‹ Essai sur l'histoire ancienne et moderne de la nouvelle RussieChapitre 28 sur 44 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

. Des Kozah zaporoghi ou saporogjues.

En traitant de l'histoire du neuvième isiècle ^' Tempereur Constantin Porphyrogénète parle d'un pays nommé Kazachia , situé entre les mers Noire

( l) On écrit indistinctement Kozal! ou cosaque , zaporogue ou sapoTvgue : il est cependant mieux de laisser à chacun^ son vrai nom.

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et Caspienne (i). Les annales russes appellent une nation^ existante dans le onzième siècle, Kozaghi.

Essayer maintenant de donner aux Kozaks ces nations pour origine, ce serait agir bien légèrement ; la vraisemblance ne suffît pas.

Gédémin, grand-duc de Lithuanie, mit fin à la dom^inatîon des Tatars Tan 1 320. 11 donna une nouvelle forme de gouvernement à Kiow et à son territoire. Les vainèus se familiarisent difficilement avec des chefs étrangers ; une défaite ne change ni les usages , ni la manière de vivre ; mais quand on porte atteinte aux lois et aux fortunes particulières, on ne doit point compter sur l'apparente soumission d'un peuple contraint : les mécontens formèrent des rassemblemens et s'expatrièrent ; l'embouchure du Dnieper leur offi'it un asile inexpugnable ; ils s'y retranchèrent. Ces nouveaux arrivés, devenus redoutables , se firent respecter de leurs voisins. Une seconde irruption des Tatars les rendit maîtres de Kiow ; la route était tracée à ceux qui ne voulaient pas reconnaître de domination étrangère , et le nombre des réfugiés au-dessous des cataractes du fleuve augmenta. Telle est l'origine la plus probable des Kozaks zaporogues. (2)

{1) De administratione imperiiy fol. 11 3.

(2) Les Kozaks ou Cosaques prennent le nom de zaporo^ gués de za, au-delà , et àeporoghi, cataractes. L'essai sur rhistoire que nous traitons composerait vingt volumes si

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Casimir, roi de Pologne, ajouta au nombre des réfugiés , en unissant Kiow à ses états , et en chan-( géant ladministraiion de ce pays.

Des troubles survenus en Pologne firent passer chez les Zaporogues un grand nombre de nobles, qu'une foule de peuple accompagna. Lassés de leur servitude, beaucoup de Tatars vinrent jouir d'une indépendance assurée dans le pays de la licence* Ces Tatars, accoutumés à vivre de rapine , convinrent le mieux du monde à une nation belliqueuse qui fondait son bien-être sur le brigandage.

Le Dnieper, environ à trois cent quarante werstes de son embouchure, est embarrassé par des rochers qui empêchent la navigation ; quelques-uns sont à fleur d'eau ; d'autres s'élèvent inégalement jusqu'à, six pieds.

C'est au-dessous de ces cataractes que les Kozaks étaient réunis. La Pologne sentit de quelle utilité pouvaient lui être des associations de gens déter^ minés, qui vivaient , à la vérité, à la manière des Tatars, mais dont la bravoure pouvait arrêter les entreprises du khan de Crimée.

D'après nos mœurs, et principalAnent d'après le vœu de la nature , il est difficile de concevoir

nous Toulions entrer dans les détails de Torigme de cliaqae peuple. Les Zaporogues n'ont rien de commun ayec les anciens Khosars; aussi noua renfermerons -nous dans les bornes d« notre sujet , en ne pariant que des Kozaks zaporogues.

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eomment le désir de devenir riche, ou la fureur de combattre , avaient pu faire consentir lés jeunes Kozaks à renoncer au commerce des femmes. Par une loi eitpresse, il était défendu aux personnes du sexe d'entrer sur leurs terres (i); aussi, pour se recruter, ils recevaient les gens sans aveu et le» déserteurs; ils obligeaient souvept les voyageurs égarés a s'établir parmi eux ; ils enrôlaient des Russes, des habitansde la Volhynie, de la Podolie, et d'autres pays; ils faisaient des courses sur les provinces voisines et enlevaient les enfans mâles.

Dans les derniers temps , une partie des Zaporogues était mariée , mais reléguée dans un canton séparé ; la ville de Nowomofkowski , nommée anciennement Nowoselitza , devint le chef-lieu de ce canton.

Chaque année, le i®' de janvier, il y avait une assemblée générale pour déterminer le partage des terres renfermées entre. le Dnieper etleBog, ainsi que pour fixer à chaque kurène (^) l'étendue de la portion du fleuve où il lui était permis de pêcher.

Le sol était partagé suivant le nombre des kurè*^

(i) Histoire de la Petite Russie •> t. i , p. aSa.

(2) La kurène n était autre chose que la tribu contenant un nombre de Kozaks fixé par leurs lois. On donnait aussi ce nom aux villages où ils étaient réunis ; on Thonorait en le donnant de même aux corps-de-garde, et on le prostituait en désignant ainsi les cabarets. Elle était bien pauvre la langue de ces Zaporogues !

nés : on tirait au sort pour qu'il décidât de ]a situation de chaque tribu; mais l'année suivante la même opération se répétant , le Kozak était attaché à la propriété totale , et fort peu à la propriété par^ ticulière, qui passait tous les ans dans d'autres mains : chaque année aussi les chefs étaient re-nouvelés , à l'exception de l'hetman.

Rien ne prouve la simplicité de ces assemblées et le peu de prétention des chefs , comme la manière dont les places étaient prorogées ou accordées à de nouveaux Kozaks. On prononçait par acclamations, on criait à tue-tête qu'on priait l'homme en place d'y rester pour le bien de tous ; quand il s*y refusait , on l'élevait sur une manière de brancard, et cet honneur, signe du pouvoir, ne lui permettait plus de s'opposer au vœu général. Lorsqu'on désirait récompenser un guerrier valeureux , ou lorsque l'hetman avait mécontenté les Kozaks^ un membre de l'assemblée saluait le chef, tous les autres gardaient un profond silence ; à la suite du salut on demandait le bâton du commandement : l'hetman remercié déposait ce bâton auprès du drapeau, saluait les assistans, et l'acclamation qui nommait son successeur commençait alors.

L'hetman des Kozaks devait être distingué par sa naissance et sa bravoure : on peut juger de l'étendue de son autorité, en réfléchissant à celle qu'avaient les chefs de chaque kurène ; ces derniers étaient juges souverains de toute conlesution , rixe ,

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OU trahison; les crimes de toute espèce étaient de leur compétence. La justice était administrée de cette manière : le chef de la kurène assemblait les Kozaks; il écoutait l'accusé , demandait lavis de l'assemblée, et décidait si elle avait prononcé avec justice ou non ; c'était toujours lui qui confirmait ou annulait l'arrêt ; son avis était la loi vivante, et le respect qu'on lui portait ne se démentait jamais.

Dans les petites discussions , quelques Kozaks qui survenaient par hasard , décidaient à la pluralité des voix; ce jugement était' payé par une salutation des deux parties , qui n'osaient contrevenir à l'arrêt.

Je ne sais si je me trompe , mais je crois remarquer dans cette manière de rendre justice > une noble simplicité qui tient singulièrement à l'estime réiciproque que des hommes ont les uns pour les autres ; on peut donc s'estimer quoiqu'on soit animé de l'amour du pillage! Les conventions qui réunissent certains hommes, l'ignorance des vrais principes d'honnêteté, les préjugés invétérés, leur donnent sans doute un sentiment qui n'est propre qu'à eux , des vertus qui ne conviennent qu'à leur association , des idées fausses sur tout ce qui n'est pas eux, mais justes sur ce qui les concerne. L'éducation dirige l'âme , elle seule fait la différence du grand homme élevé parmi les barbares du grand homme formé chez les nations civilisées.

Ce n'était pas un crime de tuer un étranger ;

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mais celui qui se rendait coupable du meurtre d'un de ses camarades était enseveli vivant à côté du mort. Le vol sur le territoire voisin était digne d'éloges ; celui commis entre Kozaks était une faute irrémissible.

Les mœurs des Zaporogues ont changé progressivement : le siècle dernier il ne restait de leur ancienne manière d'être, que la bravoure, l'esprit de rapine et leur éloignement pour les femmes.

A ce propos, s'il fallait croire à la fable des Amazones, qui ont à peu près habité ce même pays, on remarquerait qu'une association de femmes sans hommes a été remplacée par une autre d'hommes sans femmes.

Les Kozaks sont montés sur de petifs chevaux très-maigres, très-sobres et très-agiles; la souplesse de ces animaux est aussi surprenante que la facilité avec laquelle ils supportent les plus grandes fatigues.

Une lance , des pistolets , un sabre , une carabine , composent un amas d'armes dont le Kozak n'est point embarrassé. II y ajoute même un fouet trèscourt dont il supplicie son cheval.

Les Zaporogues professaient la religion grecque J ils étaient dans l'usage d'élever des collines ou kourganes sur la tombe de ceux qui périssaient les armes à la main, (i)

(i) Le« kourgane» sont de< monticules coniques quon

Digiti

DE LA NOUVELLE RUSSIE. ^J^l

L^industrie mercantile se mêlant au tumulte de5 armes y les Zaporogues firent un grand commerce avec la Tauride*

Terminons cet article par des observations sur les Kozaks ^ extraites du manuscrit d'un lieutenantgéneràl au service de la Russie.

« Quoiqu'on ne compte presque jamais sur le^ » Kozaks dans les armées russes^ ils y sont cepen- » dant très-utiles , et ils réunissent à leurs autres » avantages celui de ne presque rien coûter à l'état, » puisque pour environ vingt roubles par année » ils s'équipent eux et leurs chevaux? , qu'ils entrey> tiennent de même sans frais. On voit qu'il est » difficile d'avoir de la cavalerie moins chère. Il » est vrai que leur habillement n'est ni riche ni » élégant ; une espèce d'habit assez semblable aux

reirouve à tous pas dans la Nouvelle Russie. Une tradition très-incertaine nous apprend que leskourganes les plus élevées ont été construites en l'honneur des chefs ou des princi* paux officiers de l'armée. La situation de quelques-unes me fait penser qu'on en disposait un certain nombre pour allu-^ mer des feux servant de signaux dans les guerres»

J'ai vu ouvrir une kourgane : elle renfermait le squelette d'un homme de haute taille , et dont la tête ^ carrée, avait le crâne très -épais; sa main droite était couchée sur son sabre ; celui-ci était presque tout décomposé; près de la main gauche étaient les griffes d'un vautour. Les boutoni d'habit » assez bien conservés pour être reconnus i étaient d'os.

a^a HISTOIRE

» vétemeus polonab , une culotte très-large et une » paire de bottes composent^ avec un bonnet rond » et fourré , toute leur garderobe* Leurs armes » consistent en une paire de pistolets qu'ils portent » à leur ceinture , un sabre et une lance de douze » pieds de long. Les chefs portent la barbe à la » manière des Turcs. Us montent des chevaux d'une » petite taille^ mais pleins de nerf et de vigueur, M et avec lesquels ils font des courses prodigieuses.

9 Ces hommes, vraiment curieux à observer, j» sont doués d'une intelligence extraordinaire. Sans 9 avoir aucune connaissance de la boussole, ni du » méridien , ni d'aucune partie de l'astronomie , ils » retrouvent leur chemin dans les déserts par la » simple observation des étoiles; et avec ce seul » secours ils ne s'égarent presque jamais.

» Avec de pareilles troupes légères il est impos- » sible qu'une armée soit jamais surprise. Dans la » guerre de campagne , ils occupent toujours un » grand espace en avant de l'armée, et leurs postes » se soutiennent par échelons pour pouvoir donner » et recevoir des nouvelles. Dans la guerre de siège » ils ne sont point inutiles; bien loin de là , ils em- » pèchent d*être surpris par les sorties de l'en- » nemi ; ils n'ont besoin ni du mot de l'ordre ni de » la parole , et une manière de siffler , qui n'est » propre qu'à eux, leur suffit pour se reconnaître. M Le genre de guerre dans lequel ils excellent , c'est » lorsqu'il s'agit de brûler ou de dévaster un pays.

n soit pour nuire à l'ennemi , soît pour Tempêcher » de subsister. »

Nous ajouterons à ce qui précède, que la discipline desKozaks s'est singulièrement perfectionnée. Elle leur vaut une considération militaire qui leur manquait autrefois. ( i )

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