CHAPITRE III
Quels étaient [ces Scythes.
En réfléchissant qu'il faut remonter à Hérodote pour avoir à peine des notions sur les peuples dont on parle , en songeant que le pays occupé par eux était propre à des nomades, on conviendra que l'histoire de ces nations se réduit à des conjectures. Où les arts et les sciences sont ignorés , il n'existe qu'une tradition imparfaite ; lorsque le peuple qui
Digiti
DE LA NOUVELLiE RUSSIE. ' I7 "^
possède cette tradition n'a point de demeure fixe , • on ne peut sagement faire telle application à telle localité.
Ces Scythes se divisaieût à Tinfini (i) : les Callipides habitaient entre le confluent du Boristhènes et de FHypanis ; les Halysones occupaient Fespace qui est entre ces deux fleuves , en remontant jusqu'à la ville moderne de Krementschouk; les Thyrites vivaient surjes deux rives du Thyras. D'après les Grecs , on a nomme ^mrieimA-Aigrtlii^l'espac© renfermé entre le Thjras et l'Ister. (2)
Les habitans de ces antiques régions avaient les mêmes mœurs , et si Ton excepte ceux qui cultivaient les rives du Boristhène, tout le reste ne s'occupait que du soin de ses troupeau)t.
Hérodote nous apprend que les Scythes invoquaient la plupart des divinités du paganisme^ qu'ils sacrifiaient à Mars sur un au tel de forme particulière. Us élevaient un grand tas de fagots en carré; ils surmontaient cet autel d'une vieille
(i) Nous donnerons à la fin de cette première époque un^ analyse de ces divisions : on ne peut les faire entrer dans le cours de la narration y parce qu'il n'y a rien de plus incertain que tout ce qu'on s'est plu d'écrire à cet «gard» L'amour de l'antiquité, ou le désir de passer pour versés dans ses secrets, a séduit trop de gens; n'en augmentons pas le nombre.
(2) Le Thvrai est de nos jours le Dniester ^ lister est le Danube.
l9 HISTOIRE
éjx'e, et immolaient le centième prisonnier feit sur lennemi. Les cruautés qu'ils exerçaient faisaient partie de leurs mœurs féroces; ils buvaient le sang des premiers tués dans une bataille. Enivrés de la rage des tigres , ils portaient dans les combats le carnage et la destruction à un degré qui passe toute vraisemblance ; ce n'était que lorsque leurs bras ne pouvaient plus frapper qu'ils faisaient des prisonniers. Quand l'action était finie, ils écorcbaient les morts et caparaçonnaie»* leurs <:hevaux avec de la peau humaine.
L'homme civilisé a des momens d'oubli où il est susceptible de la même barbarie que le sauvage ; le fanatisme religieux ou politique de l'un, le met souvent de niveau avec l'ignorance et les fureurs de l'autre.
Plutarque dit , dans son Banquet des sept Sages, que les Scythes n'avaient ni jeux, ni joueurs d'insirnmens ; ils étaient vêtus de peaux de bêtes, et le même habit leur servait dans toutes les saisons (i). Un arc dans leurs mains répondait à cette épée que Fusage a consacré en Europe, et que nous portons habituellement au coté, comme si nous n'avions ni chefs pour nous protéger , ni lois pour nous rendre justice.
Hérodote nous apprend que de son temps la Scythie était très-peu fournie de bois , et que les
(i) Hippocrat. rfe udere; Justin, 1. 2.
Scythes employaient les os des animaux pour cuire leur viande : cette même disette existait du temps d'Ovide , mais ce poète ne s'est pas permis une hyperbole aussi forte. Les Scythes employaient vraisemblablement la même herbe qui existe de nos jours , et que sa grandeur et grosseur fait servir au chauffage.
Lorsque le Scythe nomade voyageait , son habitation lui *erïait de voiture ; lui , sa femme , ses enfans étaient accoutumé- l eottoUior ujaai&^leurs chars 9 qui servaient aussi pour le déplacement. Les ustensiles étaient fixés à des perches qui entouraient Thabi talion mobile; les troupeaux défilaient devant leurs maîtres ; de grands chiens^ dont Tespèce existe encore, veillaient sur ^ux ; les Conducteurs étaient armés de fouets dont le manche se terminait par une massue de fer ou de plomb. Durant ce voyage , qui n'avait pour but que de fournir à ses bestiaux des pâturages frais , le nomade se protmrait le plaisir de la chasse : un cheval, dressé à cet exercice et d'une vitesse extrême , suivait des chiens également légers. La flèche , quoique lancée en courant, manquait rarement son but. On conçoit quelle devait être l'adresse des nomades d«ns l'art de tiçer un javelot , puisque c'était là tout leur savoir faire : ils s'en occupaient uniquement; c'était le point fondamental de leur éducation. L'homme estimable chez eux réunissait la plus grande adresse à la cruauté la plus raffinée. On connaissait le rang
âû HISTOIRE
d'un Scythe à la manière dont il portait son javelot. Quoique le Scythe *Ânacharsîs fut un philosophe , les Athéniens l'ont représenté dans les statues qu'ils lui ont élevées, une flèche à la main, la pointe tournée vers l'horizon.
Avant que les colonies grecques eussent changé les mœurs des nomades , et introduit le goût du luxe parmi les Scythes plus civilisés » toutes ces nations méprisaient l'or et les pierreries. Jusque-là les femmes avaient pensé que Finfidélité était le plus grand des crimes , et les mariages ne formaient que des liaisons de bonheur. Xes femmes scythes s'accoutumèrent aux omemens qui embellissaient les Grecques , et la première qui osa s'en décorer fut critiquée , jalousée un moment, mais bientôt généralement imitée; les mœurs s'en ressentirent, et. le crime ne parut qu'un sacrifice à la reconnaistsance. C'estalors que la jalousie naquit. Les Scythes ne l'avaient pas soupçonnée jusque-là. Les nomades plus concentrés dans l'intérieur des terres , éprou- , vèrent plus tard les effets du luxe , et furent aussi atteints les derniers du sentiment de la jalousie.
(i) Comme on a confondu divers peuples sous le nom de Scythes , et que ces peuples ont la res-
(î) Après avoir écrit THistoire ancienne de la Nouvelle Russie 9 nous reviendrons aux* Scythes pour établir des divisions d'origine entre eux et d'autres anciens peuples. Chap. XIX.
semblance la plus exacte , soit dans la figure , les niœurs, les usages , Je costume, nous Croyons qu'il serait déraisonnable de vouloir particulariser ce que nous ne savons d'eux que généralement; ainsi nous comprenons les Taurièns dans la catégorie des autres Scythes , sur tout ce qui se rapporte au caractère et à la façon de vivre.
Pour la plupart lès Scythes étaient de belletaille, forts , la- têle^^osse , les cheveux blonds et épars , les épaules larges7~~les Wt»- n o rvcm x • ils n'allaient qu'à cheval ; une camisole ou habit de peau , dont la coupe variait suivant l'usage du canton et jamais d'après le caprice de la mode , un haut de chausse fixé sur la taille par une longue ceinture de cuir , un brodequin d'écorce d'arbre ou de cuir, composaient leur ajustement. Quelque sauvages et quelque éloignés qu'ils fussent des connaissances que la civilisation procure, ils étaient, avant l'arrivée des colonies grecques, inventeurs de plusieurs arts i tout autre peuple les eût trouvé grossiers ; mais îlssuP fisaient à des hommes simples et assez heureux pour avoir peu de besoins : c'est ainsi qu'ils tissaient des toiles dont la solidité assurait la durée , qu'ils fabriquaient divers instrumens avec du fer (i), qu'ils construisaient des chariots d'une lourdeur assommante ; ils n'excellaient qu'en une chose , c'était
Ci) Hérodote, 1.4.
dans la délicatesse , le fini^ le poli de leurs arcs dt: k légèreté de leurs flèches : pour eux c'était atteindre le but que la nature avait fixé à leurs désirs et à leur gloire; tout autre peuple les surpassait sans doute , mais ils savaient se passer du reste du monde.
Ceux des Scythes qui habitaient un pays cultivé étaient des modèles de bonnes mœurs; la sîneérîté, la fidélité constituaient leurs vertus favorites; le sentiment de l'amitié etaît commun et inaltérable jparmieux. Cruels sans réflexion, ils pensaient qu'où né pouvait être tolérant ; que tout manquement au culte divin méritait la mort ; que celui qu'on reconnaissait pour ennemi devait cesser de vivre ; qu'on se manquait à soi-même et à la société, eu accordant un pardon dont ils ne concevaient pas la générosité.
Le plus avéré et en même temps le plus ancien de leurs usages, était celui qui se pratiquait à la sépulture des rois (i). Le prince étant mort, on promenait son corps dans toutes les provinces de l'état, afin qu'il fut libre à chacun de donner un libre cours à ses regrets , et de témoigner sa douleur par des mortifications publiques. Les uns se coupaient le bout de l'oreille , se faisaient des incisions dans les chairs, les autres mutilaient leur
(i) Hérodote , 1. 4.
front OU leur nez , oeux-<i traversaient leur main gauche d'un dard, ceux-là se rasaient la tête, d'autres enfin s'ouvraient un bras.
Lorsque la course funèbre était terminée, on se rendait dans le désert de Gerrhos ; on inhumait le souverain en enterrant avec lui une de ses concubines, son échanson , son premier chef de cuisine et son écuyer. Le grand chambellan , Fhuissiér de la chambre, un meuble de chaque espèce, des vases d'or et quelques <»kevaux. étaient enterrés dans une fosse particulière (i). De ce singulier usage , on peut tirer des conséquences qui viendrcHit à l'appui de ce qu'on dira, par la suite, des Scythes royaux; ainsi, n'en déplaise aux Grecs qui donnaient à ces peuples le nom de barbares, ils avaient néanmoins un chef dont l'autorité devait être très-étendue, puisque sa cour était montée sur le pied de celles de nos rois. Les officiers de la couronne ne sont aussi multipliés que chez un prince dont le pouvoir est respectable. Quelque odieuse que f&t cette cérémonie funèbre, elle amène
(i) Comme je Tiens de m'appuyer d'Hérodote dans tous ces détails , j'invite le lecteur à parcourii^ les cérémonies religieuses de tous les peuples du monde (ancienne édition) ; il y trouTcra , tome 7 , pages 219 et suivantes y que tout ce que je viens de rapporter sur la Scythie, existait chez les sauTages de la Côte-d'Or, en Afrique. A quelles époques différentes ? à quelles distances ? On peut ici beaucoup réfléchir.
une réflexion assez vraisemblable^ c'est que, maigre les dangers d'occuper une place éminenie à cette cour on y briguait la faveur et les emplois comme dans toutes les autres. L'ambition se hourrit à coté du pouvoir, n'importe les conséquences que le pouvoir entraine.
Ces victimes distinguées semblaient devoir suffire à l'orgueilleuse pompe dé la cérémonie funèbre; mais Hérodote ajoute qu'après l'an révolu, on immolait sur la tombe du ro» cinquante pages des mieux faits et cinquante des plus beaux chevaux.
Tous les ans les gouverneurs des provinces don-» naient une fête à la noblesse ; des chariots formaient une enceinte ou l'on laissait quelques issues nommées portes du camp; chacun était assis dans l'ordre qu'avaient mérité ses exploits. Les anciens les plus distingués composaient le banquet du gouverneur; la jeunesse entourait les, tables et restait debout; une voix de Stentor se faisait entendre , et , par un mouvement unanime, tous les convives se levaient : le gouverneur remplissait une coupe, y trempait ses lèvres, et la faisait successivement passer à tous ceux qui avaient tué un ennemi de l'état; les autres étaient spectateurs. Il ne nous a pas été possible de savoir de quoi ce breuvage était composé : à en juger par d'autres cérémonies, il serait vraisemblable que c'était du sang d'un prisonnier ; cependant, nous avons trouvé dans des anciens usages Scythes que c'était un assemblage de lait , de terre
DK LA NOUVELLE RUSSIE. a5
et de miel ^ mais ce breuvage ne se rapportant pas à ce festin > nous restons dans le même doute. La cërémoQie se terminait par les éloges des exploits faits dans Tannée^ et par une exhortation à la jeunesse.
Les devins étaient très -accrédités chez les Scythes, mais leurs oracles devaient être rares, car le prophète répondait sur sa tête de la vérité de la prophétie. La superstition qui rendait hommage à l'art du devin s'étendait jusqu'à se croire inspiré soi-même : aussi quand les Scythes voulaient choisir, dans les circonstances difficiles, sur deux partis qui se présentaient, sur divers projets à former, sur une confiance à placei*, ils se rendaient à la tombe de leurs pères, ils y priaient avec ferveur ; fatigués, harassés, les distractions succédaient à la lassitude, et le sommeil l'accompagnait ordinairement : on rêvait, ou l'on croyait avoir rêvé; ce songe décidait de la conduite à tenir.
Dans le mariage , le jeune homme se croyait inspiré, et bien certainement l'image de sa belle se y présentait en songe j mais elle rêvait à son tour, et ce dernier rêve s'accommodait aux vœux de son cœur: tant pis pour le prétendant, s'il n'en était pas l'objet. Chez nous des gens bien éveillés en assortissent d'autres qui ne se sont jamais vus, et c'est alors l'intérêt qui est le rêve du bonheur.
Un usage noble qui élevait l'âme en lui inspirant l'amour des grandes choses^ c'était de jurer en po»
a6 HISTOIRK
sant la main sur la tombe des hérçs dont on respeo tait la mémoire : un Scythe courageux , fier, avide de gloire, pouvait- il faire alors un faux serment?
Chaque Scythe avait un ami; bien rarement 1 amitié unissait trois personnes : le choix de cet ami ne dépendait pas du hasard , moins encore de l'intérêt; une sympathie naturelle décidait cette union sacrée pour eux et si rare chez nous. Ce lien de l'amitié était éternel ; il unissait les âmes, il partageait les plaisirs et les peines, il veillait, dans les combats, sur la tête chérie, et les cœurs des deux amis, toujours à nu, s'ennoblissaient par la confiance réciproque. Mais pourquoi une aussi belle institution était-elle profanée par une cérémonie détestable? Âpres s'être long-temps éprouvés , les deux jeunes hommes désiraient cimenter leur unipn : c'était en public , en présence des familles et devant les vieillards, qu'ils se donnaient la main ; ils juraient de mourir l'un pour l'autre ; une pierre très-aiguë leur Élisait une ouverture au bras droit; ils recevaient dans un vase leur sang ainsi mêlé; ils y trempaient un javelot, puis se partageaient ce breuvage. A la cérémonie près, quelle institution est plus noble , plus digne d'inspirer des vertus ?
En général , les Scythes n'avaient que des notions^ confuses sur les autres peuples (i) 2 ils se
(i) On voudra bien observer que nous ne parlons que de
glorifiaient de leur ancienneté (i), et plaçaient parmi les êtres méprisables tous ceux qui ne tejnaient pas aux usages de leurs, pères ; il y a eu plusieurs exemples de victimes sacrifiées à un l^er manquement , peut-être même à une plaisantme sans conséquence. Cette extrême sévérité les maintenait précisément dans le même degré d'uwtruction, repoussait tout moyen de s'éclairer, et forçait ce peuple à s'isoler. Pleins de vénération pour leurs devanciers, ils pensaient qu'une innovation dans la manière de se vêtir, de prendre ses repas, de combattre, de former des alliances était une insulte à leurs mâiies. Quant à l'administration ^ ce point était tellement sacré pour eux , qu'il n'était pas même venu dans l'idée qu'on pût être assez téméraire pour y trouver à redire. Un de leurs anciens répétait souvent à la jeunesse assem-* blée : « Ne vous écartez jamais de ce qu'ont fait vos » pères, ce serait oser les juger que de désapprou- » ver leurs usages ^ et ce qui au premier coup d'œil h nous paraît défectueux , doit être un acte de sa- » gesse, puisqu'ils Font consacré par leur pratique;
% la portion des Scythes qui occupaient ce que nous nommons aujourd'hui la Nouvelle Ru3sie^ Nous ne les confondons pas avec les Scythes d'Asie , subjugués par Ninus , qui conquirent plus tard quelques provinces dans le nord de la Perse et s'approchèrent des Indes, (i) Justin, La.
tt
DigitizetI by
âfli HISTOIRE
» un acte d'ulîlîlé , puisqu'ils ont été grands en se » conduisant ainsi* »
• D'après ces principes , la fable était pour eux l'objet de la foi la plus vive; et puisque la raison était étouffée , le doute défendu , chaque génération semblable à celle qui l'avait précédée transmettait la même conformité à celle qui la suivait. Comment espérerions-nous de pénétrer dans ces ténèbres ? comment pourrions-nous nier ou affirmer que Targitaus fut leur premier roi , qu'û était fils de Jupiter et de Boristhene (i ) ? On peut juger de la solidité de leur croyance et de la véracité de leurs récits par un point fondamental de l'histoird qu'ils se transmettaient par tradition : « Il tomba^, M du ciel une charrue, un flacon et une hache d'or » qui furent recyieillis par les trois fils de Targi- » taus» » Cette fable , qu'Hérodote raconte , avait un but très-sage,, celui d'encourager au travail des hommes accoutumés à la chasse et à une vie oisive. Après avoir donné un aperçu du caractère , des mœurs , des usages des Scythes qui habitaient deux desgouvememens de la Nouvelle Russie, il paraîtrait indispensable de s'occuper de leur histoire.... Mais oit prendre les matériiux nécessaires pour la rédiger? Les révolutions de la Tauride ont nécessairement influé sur ses voisins ; ainsi , ce que nous savons de ces Sc^hes se liera naturellement avec
(i) Ce Jupiter n'est pas celui de Crète.
DE LA NOUVELLE RUSSIE. 2g
rhistoîre ancienne de la presqu'île. De bonne foi^ pourrait-on unir par une chaîne de faits, les révolutions qu'a éprouvées un peuple errant, à moins qu'on ne donnât des relations tombées du ciel ^ à côté de la charrue, du flacon et de la hache?