‹ Essai sur l'histoire ancienne et moderne de la nouvelle RussieChapitre 29 sur 44 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Règne de Mahomet GhéraJt,

{An i5i5. ) Cette politique tortueuse, cet esprit de rapine et de mauvaise foi qui ont caractérisé le règne du père , présideront à celui du fils.

On ne doit ni embellir une histoire , ni en effacer les principaux traits. Les devoirs que l'exactitude prescrit à l'historien , sont quelquefois des supplices. Dans cette cruelle position , continuons l'histoire des khans.

Mahomet avait une figure hideuse. C'était le transparent au travers duquel on découvrait son âme atroce. La flatterie, ce vice qui environne fe pouvoir, et qui trompe si souvent des princes faits pour entendre la vérité , composait les délices du

(i) Ce que dit Scherer, dans son Histoire de la Petite Russie y sur les Kozaks, leurs mœurs et leurs lois, beau-, coup d'autres l'ont écrit avant lui ; mais il ne reste plus de traces ni de leurs principaux usages , ni de leurs anciens préjugés.

klian : il fallait lui répéter sans cesse qu il était uu homme incomparable ^ que sa pmssance n'avait point de bornes, que sa taille était bien prise et sa beauté mâle, rivale victorieuse de celle du dieu Mars; prenant alors une contenance fière, affectant une démarche héroïque, ajoutant à la rudesse de ses traits des crispations de muscles qui le rendaient épouvantable , il demandait , d'une voix de tonnerre , si . Mars pouvait inspirer plus de terreur (i). Bientôt roulant des prunelles étincelantes et égarées , comme celles du tigre , il faisait voltiger son sabre sur des têtes soumises, et qui applaudissaient à ce jeu tant qu'il n'en abattait aucune (2); à cet exercice , dont les courtisans auraient su se passer , succédaient les opérations graves. Il assemblait ses confidens, et discutait avec eux sur les moyens les plus subtils pour tromper ses alliés.

Depuis long-temps , quelques sujets russes s'étaient établis dans des villages polonais : était-ce inconstance? était-ce mécontentement? Ils s'attroupèrent, pillèrent plusieurs bourgs, et retournèrent en Russie. Sigismond I*"^ en demanda satisfaction au czar, et, sans attendre sa réponse, il envoya

(i) Néron ayait la même manie : il questionnait ses familiers sur sa ressemblance avec Orphée et Apollon.

(a) Quand il tuait ou blessait des murzas, il excusait sa maladresse , en disant qu'il ayait touIu les punir de manqucmens secrets. Quel jeu ! quel prince !

des émissaires déguisés à Mahomet , pour comploter avec lui. A peine ces négociateurs sont-ils parvenus en Crimée , qu'ils déploient leur caractère , comblent Mahomet de présens, et gagnent, par cette voie , plusieurs Tatars en crédit. On convient de fondre à Fimproviste sur la Russie ; le khan de Crimée se charge de l'attaquer par le sud , et Sigismond doit l'assaillir du côté du nord.

' Sur ces entrefaites , le czar ayant à se plaindre du roi de Pologne , jugea à propos de s'attacher Mahomet. Ignorant la députation qu'il a déjà reçue, il lui en envoie une nouvelle. Le khan accepte ses présens , change ses plans d'attaque , et s'unit au czar contre la Pologne : les Tatars entrent en Podolie , et la ravagent. Indépendamment du butin qu'ils y font^ ils enlèvent cent mille prisonniers, (i) De son côté , le roi de Pologne entrait en Russie ; il ne put croire à la nouvelle qu'il reçut de Podolie : bientôt convaincu , il revint sur ses pas. Mahomet lui envoie des députés , accuse l'insubordination , la témérité de son fils , qui avait agi sans son ordre ,

(l) Hist.'de Crimée,

L'aatenr de la Relation historique de Pologne^ pages 90 et 91 , n'en compte que cinquante mille. Il ajoute que le fils de Mahomet partit de Crimée , pour cette expédition, à la tête de trois cent mille chevaux.

On trouve trop souvent des exagérations de cette forc^ ; il est sage de les omettre, ou de les faire remarquer comme douteuses, quand on les eite.

et , pour prouver sa bonne foi , il se jette sur la Russie , dont les frontières étaient ouvertes de son cote.

Le czar avait transporté toutes ses forces au nord de ses états , pour s'opposer à Sigisinond. Surprise nouvelle pour le souveraiii russe; il fait des marches forcées; mais le perfide khan a déjà détruit et saccagé le pays : il est de retour dans le sien , avec un attirail immense des dépouilles qu'il a faites.

D'aussi longues courses suspendirent la vengeance : les troupes étaient excédées de fatigue et la saison avancée.

C'est à peu près à celte époque que remontent les premières incursions sur mer des Kozaks zaporognes, (i)

Tandis que Mahomet dévastait la Podolie , beau- Coup de fuyards polonais vinrent grossir les hordes des aventuriers; ceux qui purent briser leurs chaînes en Crimée , augmentèrent cette population.

Les Ko7.aks , trop nombreux pour vivre sur un aussi petit espace, s'élancèrent sur leurs barques, ei osèrent affronter le danger de la mer sur ces frêles enil)arcations , qui n'étaient même pas pontées. Quelq!*es succès doublèrent leur courage ; bientôt ils se virent en état d'inquiéter les Turcs dans

, (i) Voyez , dans \e% Annales de la Petite Russie , la manière dont ils préparaient leurs arméniens contre les côtes de Torqaie. Tom. i , depuis la page lai jusqu'à celle 129*

leurs villes de commerce , et même dans leurs forts.

Plusieurs îles au-dessous des cataractes servaient de reti;aite aux Kozaks. Ils nommaient ces îles Skarhniza" Woïshowa , le trésor de Farmée ; c'était là qu'ils déposaient ce qu'ils avaient pillé sur la mer Noire, (i)

(^71 iSao.) Vassili Ivanovitch ^ grand prince de Russie^ avait donné à Cazan un khan de son choix. Ce nouveau maître fut mal accueilli par ses sujets. Us le méprisaient p^rce que sa figure était difforme (2) , son esprit borné , et surtout parce qu'il était dévoué à la Russie.

Quelque faible, quelque apathique , quelque nul qu'un homme spit , il présente néanmoins un côté par où l'on peut s'en faire comppendre. Les habitans de Cazan essayèrent en vain de découvrir l'endroit sensible de leur prince; en vain Us voulurent lui communiquer l'énergie dont ils étaient

(i) Pour être admis dans l'association des Kozaks , il fallait faire diverses preuves de courage , entre autres, celle de traverser seul, dans un mince bateau, les plus dangereuses ca* taractes du Dnieper. Pour des marins de cette témérité , les vagues de la mer, quelque grosse qu'elle fut, n'étaient plus qu'un jeu.

(2) C'est assez du portrait hideux que nous avons tracé en commençant ce chapitre. On trouvera dans M. Lévéque , Hist. de Russie, t. a , ànn. iSaS , celui de Chikh-AIei, khan de Cazan,

a^S UISTOIKE

animés; toujours froid , toujours impassible, Chikh- Alei était imperturbable ; on pouvait le comparer à une statue du dieu Tberme , clouée sur le trône.

Dans cet état affreux où Ion a l'ennemi à ses portes , et un ennemi presque aussi dangereux ^ puisqu'il ne sait pas régner, les principaux de Cazan prirent sur eux de conseiller le khan. Ils lui représentèrent que, faute d*agir, ils tomberaient au pouvoir des Russes , ou seraient conquis par des petits princes auxquels il serait honteux d'obéir. Sortant de sa léthargie, le khan rendit un arrêt de mort contre ces c(»iseillers audacieux.

Le peuple de Cazan se révolta , mais en vain. L'influence du grand prince de Russie le fit rentrer dans le devoir. Une révolte, qui n'est qu'assoupie , se concentre dans le cœur des conjurés pour éclater de nouveau.

Mahomet -Ghéraï, instruit de la conduite du khan de Cazan , jugea que c'était l'instant de profiter de son impéritie. Il lui députa des gens adroits , qui le^ félicitèrent d'avoir apaisé la rébellion , et lui offrirent des secours pour toutes les circonstances où il pourrait se trouver. En même teipps, » les émissaires gagnèrent les chefs des mécontens , leur dictèrent la conduite qu'ils devaient tenir, et quatre -vingt mille Tatars vinrent appuyer cette conduite.

Chikh-Alei descendit d'un trône où sa fiiiblesse aurait dû l'empêcher de monter. Sahib , ou Sapha<-

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.Ghéraï, frère de Mahomet^ le remplaça. Casan fut pris, les chrétiens égorgés, et tous les traités qui • unissaient Mahomet avec lô grand prince Vassili, violés impunément.

On ne peut imputer à l'ignorance des conventions ce mépris du droit des gens. Il faut en attribuer la première cause à la haine implacable que se portent deux peuples de religions difierenles , et dont le fanatisme égare les cœurs. La seconde cause tient au malheur des temps , lorsque , dans son courroux, l'Etre suprême donne aux nations des princes semblables à ChikhAlei et à Mahomet.

Surpris durant la paix , les Russes furent écrasés par les nombreuses troupes du khan de Crimée. On porte à cent mille personnes le nombre des victimes de la trahison : on les vendit à Caffa. (i)

On n a jamais su assez apprécier les ressources des Russes. Cette nation est susceptible d'une énergie qui surpasse celle de tous les autres peuples. Ce n'est pas dans de belles phrases, dans de vaines déclamations que les Russes exhalent l'amour de leur pays; ils se resserrent près du trône quand il court des risques ; ils lui font un rempart de leurs corps J, tandis qu'ils sacrifient généreusement la portion de leur fortune que réclame le besoin de l'état.

(i) Ce fait est tellement attesté, qu'il faut j croire malgré loi.

aSo HISTOIRE

Sans ce dévouement , sans cet accord de tout un peuple , comment le czar auraii-il pu reparaître, en peu de temps , à la tête d'une armée formidable ? Comment aurait-il pu marcher sur Cazan , défier ses ennemis, et les intimider assez pour les mettre en fuite ?

Le nouveau khan s'enfuit à Gonstantinojple , où il réclama des secours. Mahomet était parti dès la première nouvelle de la marche des Russes; il avait partagé son armée : une moitié retournait en Crimée, amenant les prisonniers et le butin; avec l'autre, il se proposa de pénétrer en Asie ; bientôt sa pçrfidie trompa quelques princes, dont il envahit les possessions, et le bonheur lui servant de guide, le conduisit à Astrakan , dont il s'empara.

On donne assez communément à une classe d'hommes des noms qui ne lui conviennent pas. Sous un habit grossier se trouvent souvent réunies plus de finesse , de pénétration , de réflexion que sous ces vêtemens pompeux dont le luxe forme des caricatures que ia mode justifie, sans ajouter au mérite de ceux qui les portent.

Des Tatars nogais (i) qui, de nos jours, sont

(i) Les Tatars nogais occupent maintenant l'espace renfermé entre la mer d'Azow et les rivières de Berda et de Moloschna. On ne peut à chaque instant interrompre le cours de Thistoire pour donner celle d'un peuple nouveau qui vient y figurer. Je parlerai des Nogais dans la troisième ëpoque , où il ne sera plus question de faits guerriers.

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encore la portion arriérée des Tatars, conçurent le projet de se venger de Mahomet , en l'attaquant par cet amour-propre excessif dont la renommée était parvenue jusqu'à eux. Ces Nogais avaient, à plusieurs reprises, éprouvé la duplicité et la mauvaise foi du khan ; en dernier lieu , sous le prétexte d'une réjouiss^ince publique, il avait fait enlever une tribu pour repeupler une partie de la Crimée, ravagée par son père. A l'instant même, il venait de leur ordonner de fournir leurs bestiaux pour la subsistance de son armée. Toutes les mesures prises, on voit se répandre dans Astrakan des partis de Nogais , chantant à leur rr^anière la gloire et le courage invincible de Mahomet, sa bonté ,^ pa liante même , et le bonheur dé l'avoir pour maître. Les courtisans s'empressent de rapporter au khan l'enthousiasme des Nogais ; Mahomet ne trouve point surprenante l'admiration qu'il excite , et permet aux Nogais de faire parvenir jusqu'à lui les députés qu'ils lui adressent avec des présent pour sa cour. ^

Au discours de l'orateur, on l'aurait cru un flatteur exercé ; c'était néanmoins la première fois qu'il parlait à un souverain. Il n'oublia rien âe ce qui pouvait séduire l'amour-propre de Ghéraï , et, après l'avoir mis au-dessus des Tatars les plus fameux, il s'écria : « Quel malheur que tant de ver- » tus soient un peu offusquées par un exc^s de » prudence qui avoisinelà crainte ! Quoi! prince.

» VOUS renfermez dans des murs vos soldats yic- » torieux I et ces soldats sont des Tatars ! Les rem* >i parts des villes sont élevés pour des guerriers » ordinaires ^ pour des généraux timides; mais le » grand Mahomet sera-tille premier qui^ abrogeant » les usages des Tatars , les humiliera au point de » les réfugier derrière des murs! Non , prince , les » braves Nogais , dont je suis Tinterprète , forme- » rom^ s'il est nécessaire , une circonvallation au- » tour de votre camp , ils veilleront sur le prince » qu'ils admirent ; ils regardent toute atteinte à sa M gloire comme rejaillissant sur eux. »

Mahomet répondit d'abord avec asse? de sang- ^froid; mais son discours s'échauffant peu à peu, et. l'idée qu'on avait pu le soupçonner de crainte lui revenant sans cesse , il remercia les Nogais de leur observation ; ordonna qu'on abattit les murs d'Astrakan , et vint avec toutes ses richesses camper au milieu des Nogais.

Ces hommes si sini|>les en apparence , recommencent leurs cantiques d'allégresse ; l'air rejtentit long-temps des louanges du khan y les présens de bestiaux sont suivis de boissons enivrantes que les Nogais distribuent aux soldats.

Tandis qu'on louangeait d'un côté, on s'armait et se rassemblait de l'autre : les Nogais qui remplissaient le premier de ces deux rôles , le cessèrent aux approches de la nuit, pour se réunir à ceux, des leurs qui entouraient le khan de Crimée.

Mahomet fut égorge avec la plupart des siens qu'on surprit ivres ou endormis; Le butin de Farmée fut partagé entre les Nogais , et la Crimée ne vit retourner qu'un très-petit nombre de tant de soldats qui avaient suivi leur khan.

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