dispute s'étant élevée , le com- » mandant de la place, qui n'épiait qu'un prétexte pour » s'emparer de la prise, nomma leur querelle un combat,

> leur arrivée un attentat formé contre la ville; s'empara de » tout y renvoya l'équipage, et livra les cinq cents enfims à » ÉUenncy prince de Valachie. » -

grandeur passée , les vit tomber en partie sous des mains barbares et familiarisées avec la destruction.

Après trois ans de carnage, les Turcs , plutôt lassés qu'assouvis de répandre le sang, laissèrent un peu respirer la Tauride. Mahomet choisit le même Mengli Ghéraï pour le revêtir de la souveraineté de Crimée , sous le titre de Khan , se réservant les places fortes et la suzeraineté de tout le pays. Dès lors la Crimée et la plus grande partie de la Nouvelle Russie devinrent des provinces turques, dont le khan n'était que le gouverneur, quoiqu'il eût toutes les apparences du souverain pouvoir.

Dans les conditions que Mengli accepta , il promit respect et dévouement à Mahomet, s'engageant à ne faire la guerre ou la paix que d'après ses ordres; reconnaissant^ de plus, ne tenir le trône que du grand-seigneur, et s'obligeant d'abdiquer aussitôt que cette abdication lui serait agréable. Dans les prières publiques, celles pour le khan ne devaient être faites que lorsqu'on aurait cessé de prier pour Mahomet et le salut de l'empire.

De son côté , le grand-seigneuk* s'engagea à ne placer sur le trône de la Crimée et de ses dépendances qu'un prince de la famille de Genghis'khan^ 'il promit que ni lui , ni ses représentans ou successeurs ne pourraient condamner à mort un prince de cette race ; que le khan jouirait du privilège de faire flotter l'étendard à cinq queues, et qu'on lui

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payerait, en temps de guerre seulement, vingt mille ducats pour l'entretien de sa garde. Ces con* ditions furent jurées par Mahomet , qui promit de les faire scrupuleusement exécuter, se réservant néanmoins de les révoquer le jour où les khans cesseraient de lui être fidèles.

{jàn 1/177. ) On voit par ce traité, et surtout par cette dernière clause , que le khan n'était que J'agent du grand-seigneur. Parmi des hommes accoutumés à n'avoir de guide que leurs volontés, le prétexte d'infidélité pouvait naître des actions les plus simples , qu'on interpréterait à sa guise.

Ainsi fiit changée la forme du gouvernement dç Tauride ; tout ce qui compose aujourd'hui la Nouvelle Russie, ou du moins laf très-grande partie de son territoire , va , pendant la seconde époque de cette histoire , être gouvernée par les khans de la famille de Genghis et de la branche de Ghéra'û

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