CHAPITRE PREMIER
Règne de Mengli Ghérai,
Apres la faiblesse d'un prince, la mauvaise foi dans celui qui gouverne est le plus grand des maux; seul^ il peut les entraîner tous.
En vain une politique lâchement astucieuse cherche l'intérêt de l'état dans le mépris de ses engagemens ; en vain croit-elle y trouver un moment de succès , il sera suivi d'une honte éternelle, d'un repentir tardif; les rênes du gouvernement se relâcheront , une^ catastrophe prochaine s'annoncera , et la mauvaise foi qui l'a préparée sera in* capable de l'empêcher.
Les peuples n'ont plus de chef, lorsque le caprice du cabinet qui les gouverne est plus fort que
(l) EXPLICATIONS NECESSAI&ES.
On nomme step ou stèpe , un pays considérable sans culture. On mesure les distances par werstes. Une werste se compose de 400 sagènes ; celle-ci contient 6 pieds 6 pouces ~ de France. 104 werstes 87 sagènes font le degré de a5 heues françaises.
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rhonneur national; les peuples n'ont que lombre d'un gouvernement , quand son chef est de mauvaise foi par le principe habituel de sa politique.
{jin 1477O Le règne de Mengli Ghéraï va fournir des exemples de la duplicité la plus révoltante, de la dissimulation la plils profonde , du mépris le plus prononcé pour toutes les vertus , et de la fourberie la plus actucieuse; aussi ne verra-t-on que des peuples malheureux , que des souverains séduits et trompés ^ que des engagemens violés , que des amis trahis^ que des provinces ravagées.
La domination des Génois , le séjour des étrangers , les correspondances suivies , l'activité du commerce avaient avancé la civilisation de la Tauride ; à la vérité le despotisme retardait ses progrès en resserrant les âmes , mais les organes de l'entendement s'étaient développés.
Quoiqu'il soit très-vrai que les peuples en général n'ont que des opinions peu réfléchies , parce qu'ils n'acquièrent jamais une masse d'instruction , il leur reste cependant cette intelligence naturelle qui se prononcerait toujours pour la bonne foi , si elle n'était égarée par les passions de ceux qui les abusent.
Assouplis par le despotisme, les Tauriens étaient susceptibles de recevoir toute espèce de gouvernement : on espère quand on souffre, et quoique les souffrances redoublent, on espère encore : il ne restait à Mengli que d'abuser de cet espoir , biep-
fait dé la divinité , qui survit à toutes les disgrâces, qui soulage tous les maux, qui nous berce lente-r znent des rêves du bonheur, qui dure autant que nous ; la politique abominable de ce prince féroce proposa des changemens avantageux en apparence, et dont le but caché était l'asservissement total d'un peuple déjà si malheureux.
Reprenons de plus haut l'ordre des événemens,
Mahomet II était magnifique ; la fortune qui le favorisa pendant trente-un ans de règne , se plut à laisser long-temps victorieux celui qui savait répandre des trésors aussi facilement qu'il les acquérait.
La pompe asiatique présida à l'inauguration de Mengli. Mahomet voulut donner une grande idée de son pouvoir , en entourant cette cérémonie de tout ce qui devait ajouter à sa solennité. Les personnages les plus marquans de la Tauride furent appelés ; la pJupaK des villes soumises au grand seigneur envoyèrent des députés à Constantinople ; les hommes en place , les grands de la cour , les riches particuliers , désirant plaire à leur maître , déployèrent autant de luxe que la prudence le permit ; <»r ils n'oublièrent point qu'il était dangereux: de passer pour très-riche aux yeux d'un despote. Le divan fut convoqué et l'empereur le présida.
Jamais autant de richesses n'avaient ébloui les Turcsj le divan ressemblait à une assemblée de
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souverains rendant un hommage de soumission et de respect au premier monarque du monde. Mengli fut introduit par le capl-aga : après les salutations accoutumées et qui prouvaient la servitude de celui qu'on allait couronner , on le couvrit d'un drap d'or fourré d'hermine ; sur sa tête fut placé un honnet brodé en diamans et surmonté d'une aigrette de brillans ; le porte-glaive , dit le savant prélat de Mohilow, « lui ceignit l'épée à poi- » gnée d'or, garnie de diamans, et mit le carquois » et l'arc sur ses épaules : puis le diplôme d'inves- » titure fut lu , et le mouphti harangua le khan. »
Autant Mahomet avait mis d'appareil dansl'inau-» guratîon de Mengli , autant voulut-il déployer de majesté pour son retour en Tauride : on envoya des commissaires annoncer sa venue, et on les chargea de publier le couronnement du khan dans toutes les provinces.
Tout ce que l'art et le luxe purent inventer, soit dans la beauté et la richesse des équipages de Mengli, soit dans la recherche minutieuse avec laquelle on décora et enrichit les vaisseaux destinés à transporter sa suite , ou dans la magnificence des présens faits au prince et aux siens ; tout ce qu'un grand souverain regorgeant de trésors pourrait faire pour orner la pompe d'un allié fidèle et redoutable , Mahomet le prodigua au plus fourbe des hommes.
Arrivé à Koslow, avec cet attirail imposant, la
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peuplé le reçut comme une divinité , et bénit Mahomet d'avoir choisi un descendant de Genghis-khan , pour le mettre à leur tête. C'est ainsi que , toujours séduits par la nouveauté , les peuples volent gaîment au-devant de la servitude.
Cependant le capi-aga , entouré des députés du pays , annonça , dans une assemblée générale , que <c Mengti n'étoit qu'un représentant de Mahomet , » que cet empereur se réservait non-seulement la » souveraineté de la Crimée , mais encore la pro- » priété des places fortes. »
Les Murzas (1) déclarèrent ne point reconnaître Mahomet pour leur souverain ; le tumulte fut porté a son comble, et le peuple, toujours lé même, changea , sans savoir pourquoi , sa joie en regrets.
Dans une conjoncture aussi délicate, le nouveau khan et plus encore le capi-aga furent très-embarrassés de leurs personnes, qui couraient de grands risques, et de leurs richesses, très-exposées par l'événement. On prit le parti d'usage; ce fut d'apaiser la multitude, en paraissant adopter sc^s avisj on lui promit tout ce qu'elle voulut, mais secrète- ment on instruisit l'empereur.
Mahomet, accoutumé à ne pas trouver de rési-
(i) Murza est l'abrégé d'émir-zadeh, qui signifie, en per- %aujjils de prince; parmi les Tatars, il désigne les nobles ; il y en a de denx espèces : les premiers sont les descendans de Tamerian , les seconds sont des nobles parvenus; on les nomme murza'AapiAoulis.
stance chez ses ennemis, jeia sur les Tatars un regard d'indignation; il fît marcher des troupes qui prescrivirent l'obéissance , et les jours de fête consacrés à l'inauguration du khan^ furent changés en jours de deuil.
On a vaguement dît que les Tatars persistèrent dans leur refus , qu'ils s'assurèrent de certains postes dans les montagnes : nous ne savons rien de positif à cet égard ; seulement on nous assure que ce fut alors qu'ils obtinrent le privilège d élire leur khan dans la famille de Ghéraï.
Que ce privilège fut une suite de la condescendance de Mahomçt , cela n'est pas croyable : un caractère comme le sien ne .plie jamais, et quand même il l'eût accordé , n'avait-il pas droit de con-* firmer ou de refuser le prince élu ?
Si , dans ces circonstances délicates f la Porte parut céder quelque chose- de ses prétentions, il fallut sans doute que l'intérêt de l'état l'exigeât impérieusement.
Mahomet est obéi ; Ghéraï essaie son pouvoir ; il garde les troupes qui avaient servi à son installation, et, chose incroyable, il entreprend des courses sur ses propres états; il impose les villes, pille celles qui ne peuvent se racheter , dévaste les campagnes , met aux fers ceux de ses sujets qu'il destine à l'esclavage , les embarque sur les vaisseaux du grand-seigneur ; et les fait publiquement vendre à Constahtinople.
lues Génois, comme on Ta déjà fait remarquer, avaient disposé du trône en faveur de ce même prince ; ils l'avaient reçu enfant , et lui ayant fait apprendre tout ce dont Tinstruction de ces temps était susceptible , ils lavaient adopté et considéré comme le fils de la république (i). Lorsque Mahomet conquit la Tauride , lorsque des flots de sang , injustement versés, déshonorèrent sa victoire, les Génois du parti de Mengli se sauvèrent dans le Vieux-Crim, place r^ardée alors comme la plus forte du pays : ils y transportèrent leurs richesses.
On ne peut soupçonner la trahison dans un fils adoptif , dans un prince qu'on a élevé au souverain pouvoir ; aussi les. Génois , pleins de confiance , s'adressèrent à Mengli; U accueillit leurs dépuléd avec la bonhomie de la vertu; îl leur promit de faire aux Génois Içs conditions^ les plus avanta» geuses; et, pour leur prouver son dévouement ,ii annonça qu'il allait marcher sur Crim et la préserver de toute insulte : les députés rapportent ces^ nouvelles aux réfugiés ^ qui , dans un premier moment de j^oie , sortent de la ville , viennent au-devant de leur libérateur. Mengli-Ghéraï campe sous
(1) On a dit « que le jeune Ghéraï , étant leur prisonnier, )» ils réservaient cet otage pour s'en servir à propos. » Où et comment ce prisonnier fut -il fait? On reproche assez de choses aux Génois; pourquoi ne pas leur laisser le mérite d'une bonne action?
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les murs , surprend la place pendant la nuit , s^eu empare , pille les trésors qu'elle renfermait, et fait passer les Génois au fil de Tépée. Cette conduite atroce ne nous entraînera dans aucune réflexion ; quand la nature forme des monstres, les yeux doivent se fermer, et l'humanité gémir.
La désolation régnait sur la Taurîdë. Ce beau pays avait perdu la moitié de ses habitans , égorgés par leur prince. Le royaume de Kiptschak était en décadence; M«igli en attaque les hordes éparses , les défait, le^ conduit sur la portion de ses états qui avait le plus souffert, afin d'y remplacer les habitans , vîctimesdesa fureur insensée. Ç/in i48ï).
Encouragé par le butin qu'il fit sur le khan de Kiptschak , il dirigea vers la rapine l'esprit de ses. peuples ; ce fut dans cet objet qu'il viola ses traités avec:Casimir , roi de Pologne ; qu'il pilla Kiow et brûla Braclaw.
Des traités conclus avec bonne foi , signés par des princes qui se respectent, sont desengagemens sacrés , le sang et le bonheur des peuples tiennent à leur observation ; Mengli ne ratifia des conventions publiques que pour les enfreindre ; il jura amitié aux Polonais, et aussitôt que ses soldats furent en état d'entrer en campagne , il tomba sur la Pologne. Ses armes ne furent point heureuses , il retourna en Crimée, où, pour le seul plaisir de violer le droit des gens, il fit arrêter le fils du khan Achmet qui était venu sur la foi des mémea
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traités. Celte injuste détention occasionna une nouvelle guerre au préjudice de l'agresseur.
Le génie malfaisant de ce khan de Crimée ne laissait pas que d'avoir beaucoup de ressorts ; son activité était infatigable^ et c'était après une défaite qu'il préparait de nouveaux moyens pour tenter le sort des armes.
Achmet , klian de Kiptsckak , ou trompé par la politique des Polonais , ou victime des formes lentes de leur diète , se trouva privé des secours de ce peuple , lorsqu'il eut à combattre les Russes. Il était doué d'un esprit de générosité , dont la noblesse faisait encore mieux ressortir l'odieux de la duplicité de Mengli. Dans les dernières guerres , Achmet a>ait conquis sur les Russes plusieurs villes qui faisaient autrefois partie de la Pologne ; il les rendit généreusement aux Polonais , et devait s'attendre à être puissamment secouru par eux. Sans déclaration préalable, Mengli vint prendre en queue l'armée du khan de Kiptschak ^ et en fit une portion prisonnière.
Il serait trop long de suivre Mengli dans les détails odieux de sa conduite, de peindre son acharnement contre les chrétiens qu'il ext^erminait , en admirant leur patience et leur courage , de décrire ses dévastations, exercées le plus souvent sur ses alliés et même sur son peuple. Un esprit de vertige régnait sur les puissances voisines ; la terreur avait engourdi tous les bras , et l'insouciance ,
avoir d'ennemis à combattre : la dévastation , le pillafge, l'incendie , furent les fruité de cette expé** dition ; il en préparait une autre , c[uand la mort l'arrêta après trente ans de règne.
Ce prince ignora toutes les vertus et épuisa tous le3 crûmes ; l'humanité seoibla respirer à sa mort , et la Crimée vit luire un rayon d'espoir , en perdant un chef qui avait déshonoré le titre de prince et mérité l'exécration universelle.
Ce n'est pa« interrompre lé cours de l'histoire que de faire connaître un peuple qui doit en occuper une partie.
L'origine , les usages , les mœurs dés Rozaks ^* pordgués (i) méritent d'être connus. Si nous ne renfermons pas dans le chapitre suivant et leurs., exploits , et les révolutions qu'ils ont éprouvées ^ c'est que ces faits vont trouver leur plaw dans les deux époques dé cette histoire qu'il «loiis reste k parcourir- . ,